Le tourisme broie du noir

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Le tourisme traverse une mauvaise passe. La guerre, le terrorisme, l’instabilité politique, la maladie ont touché l’ensemble du secteur, se greffant aux problèmes structurels d’activités telles que le transport aérien. Or le voyage et le tourisme sont des pans importants de l’économie mondiale, tant dans les pays les moins développés que dans les plus grands pays industrialisés. Quelles sont les perspectives en matière de tourisme, comment réagir aux circonstances actuelles ? Voici les explications avancées par Peter Keller, Directeur du tourisme au Secrétariat d’État aux Affaires économiques de la Suisse et Président du Comité du tourisme de l’OCDE.

L’Observateur de l’OCDE : L’industrie du tourisme a été touchée par les événements du 11 septembre 2001, puis aujourd’hui par le conflit irakien. Quelle est l’importance du tourisme pour les économies de la zone OCDE et quelle a été l’ampleur réelle des répercussions négatives sur ce secteur ?Peter Keller : Le tourisme est un secteur important de l’économie dans tous les pays industrialisés et constitue pour l’économie mondiale une industrie clé de services à l’exportation. Il représente presque 30 % des exportations mondiales de services. Dans certains pays de l’OCDE, cette part s’élève jusqu’à 50 %, voire plus. Les crises récentes et la crise actuelle ont montré l’importance des répercussions directes et indirectes du tourisme sur les économies nationales et locales, ainsi que la fragilité du tourisme et sa forte vulnérabilité à des facteurs exogènes tels que les escarmouches et tensions géopolitiques. Le terrorisme et la guerre sont tout simplement incompatibles avec le tourisme. Les gens veulent voyager, mais ils doivent d’abord se sentir en sécurité.Prenons le conflit irakien. Ses effets immédiats sont multiples. On a d’abord une perte de confiance des consommateurs et des entreprises liée au fait que chacun se trouve dans l’expectative vis-à-vis d’éventuels voyages. Le secteur aérien et la région exposée à cette guerre sont particulièrement touchés. En mars 2003, le nombre de passagers a baissé de 10 % globalement, mais de 42 % dans la région du Moyen- Orient, par rapport à l’année précédente. À cela s’ajoute le problème de la maladie, par exemple avec les craintes liées au SRAS. Tout cela montre à quel point sont vulnérables les secteurs du voyage et du tourisme. Déjà mise à mal par la chute de son chiffre d’affaires, l’industrie du tourisme doit faire face à la hausse des coûts d’assurance, des frais de sécurité ou des cours pétroliers. Les dommages les plus sensibles sont peut-être ceux causés à l’emploi, à la fois sur les sites touristiques et dans les secteurs connexes tels que l’aviation. L’American Air Transport Association déplore l’annulation de plus de 200 vols chaque jour ainsi que la suppression de 70000 emplois.Au sein de la zone OCDE, qui représente environ deux tiers du tourisme international, on estime que les marchés intérieurs et les marchés voisins – qui représentent l’essentiel du chiffre d’affaires du tourisme – sont moins exposés à la crise et peuvent de toute façon compenser la plupart de ces pertes grâce aux apports des visiteurs étrangers.La crise a-t-elle touché tous les pays, ou certains types de tourisme ou de région ont-ils mieux tenu le coup que d’autres ?Peter Keller : Le risque sécuritaire est longtemps resté confiné aux régions politiquement peu stables. Les événements du 11 septembre ont montré qu’avec la mondialisation, tous les pays de l’OCDE étaient vulnérables aux actes terroristes. En 2001, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la demande du secteur du tourisme a légèrement chuté. Cette demande s’est contractée particulièrement pour certaines destinations : après le 11 septembre, les réservations d’hôtel à New York ont temporairement baissé, tandis que les vols transatlantiques s’avéraient à la fois meilleur marché et moins fréquentés en raison de la diminution des déplacements. Mais l’expérience montre qu’une forte reprise de la demande fait habituellement assez rapidement suite à des crises même sévères. Le secteur opérationnel, les voyagistes et les compagnies aériennes sont de plus en plus habiles à prédire le comportement des visiteurs en pareil cas. Ils ont mis au point un savoir-faire efficace en matière de gestion de crise, qui recourt à des promotions, des campagnes d’information et des ajustements de capacité permettant de maintenir l’activité.Peut-on imputer ces tendances seulement au climat politique actuel, ou s’agit-il de questions structurelles plus profondes ?Peter Keller : Le tourisme dépend beaucoup de la capacité des pouvoirs publics à assurer des éléments aussi essentiels que la sécurité publique et la stabilité politique. Le tourisme est ainsi très vulnérable et constitue une cible naturelle du terrorisme international. L’effondrement de la demande qui suit les actes terroristes, quoique de durée limitée, dénote certains problèmes d’ordre structurel dans cette branche spécifique de l’économie. En particulier, l’expansion rapide et générale des produits et services touristiques qu’a connue le monde ces dernières décennies a maintes fois été rendue possible par le soutien de l’État. Il en a résulté des surcapacités dans des secteurs clés de l’industrie, tels que l’hôtellerie et l’aviation civile. Dans le secteur aérien, les effectifs importants, le coût élevé d’exploitation et la concurrence des transporteurs aériens à bas prix ont suscité des problèmes structurels majeurs. Les grandes compagnies en réseau ont été les principales victimes. Par ailleurs, n’oublions pas que l’économie mondiale dans son ensemble a connu une période de faiblesse ; cela affecte naturellement le secteur du tourisme comme les autres.La raréfaction des visiteurs américains préoccupe les marchés mondiaux du tourisme. Comment expliquez-vous le fait que les Américains, souvent moins bien dotés en congés payés que les Européens, tendent à être parmi les plus dépensiers dans les pays qu’ils visitent ? Les pays comptent-ils trop sur le marché américain ?Peter Keller : Aujourd’hui, le tourisme international est moins dépendant des dépenses des touristes américains qu’il ne l’était lors de la fondation de l’OCDE dans les années 1960. Le fait que les Etats-Unis soient devenus le premier marché touristique en volume et aient une balance des paiements du tourisme positive semble être passé largement inaperçu. Autrement dit, les États-Unis tirent davantage de revenus du tourisme qu’ils ne font de dépenses touristiques à l’étranger. En 2000, leurs recettes au titre du tourisme international se sont ainsi élevées à US$82 milliards, tandis que les Américains dépensaient US$59 milliards en voyages à l’étranger.Il est vrai cependant que les États-Unis demeurent le premier marché pour la plupart des pays de destination. Les dépenses américaines par tête et par jour comptent davantage que la durée des congés payés. Mais d’autres pays de l’OCDE tels que l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon, la France et l’Italie sont aussi d’importants marchés tournés vers l’extérieur : au cours de cette même année 2000, ils ont dépensé au total US$141 milliards en voyages à l’étranger.Le tourisme est un secteur économique clé dans de nombreux pays de l’OCDE. Pourtant, sa croissance ne va pas de soi partout. Comment voyez-vous le rôle des pouvoirs publics dans ce domaine ?Peter Keller : Malgré une croissance sans faille de ce secteur au niveau mondial, elle n’est pourtant pas garantie pour chaque pays et chaque entreprise. Certaines destinations touristiques traditionnelles des pays de l’OCDE n’ont pas encore réussi à s’adapter aux nouvelles conditions de la concurrence d’un marché mondial qui s’est considérablement élargi et internationalisé. La demande touristique est en outre, par nature, très volatile, et fluctue en fonction des taux de change, de la météorologie ou de la stabilité politique dont j’ai déjà parlé. Dans ce contexte, la tentation est grande pour les gouvernements d’opter pour l’un ou l’autre extrême : consolider les structures touristiques existantes à l’aide de solides subventions, ou prendre le parti opposé et laisser le secteur du tourisme sombrer ou se débrouiller. Aucune des deux options n’est à recommander. Les États ne sont pas en mesure de contenir l’évolution structurelle de marchés touristiques extrêmement libéralisés. Ils peuvent en revanche contribuer à permettre un meilleur usage du potentiel touristique existant, qui reste considérable dans les pays de l’OCDE, en mettant en place au profit des entreprises les meilleures conditions d’exploitation possibles.Quels conseils donneriez-vous aux pouvoirs publics soucieux de transformer leur industrie touristique dans les années à venir ? Existe-t-il des modèles à suivre ?Peter Keller : Fondamentalement, l’économie doit être en mesure de proposer des services touristiques à la fois satisfaisants et à des tarifs raisonnables. Contrairement à l’industrie du voyage internationale, les destinations traditionnelles ont des structures fragmentées qu’explique la petite taille des entreprises dominant le secteur. En encourageant l’élaboration des produits et des services touristiques ainsi qu’une approche commerciale conjointe, l’État peut aider à compenser les inconvénients liés à une taille insuffisante et assurer un meilleur usage du potentiel touristique. Il ne faut pas non plus perdre de vue l’extrême dépendance du tourisme par rapport à la sphère publique pour des aspects aussi fondamentaux que la beauté des paysages, l’intérêt des monuments, la praticité des infrastructures de transport et les garanties en matière de sûreté publique. Un État qui est en mesure de fournir des services efficaces et de garantir des équipements collectifs en bon état présente des avantages certains du point de vue du tourisme.Certains pays de l’OCDE envisagent de limiter les retraites anticipées pour parvenir à gérer les coûts futurs de la retraite. Estimez-vous que ce genre de projet est un risque compte tenu de l’importance du marché des retraités pour répartir le tourisme sur l’année ? Peter Keller : Normalement, les ménages dépensent de l’argent pour voyager en fonction de leurs prévisions de revenus sur toute une vie. De manière générale, ils ne voyagent pas moins à la retraite qu’ils ne le faisaient auparavant, préférant mettre de l’argent de côté lorsqu’ils sont encore en activité, ou s’assurer un petit revenu annexe en sus de la retraite de manière à obtenir un niveau de vie identique – voyages compris. Mais les dispositions prises pour la retraite sont moins importantes pour le tourisme que, par exemple, la stabilité de la croissance économique, qui engendre la prospérité et les conditions préalables essentielles à la disponibilité de budgets de voyage suffisants.Dans les années 1970 et 1980, on a beaucoup écrit sur la société des loisirs, et prédit que la technologie nous libérerait de la routine et nous permettrait de nous concentrer sur des objectifs plus hédonistes et récréatifs. S’agissait-il d’une chimère, ou les gens prennent-ils effectivement davantage de vacances qu’auparavant ?Peter Keller : Le tourisme connaît en ce moment une évolution structurelle. On remarque en particulier un nouveau tourisme caractérisé par deux tendances opposées. D’un côté, la nécessité d’accueillir des flots de touristes toujours plus importants a inévitablement provoqué l’industrialisation du tourisme. Nous avons aujourd’hui une importante industrie du voyage international rassemblant les voyagistes, les compagnies aériennes et les chaînes hôtelières. Ces grandes entreprises optimisent le potentiel de croissance local en appliquant des stratégies globales. Elles utilisent les sites naturels et culturels pour renforcer leur offre. Simultanément, elles augmentent leur efficience de manière à abaisser le coût des voyages et des séjours. De l’autre côté, grâce à la hausse constante de la productivité et à celle des revenus et des budgets de voyage dans les nations développées, une sorte d’« économie de l’expérience » a vu le jour et fournit des services personnalisés pour tous les aspects possibles du bien-être de l’homme dans les domaines de la santé physique, mentale et même spirituelle. Les petites et moyennes structures touristiques des destinations classiques des pays de l’OCDE sont prêtes à tirer grandement avantage de cette innovation fondamentale, car elles pourront adapter leurs offres de vacances aux besoins individuels.Certains estiment que le développement du tourisme doit contribuer à éradiquer la pauvreté. Quelle pourrait être la contribution des pays de l’OCDE à cet égard ?Peter Keller : En matière de tourisme, les pays pauvres jouissent de ce que l’on appelle parfois « les avantages du retard de développement ». Par rapport à des pays plus industrialisés, ils disposent souvent d’un « capital nature » et d’une culture traditionnelle plus riches. Ils bénéficient de la faiblesse des salaires et des différences de productivité avec les pays industrialisés dans le domaine du tourisme – un secteur qui fait lourdement appel à la main-d’œuvre. Les pays pauvres sont toutefois contraints d’importer de grandes quantités de biens pour satisfaire les normes de confort et de qualité du tourisme international. Le transfert de savoir-faire, l’investissement direct et l’accès au marché rendu plus facile peuvent empêcher les « fuites » et améliorer l’incidence monétaire nette du tourisme.Que pensez-vous des nouvelles formes de tourisme telles que le tourisme écologique ? Sont-elles viables économiquement ? Et le tourisme spatial ?Peter Keller : Le tourisme est une usine à rêves. Le consommateur sera toujours prêt à se donner du mal et à se départir de sommes importantes pour jouir d’un « voyage inoubliable ». Les voyages dans les derniers grands espaces vierges et les régions d’une grande beauté naturelle représentent un segment de marché lucratif. Un voyage en Antarctique est très onéreux. Quant à quitter notre « planète bleue » pour voyager dans l’espace, le tarif actuel dépasse les US$20 millions. Il est peu probable que les vaisseaux spatiaux se développent comme les automobiles et les avions au XXe siècle, deviennent bon marché et accessibles à tous, et ouvrent ainsi une nouvelle ère du tourisme. Peut-être le ciel sera-t-il, après tout, notre limite.


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