Les astéroïdes et autres géocroiseurs : du risque à la réalité

Clark R. Chapman, Institut de recherche du sud-ouest, Colorado, Etats-Unis

En 2001, des astronomes japonais ont observé un astéroïde de grande taille alors qu’il passait à une vitesse vertigineuse à une distance inquiétante de 4 millions de kilomètres de l’orbite de notre planète. Selon les experts, il s’agissait du plus gros astéroïde ayant menacé la Terre depuis celui qui s’est écrasé sur le Mexique, il y a 65 millions d’années, provoquant d’après de nombreux spécialistes l’extinction des dinosaures. Un autre astéroïde pourrait-il entrer en collision avec notre planète ? Que pourrions-nous faire pour éviter un tel événement ?

L’espace interplanétaire n’est pas entièrement vide. En gravitant autour du soleil, la Terre rencontre une grande variété de particules et d’objets, allant de la poussière microscopique aux astéroïdes et aux comètes de grande taille. Les particules les plus petites provoquent des éclairs lumineux, dits météores ou « étoiles filantes ». Fort nombreuses, elles sont cependant inoffensives. Qu’en est-il des comètes et des astéroïdes de grande taille ? Comme ce type de corps céleste est très rare, la probabilité que l’un d’entre eux entre en collision avec la Terre de notre vivant est extrêmement faible. Toutefois, vu la taille gigantesque de certains d’entre eux (plusieurs kilomètres de diamètre), la survenance d’une telle collision pourrait entraîner l’extermination de la plupart des êtres vivants sur notre planète. Les manuels scolaires indiquent que l’impact d’un astéroïde mesurant 10 à 20 kilomètres de diamètre a provoqué l’extinction des dinosaures, il y a 65 millions d’années. Mais ces événements se produisent une fois toutes les 100 millions d’années ; leur probabilité est donc tellement faible que les autorités ne prennent pas en considération le danger, malgré le caractère apocalyptique des risques encourus.La probabilité de collision avec des météoroïdes, des astéroïdes et des comètes de dimension un peu plus petite est, cependant, supérieure ; et les gouvernements du monde entier devraient s’en préoccuper très concrètement. Dans le pire des cas, celui (très improbable) d’un astéroïde de trois kilomètres de diamètre qui viendrait à heurter la Terre, le choc pourrait entraîner un milliard de pertes en vies humaines, voire plus, et replonger la civilisation dans un nouvel âge de ténèbres. Si 39 cette éventualité se concrétisait, le taux annualisé de pertes humaines correspondrait à ceux d’autres risques graves, tels que les tremblements de terre ou les accidents d’avion. La multiplication des découvertes d’astéroïdes géocroiseurs, conjuguée au sensationnalisme des médias, devrait au moins alarmer l’opinion publique. Elle devrait également inciter les responsables chargés de gérer les situations d’urgence à prendre en compte et à examiner ce risque susceptible d’être neutralisé en déviant, par exemple, la course d’un astéroïde se dirigeant vers notre planète.La collision avec la Terre d’un astéroïde ou d’une comète de 1 à 3 kilomètres de diamètre, un des corps célestes dont il faut se préoccuper concrètement, pourrait anéantir toute vie sur l’ensemble d’un continent. Cependant, leur dimension permet aux astronomes de les observer à l’aide de simples télescopes, dans le cadre d’un programme international baptisé Spaceguard Survey. De fait, plus de la moitié des astéroïdes géocroiseurs ont déjà été découverts, et aucun n’entrera en collision avec la Terre au cours de ce siècle. Parmi ceux qui sont encore inconnus, la plupart seront découverts d’ici 10 ans. Dans ce cas encore, il est probable qu’aucun ne percutera la planète de notre vivant mais il demeure une petite probabilité de collision avec la Terre.Il y a davantage lieu de s’inquiéter des météoroïdes de grande taille dont le diamètre varie entre quelques mètres et plusieurs centaines de mètres. S’ils sont plus petits que les astéroïdes recherchés dans le cadre du programme Spaceguard Survey, ils sont aussi plus nombreux. Au sein de ce groupe, les taux de collisions et les conséquences varient énormément en fonction de la taille. Malgré ces disparités, il est possible de dégager certaines caractéristiques générales. Tout d’abord, indépendamment du lieu de l’explosion (l’atmosphère, le sol ou l’océan), celle-ci pourrait avoir des effets dévastateurs sur les populations situées à proximité, voire parfois assez loin, du point d’impact. En outre, la taille de la grande majorité des météoroïdes n’est pas suffisante pour qu’il soit possible de les détecter ou de les suivre aisément dans le cadre des programmes d’observation télescopique existants (ils ne permettent d’observer qu’une partie du ciel, à un moment donné). Enfin, vu la faible occurrence de ce type de collision, les scientifiques ne peuvent les observer et les étudier en détail, ce qui limite la connaissance de leur nature et de leurs effets.Les plus fortes incertitudes scientifiques concernent précisément les corps célestes dont les pouvoirs publics devraient se préoccuper en priorité et de manière concrète, en raison de leur taille et de leur fréquence de collision. En effet, les observateurs ne sont pas familiarisés avec ce type de collision, et cela est également vrai pour de nombreux experts chargés, au sein d’organismes militaires, de scruter le ciel pour détecter les menaces militaires les plus courantes. Dans l’hypothèse où un météoroïde de 300 mètres de diamètre percuterait la Terre, il pourrait entraîner, en effet, un million de morts, soit presque autant que le nombre total de pertes en vies humaines provoquées par les catastrophes naturelles les plus importantes des derniers siècles. La probabilité qu’une collision de ce type se produise au cours du XXIe siècle est de quelques dixièmes de pour-cent. En revanche, il ne fait aucun doute que certains des corps célestes les plus petits (diamètre compris entre plusieurs mètres et 50 mètres) percuteront la Terre, peut-être même de notre vivant. Nos institutions doivent donc prendre des mesures pour nous protéger de ce danger.Pour illustrer concrètement la nature du risque et les mesures de précaution envisageables, nous examinerons trois scénarios différents. Dans le scénario A, une « montagne » volante, plus volumineuse que le hall d’assemblage du Centre spatial Kennedy de la NASA ou que le plus grand stade couvert du monde (le Superdome de la Nouvelle-Orléans) percuterait la Terre à une vitesse 100 fois supérieure à celle d’un jet. La probabilité est plus grande que cet astéroïde tombe dans l’océan que sur la terre ferme. Il s’enfoncerait dans les eaux où il exploserait en dégageant une énergie environ 10 fois supérieure à celle de la plus puissante bombe thermonucléaire jamais testée. Les effets seraient très différents de ceux provoqués par un tremblement de terre de magnitude 8. Mais l’énergie libérée serait environ la même, équivalant presque à l’électricité produite au cours d’une année par l’ensemble des centrales nucléaires françaises et japonaises.Durant la brève phase atmosphérique de la course de l’astéroïde, certaines communications pourraient être perturbées ; et tout navire proche du point d’impact serait détruit. La conséquence de loin la plus dangereuse de la collision serait le tsunami (raz-de-marée) consécutif au choc, qui pourrait véhiculer 20 % de l’énergie dégagée par l’impact jusqu’à des côtes éloignées. À l’heure actuelle, la probabilité que des astronomes détectent à l’avance un « petit » corps céleste de ce type est très limitée (moins de 20 %). S’ils faisaient une telle découverte, elle aurait vraisemblablement lieu plusieurs années ou plusieurs décennies avant la collision, de sorte que les nations spatiales auraient le temps de dévier sa course ou de le détruire. Dans le cas où l’astéroïde ne serait pas détecté, il serait encore possible d’annoncer le raz-de-marée quelques heures à l’avance, surtout si l’impact se produisait dans l’Océan Pacifique, bien surveillé. Il reste encore une autre éventualité : que l’événement survienne de manière totalement inattendue, l’impact se produisant dans un océan non doté de systèmes d’alerte aussi élaborés.Dans ce cas, les énormes vagues qui s’écraseraient sur les côtes risqueraient de provoquer la perte de vies humaines et des dommages matériels d’une ampleur inégalée dans l’histoire humaine.Dans le scénario B, un énorme rocher, plus volumineux que les plus grands bâtiments du monde, pénétrerait dans l’atmosphère de la Terre et viendrait s’écraser non pas dans l’océan mais sur un continent. L’explosion équivaudrait à celle de l’une des plus puissantes bombes thermonucléaires jamais testées, multipliée par 10. Un énorme cratère apparaîtrait en l’espace de quelques secondes, d’un diamètre de 3 à 4 kilomètres et d’une profondeur supérieure à celle du Grand Canyon. Tout être vivant se trouvant dans cette zone de la dimension d’une ville serait immédiatement tué. De graves dégâts pourraient avoir lieu dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres.La probabilité qu’un astéroïde de plus de 200 mètres de diamètre percute un continent au cours du XXIe siècle est d’environ un millième. Les corps célestes ne choisissant pas leur cible, une telle collision pourrait se produire dans n’importe lequel des plus grands pays du monde (en Russie, au Canada, en Chine, aux États-Unis, en Australie ou au Brésil, par exemple). Si, par bonheur, l’astéroïde était découvert longtemps avant l’impact, il serait possible de dévier sa course afin qu’il passe à côté de la Terre. Dans le scénario C, un astéroïde de 3 kilomètres de diamètre, ou une comète un peu plus petite mais plus rapide, percuterait la Terre. Cette collision équivaudrait au choc de plus de 1 000 astéroïdes du scénario A ou B s’écrasant au même endroit simultanément. À lui seul, le cratère engloutirait une zone comparable à l’une des plus grandes agglomérations du monde. Si l’astéroïde entrait dans l’océan, il pénétrerait dans les fonds marins, provoquant un tsunami d’une ampleur sans précédent. Les débris projetés hors de l’atmosphère terrestre retomberaient en pluie, emplissant le ciel de boules de feu flamboyantes avant de réduire en cendres une zone peut-être aussi vaste que l’Inde ou deux fois plus grande que l’Europe occidentale. Aussi apocalyptique soit-elle, la destruction serait néanmoins modeste comparée aux morts et aux catastrophes économiques qu’entraînerait le soudain changement climatique mondial provoqué par la contamination de la stratosphère. Dans le cas où rien n’aurait été prévu, une famine massive pourrait entraîner la mort d’une forte proportion de la population mondiale. Aucune nation ne serait épargnée par le changement radical des conditions climatiques. Quant à la probabilité d’une collision entre un astéroïde de plus de 2 kilomètres de diamètre et la Terre, elle est d’environ une fois toutes les deux millions d’années.S’il existait un mécanisme d’alerte avancé, les spécialistes en communication pourraient avertir la population du désastre imminent de manière simple, comme ils le font lorsqu’ils préparent les citoyens à fuir à l’approche d’un ouragan. Informer le public sur la nature exacte de la collision limiterait les comportements dysfonctionnels. Ceci dit, si une collision destructrice survenait sans que la population ait été alertée au préalable, l’on pourrait généralement gérer la crise comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle plus courante, tremblement de terre ou inondation. Les victimes n’ont pas à craindre des effets postérieurs plus mystérieux (tels ceux consécutifs à un séisme) ou des effets durables (comme en cas de radiation ou de contamination suite à une explosion nucléaire ou une attaque biologique).La technologie permettant de dévier la course d’un astéroïde est globalement connue. D’ailleurs, un engin spatial s’est déjà posé sur l’astéroïde Éros qui passait à proximité de la Terre. Mais aucun système intégré n’a été conçu à cet effet, ni a fortiori utilisé. Il peut être prudent ou rentable de mettre au point ce type de technologie, éventuellement en tant que complément – relativement peu coûteux – de missions spatiales poursuivant d’autres objectifs scientifiques.Les réactions provoquées dans le monde par des désastres extrêmement meurtriers (tremblements de terre, typhons, inondations…) portent souvent la marque d’un fatalisme résigné, qui rend le « Destin » responsable de ces catastrophes. Certes, celles-ci recouvrent d’innombrables tragédies individuelles et peuvent susciter des efforts massifs d’aide internationale. Mais force est de constater qu’elles ne s’accompagnent pas des mêmes phénomènes d’amplification et de résonance que les attentats survenus le 11 septembre 2001 aux États-Unis. Cependant, si un astéroïde de grande taille entrait en collision avec la Terre sans qu’on ne l’ait prévu, les recherches sur la perception du risque suggèrent que l’opinion publique et les autorités pourraient réagir de la même manière qu’après le 11 septembre.En particulier, de nombreux citoyens, craignant d’être les prochaines cibles d’un fléau arbitraire, pourraient interpeller les autorités et leur demander : « Pourquoi ne peut-on rien faire ? ». À ce propos, il faut reconnaître qu’il serait extrêmement coûteux de développer une technologie permettant de détecter tous les projectiles potentiels et de dévier de manière fiable la course de ceux qui se dirigent sur la Terre ou de les détruire. Toutefois, dans la mesure où un tel système est réalisable sur le plan technologique, le fait de ne pas le développer devrait, tout au moins, découler d’une décision politique implicite concernant les priorités de l’action publique. À ce propos, il est clair qu’il faut renforcer les efforts pour pouvoir décider sur des bases solides. Mais, il faut aussi convenir que nous en savons probablement assez, aujourd’hui, sur les géocroiseurs pour fixer objectivement ces priorités.RéférencesGehrels, T., éd., (1994), Hazards due to Comets and Asteroids, University of Arizona Press.


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