L’économie du numérique : en marche vers la croissance

Dirk Pilat, Direction de la science, de la technologie et de l’industrie de l’OCDE
Direction de la science, de la technologie et de l'industrie

Cliquez pour agrandir.

D’innombrables épitaphes ont été écrites sur la nouvelle économie, mais les technologies de l’information et des communications sont encore à leur début. Quand elles sont utilisées efficacement par les entreprises, elles dopent la productivité et la croissance. Les responsables politiques devraient davantage encourager les entreprises à en saisir les avantages.

En 2001, un rapport ministériel de l’OCDE intitulé La nouvelle économie : mythe ou réalité ? concluait à l’importance des technologies de l’information et des communications (TIC ou TI comme elles sont aussi parfois appelées) du fait du potentiel de leur contribution à une croissance plus rapide et à des gains de productivité dans les économies de l’OCDE au cours des années à venir. Depuis, les gouvernements de l’OCDE ont rappelé l’importance des TIC pour la croissance et le Secrétariat de l’OCDE a continué de travailler dans ce domaine. À l’époque, il y a plusieurs années Internet de cela, pour reprendre le jargon de la nouvelle économie, il n’y avait guère d’éléments probants. Le paradoxe qui voulait que l’on observe des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques, servait de dogme aux sceptiques. Mais aujourd’hui, les données affluent. Et comme le montre un nouveau rapport, Les TIC et la croissance économique : Panorama des industries, des entreprises et des pays de l’OCDE, elles réaffirment que les TIC sont effectivement favorables à la croissance. La question est de savoir par quel mécanisme.La réponse simple est celle de la productivité. Car si le ralentissement récent dans les économies de l’OCDE a enterré plusieurs mythes au sujet de la nouvelle économie, notamment celui de l’annonce de la mort du cycle économique, ou celui selon lequel les décisions des entreprises pouvaient ignorer les anciennes règles concernant le marché, la diffusion des TIC dans les entreprises de toutes formes et toutes tailles a eu un effet positif sur la productivité. La croissance de la productivité aux États-Unis, au Canada et en Australie, qui a décollé pendant la bulle de la nouvelle économie à la fin des années 1990, est depuis restée forte, ce qui donne aux entreprises de ces pays une certaine capacité d’adaptation dans la phase actuelle de ralentissement de la croissance économique. En d’autres termes, il semblerait qu’une amélioration structurelle de la productivité ait eu lieu. Le résultat final est que non seulement ces économies ont connu un ralentissement moins marqué que certains autres pays de l’OCDE lors du renversement actuel de la conjoncture, mais aussi qu’elles seront sans doute davantage à même de bénéficier de la reprise quand celle-ci se concrétisera.Dans l’intervalle, la qualité des biens et services des TIC continue de progresser, ce qui fait baisser le prix et conduit à un éventail toujours plus large d’applications nouvelles. Le haut débit se diffuse et l’activité des télécommunications continue de croître. Les utilisateurs commencent maintenant à se familiariser avec les TIC, et le commerce électronique grand public s’engage dans la voie ouverte par le commerce électronique interentreprise dans les années 1990.Les responsables politiques ne doivent certainement pas se fonder sur les évaluations boursières, car si l’éclatement de la bulle a entraîné un effondrement de la valeur en bourse de nombreuses sociétés de haute technologie, les TIC continuent d’être diffusées dans l’ensemble de l’économie, d’améliorer la production et d’aider les entreprises à travailler de façon plus efficace et productive. De fait, un conseil avisé serait que les responsables politiques redoublent d’efforts pour aider les entreprises à mettre à profit les TIC. Les gouvernements de l’OCDE peuvent certainement faire davantage pour faciliter la diffusion de ces technologies, mais il ne suffit pas d’encourager leur adoption ; l’enjeu majeur réside dans la façon dont les TIC sont utilisées et dont leur potentiel peut être pleinement exploité.Les responsables politiques demandent souvent si le fait de promouvoir le développement d’un secteur producteur de TIC dans leur pays aiderait leur économie à progresser plus rapidement. La réponse serait probablement positive, mais c’est hors propos. Pendant le boom de la nouvelle économie, le secteur des hautes technologies se caractérisait par un progrès technologique rapide et une forte demande. En Corée, en Finlande et en Irlande, près d’un point de pourcentage de la croissance agrégée de la productivité du travail sur la période 1996-2001 a pu être attribué au secteur manufacturier des TIC. Les États-Unis, le Japon et la Suède bénéficient également de leurs secteurs producteurs de TIC.Instaurer une concurrence plus soutenue dans, par exemple, le secteur des télécommunications faciliterait clairement les choses. Certains pays de l’OCDE, malgré plusieurs années de politique de libéralisation des télécommunications, ne sont toujours pas parvenus à instaurer une véritable concurrence. Tel est le cas notamment pour le haut débit et l’infrastructure des télécommunications, dans laquelle la boucle locale desservant des lieux et industries spécifiques demeure souvent sous monopole. Cela ralentit le déploiement de technologies plus avancées et de tarifs plus compétitifs, sans compter les gains potentiels pas encore concrétisés que le haut débit pourrait apporter en matière de commerce électronique, de soins de santé et d’éducation.Mais le fait de disposer d’un secteur de TIC n’est en rien un préalable pour exploiter le potentiel qu’offre la technologie. De fait, des pays comme l’Allemagne et le Japon disposent de secteurs des TIC réputés, mais n’ont pas enregistré les taux de croissance affichés par les États-Unis ou l’Australie. L’important pour la plupart des pays est de mettre à profit la technologie pour accroître l’efficience et la productivité, tout en encourageant des pratiques et des produits innovants.L’intensification du capital produite par l’investissement dans les TIC revêt davantage d’importance pour la croissance. Celle-ci a représenté entre 0,3 et 0,8 point de pourcentage de croissance de la productivité du travail sur la période 1995-2001. Les États-Unis et le Canada ont particulièrement bénéficié de cet effet, mais il a été moindre au Japon et au Royaume-Uni et considérablement plus réduit en Allemagne, en France et en Italie.Cet investissement est nécessaire pour que les entreprises puissent intégrer les TIC dans leurs processus et ainsi accroître globalement l’efficience combinée du capital et du travail, ce que les économistes appellent la productivité multifactorielle (PMF) ou productivité totale des facteurs (PTF). Aux États-Unis et en Australie par exemple, des secteurs de services comme le commerce en gros et de détail qui ont fortement investi dans les TIC ont enregistré une croissance rapide de la PMF. Cette croissance peut également avoir sa source dans les effets de réseau générés lorsque les fournisseurs, les gestionnaires, les clients ou autres acteurs s’intègrent et communiquent plus efficacement les uns avec les autres. Des études sur le Royaume-Uni, par exemple, montrent que les achats via les réseaux électroniques peuvent sensiblement améliorer la productivité.De même, l’utilisation des TIC peut aider les entreprises à élargir leur gamme de produits, personnaliser leurs services ou mieux répondre à la demande, en bref à innover et gagner des parts de marché. Elle permet également aux gestionnaires de maîtriser les stocks.Les TIC ne constituent pas en soi une baguette magique. On observe plutôt que les entreprises qui ont enregistré les plus forts gains de productivité ont su gérer les TIC et maximiser leur efficacité par des investissements complémentaires dans l’organisation et les qualifications, ainsi que par des stratégies nouvelles. Elles ont donné davantage de responsabilités à leurs employés, simplifiant ainsi les structures hiérarchiques. Elles ont externalisé davantage pour se concentrer sur leurs véritables points forts. En pratique, elles ont changé la façon dont l’activité économique était conduite.Les TIC aident les entreprises à introduire de nouveaux procédés, produits et applications. En Allemagne, par exemple, l’impact des investissements dans les technologies de l’information sur la production a été environ quatre fois plus important dans les entreprises qui ont introduit des innovations de procédés que dans celles qui ne l’ont pas fait. Ces effets sont particulièrement marqués dans les services.Il existe un risque de surinvestissement dans les TIC, de même qu’une mauvaise application de la technologie. Et le fait de se précipiter pour investir et compenser ainsi un manque de qualifications ou de compétitivité ne réglera pas non plus le problème. Il faut du temps pour assimiler les investissements dans les TIC, pour modifier les structures organisationnelles et pour acquérir la maîtrise des qualifications requises. L’expérience au Royaume-Uni, par exemple, montre que plus de 50 % des entreprises qui avaient déjà adopté des TIC avant 1995 utilisaient des réseaux électroniques pour leur approvisionnement en 2000. En revanche, moins de 20 % de celles ayant commencé à adopter des TIC en 2000 effectuaient aussi la même année des achats via des réseaux électroniques. L’une des énigmes des TIC est que, bien qu’il s’agisse de technologies généralement largement répandues, certains pays de l’OCDE comme l’Australie et les États-Unis ont fait état de gains de productivité liés à leur utilisation plus importants que d’autres pays, comme l’Allemagne, la France ou le Japon. Pourquoi de telles différences ?Le volume des investissements et la diffusion des technologies qui s’en suit offrent une première explication : les États-Unis, le Canada, la Nouvelle- Zélande, l’Australie, les pays Nordiques et les Pays-Bas ont simplement adopté les TIC plus largement que la plupart des autres pays. De même, ces pays font des efforts considérables pour promouvoir le type d’environnement dans lequel de nouvelles entreprises pourraient prospérer.Les autres gouvernements devraient suivre cet exemple. Premièrement, dans un environnement concurrentiel, les entreprises sont davantage incitées à investir dans les TIC pour renforcer leurs performances et survivre, ce qui ne serait pas le cas dans un environnement plus protégé, celui-ci encourageant la prudence et le conservatisme à l’égard de l’innovation et du risque. De même, les barrières à l’esprit d’entreprise et à la création d’entreprise doivent être démantelées, car il ne fait aucun doute que les jeunes entreprises sont à l’origine d’un plus grand dynamisme et davantage d’innovation dans l’environnement économique des pays où la productivité a progressé le plus rapidement. Elles ont même induit des changements dans des industries anciennes et plus matures, depuis les constructeurs automobiles jusqu’au secteur bancaire.Les gouvernements peuvent faire beaucoup pour réduire les obstacles aux évolutions sur le lieu de travail, en réorganisant les réglementations sur la durée du travail et l’emploi, par exemple, ou en aidant à développer la participation des employés dans les entreprises. Il est clair qu’il appartient aux pouvoirs publics de veiller à ce que les qualifications répondent à la demande. Des politiques visant à améliorer la maîtrise élémentaire des TIC d’une part et à développer les compétences de gestion et d’utilisation des réseaux d’autre part peuvent être efficaces. En outre, l’action publique peut soutenir l’innovation en donnant une plus grande priorité à la recherche fondamentale, ainsi qu’en encourageant la circulation des connaissances entre les scientifiques et les industriels.Renforcer la confiance du public à l’égard des TIC fait également partie des enjeux auxquels doivent faire face les pouvoirs publics. Les gouvernements commencent à donner l’exemple, en introduisant des services d’administration publique en ligne, par exemple pour les déclarations d’impôts. Mais c’est dans l’atténuation des craintes sur les paiements sécurisés, sur les contrats, sur les garanties de livraison et sur les voies de recours que subsistent la plupart des problèmes. Certains problèmes sont aussi de nature technique. Lors d’une enquête au Japon, pratiquement une entreprise japonaise sur deux a classé les virus comme étant la principale raison pour ne pas utiliser Internet.Beaucoup de travaux sont en cours pour répondre à ces préoccupations. Authentification, certification, pare-feux, logiciels anti-piratage : les solutions technologiques ne manquent pas. L’OCDE a elle-même publié des lignes directrices détaillées relatives à la sécurité en ligne, que ses pays membres s’attachent à mettre en œuvre pour développer une « culture de la sécurité » et renforcer la confiance. Paradoxalement, le commerce physique traditionnel n’a jamais été totalement sans risque, mais au moins les clients ont le sentiment de savoir à qui ils ont à faire. C’est la question du recours en cas d’insatisfaction sur un marché mondial « virtuel » qui freine peut-être le plus le développement du commerce électronique.De fait, les plaintes des consommateurs à l’égard de l’environnement en ligne se multiplient (ce qui peut s’expliquer par le nombre croissant d’utilisateurs). Les solutions nécessiteront du temps et devront avoir un caractère mondial. Dans l’intervalle, des campagnes d’éducation et de sensibilisation pourraient aider à modifier les anticipations et donc à créer un état d’esprit adapté au marché électronique.L’image de petites entreprises nouvelles vient immédiatement à l’esprit quand on pense à l’innovation dans les TIC, mais s’agissant de la politique à l’égard de ces technologies, la taille n’est pas forcément un handicap. Ce sont d’ailleurs les grandes entreprises qui ont le plus adopté les nouvelles technologies. Ces entreprises sont également les plus susceptibles d’utiliser une combinaison de différentes technologies de réseau pour améliorer leur communication interne et leur gestion, alors que les petites entreprises utilisent plutôt ces technologies pour leurs besoins de communication externe, comme le marketing. Les petites entreprises devraient bien entendu être encouragées à utiliser autant que possible les TIC. Les pouvoirs publics pourraient s’attacher en priorité à aider ces entreprises à évaluer les débouchés sur le marché et à construire des réseaux. Ils devraient par ailleurs aider à fournir des conseils juridiques et mettre en place des systèmes de recours abordables, notamment pour les transactions au-delà des frontières internationales.RéférencesOCDE (2003) Les TIC et la croissance économique : Panorama des industries, des entreprises et des pays de l’OCDE, Paris, à paraître.


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016