La coopération européenne en Afrique : un tournant historique

Quel avenir pour la coopération européenne en Afrique ? Telle était la question abordée par Michel Rocard lors d’un séminaire informel organisé par le Centre de développement de l’OCDE1. Sur invitation de L’Observateur, l’ancien Premier ministre français fait le point sur la question.
En l’an 2000, la coopération entre l’Union européenne et les pays ACP – Afrique, Caraïbes, Pacifique – aura 25 ans. Pour l’heure, le bilan reste mitigé. En terme de volume, la dernière Convention signée à Lomé en 1995 représente un engagement de près de 15 milliards de dollars sur cinq ans. Si ce montant a été réparti entre 71 nations, il reste tout de même considérable.L’île Maurice est la seule nation à avoir utilisé la coopération européenne pour favoriser son propre essor. Ce pays a pu amorcer un vrai décollage économique grâce à une pratique démocratique constante et à une intelligence locale dans le bon usage de la contrepartie de l’aide. Le protocole sucrier lui a permis en outre de diversifier ses activités et de doubler son PNB en dix ans.Il reste qu’aucun des autres pays n’a connu de vrai décollage. Si leur situation aurait été bien pire autrement, le problème de la pertinence de l’aide se pose tout de même avec une acuité extrême. Faut-il réorienter l’aide européenne vers les pays les plus pauvres ? Le risque serait alors de traiter la pauvreté par le biais de statistiques nationales. Cette approche introduit, en effet, un regard parfaitement erroné par rapport à sa géographie, car les grandes zones de pauvreté en Afrique, ce ne sont pas seulement le Mali, le Niger et les Comores, ce sont aussi les agglomérations de Lagos ou d’Abidjan. Par ailleurs, n’oublions pas que si Lomé venait à disparaître, ces pays seraient renvoyés à leur isolement.Nous nous sommes donc tenus au même cadre géographique avec deux nouvelles adhésions éventuelles : l’Afrique du Sud et Cuba. L’Afrique du Sud participe déjà aux négociations de Lomé en tant qu’observateur. Quant à Cuba, il est grand temps de poser le problème d’une amélioration de ses relations avec le reste du monde et de l’aider à avoir un régime un peu plus démocratique.Le grand changement dans l’orientation de la coopération européenne, c’est la volonté de doter la cinquième convention de Lomé d’un volet politique. Trois axes sont privilégiés : sécurité, droits de l’homme et bonne gouvernance. Les guerres civiles, les coups d’état, la corruption, la mauvaise gouvernance, les mésententes ethniques ou tribales sont des entraves au développement bien pires que l’enclavement, la sécheresse ou les inondations.La prévention des crises est un élément important du volet sécuritaire. Elle permet de réaliser des économies tant en moyens financiers qu’en vies humaines. Le Parlement européen a donc proposé que soient créés des observatoires régionaux des tensions. Le gouvernement britannique a eu, par ailleurs, l’initiative chaleureuse d’amener les pays membres de l’Union européenne à réfléchir à un code de conduite des exportateurs d’armes. C’est là une bonne occasion de poser le problème du code de conduite des continents récepteurs. La formation des personnels portant des armes – police, gendarmerie, armée, services spéciaux – mais aussi l’inclusion dans cette formation d’éléments liés au fonctionnement de la justice, au respect des droits de l’homme ou de l’art de l’interrogatoire, pourraient être également appuyées par la Communauté européenne sur des bases plurinationales locales.Concernant les droits de l’homme et la bonne gouvernance, il faudrait introduire dans notre coopération un volet «apprentissage de la bonne gouver-nance» avec des programmes axés autour de la formation des juristes, des avocats ou des journalistes. Néanmoins, je suis inquiet devant ce que j’appellerais une course de vitesse entre l’Europe et les ACP. Il est tout à fait compréhensible que nous soyons de plus en plus exigeants sur l’utilisation de nos fonds et sur la transparence de leur emploi. Il est en effet inadmissible qu’un tiers, voire plus de la moitié des budgets des Communautés soit empoché par un chef d’État local. Mais n’oublions pas qu’un nombre croissant de chefs d’États africains sont élus dans des conditions démocratiques. L’Afrique est à l’évidence engagée dans un mouvement de progrès vers les droits de l’homme. Mais cela va moins vite que la croissance des exigences européennes. Moi qui ait commencé ma vie politique dans le militantisme contre les guerres coloniales, je commence à combattre maintenant les donneurs de leçons de la civilisation : du fait qu’ils vivent dans les pays où la culture démocratique est enracinée, remontant parfois jusqu’à 200 ans, ces gens exigent que les pays africains arrivent rapidement au même niveau de qualité démocratique et souhaitent une suspension de l’aide dans le cas contraire. C’est une attitude totalement irréaliste. La démocratie est une longue culture et l’on ne progresse pas sans quelques bavures. Le vrai jugement doit être opéré dans le temps.S’agissant du volet économique, le thème central reste qu’il faut aider les pays ACP à accéder aux marchés mondiaux. Si la part de l’Afrique dans le commerce mondial est passée de six à -quelque 2 % depuis 1950, son taux de croissance avoisine les 5 % depuis 1992–93. On ne peut donc faire le deuil de l’idée de meilleure performance y compris à l’exportation.L’orientation qui consiste à favoriser les marchés communs régionaux pour augmenter les échanges commerciaux est une bonne idée, mais elle ne saurait être exhaustive. En fait, il existe deux grandes zones en Afrique : l’UEMOA à l’Ouest avec huit nations francophones, et la SADEC au Sud, qui regroupe 14 nations anglophones et lusophones. Trois des nations de la SADEC sont en guerre avec quatre autres et il y a des cas d’isolement difficilement rattachables. Jusqu’ici, nous avons mené une politique de préférences régionales asymétriques mais les nouvelles règles de l’OMC les interdisent. Sur le plan des négociations internationales, il était toujours possible de demander une dérogation permanente à l’OMC dans la mesure où les 71 nations ACP et les 15 nations européennes constituent la majorité du corps électoral. Cette option nous aurait contraint à observer l’une des règles de l’OMC qui est le réexamen annuel de toutes les dérogations. Cela aurait conduit à l’instabilité tarifaire qui, du point de vue du développement de l’Afrique, est totalement dommageable. La Commission européenne a donc demandé à l’OMC une transition de cinq ans. Au Parlement européen, nous avons sagement requis une transition de dix ans, considérant que bon nombre de pays enclavés d’Afrique s’auto-protègent avec des droits considérables – jusqu’à 60 % –, et qu’ils ne pourraient supporter la brutalité chirurgicale de ce traitement sur une période si courte.L’importance du commerce extérieur doit toutefois être relativisée car le développement est avant tout endogène. Les pays en développement ont un furieux besoin d’importer les outils des biens d’équipement qu’ils ne sont pas capables de produire chez eux. Mais il faut absolument éviter le placage d’îlots de surdéveloppement localisés, les grandes usines parachutées en Afrique qui irriguent extrêmement peu les zones de leur voisinage et favorisent un développement dual.S’agissant de la dette, c’est l’asphyxie totale pour près des deux tiers des pays africains. La dette ne devient à peu près tolérable que lorsqu’elle n’absorbe pas plus de 40 % des revenus d’exportation. Si l’on crée une situation dans laquelle on peut s’endetter avec la certitude de ne jamais rembourser, il n’y a plus de développement. Il faudrait donc songer à la possibilité de rembourser une partie substantielle de la dette en monnaie locale, soit pour fournir le capital d’entreprises privatisées – cela a déjà été accepté par le FMI – soit pour financer des projets de développement.La priorité au secteur privé doit être reconnue sans pour autant négliger l’importance du secteur public. N’oublions pas que l’école, la santé et les routes relèvent de la puissance publique. Le drame africain se situe d’abord au niveau des communications – chemins de fer et routes – et cela, c’est la moitié du développement. Il nous faut donc dédramatiser ce débat et le techniciser davantage.La croissance n’a jamais suffi à éradiquer la pauvreté. Par conséquent, il faudrait mettre en place les techniques spécifiques qui permettent de la traiter directement. Pour cela, il faut favoriser la coopération décentralisée, celle qui vient de nos villes, de nos régions ou de nos ONG, car elle s’attaque mieux aux problèmes de terrains et porte sur des sommes moins importantes, donc moins sujettes à prévarications. Il faudrait aussi appuyer le développement des micro-entreprises, car l’économie populaire fait tout de même vivre 70 % de la population du continent.La recherche scientifique qui vise l’éradication de la pauvreté devrait être plus ciblée. Elle pourrait se concentrer par exemple sur la création de nouvelles variétés végétales ou animales vivrières ou l’expérimentation de l’arrosage goutte-à-goutte pour les petites exploitations. Les toitures des bidonvilles sont faites d’emballages de produits alimentaires. Pourquoi ne pas développer la recherche sur des emballages qui soient étanches à la pluie ? L’Afrique importe 98 % de ses médicaments. Or, c’est le continent le plus riche au monde en flore porteuse de principes médicamenteux actifs, mais on ne les traite jamais sur place.Certes, j’ai quelques inquiétudes sur l’avenir de l’Afrique, mais il ne faut pas ignorer pour autant les progrès qui y ont été enregistrés. En dehors de la crise des Grands Lacs, près des deux tiers du territoire sont stables. L’île Maurice et l’Afrique du Sud sont deux exemples remarquables. Il ne faut pas non plus enterrer les pays dont l’émergence commence enfin : si le Kenya maintient sa stabilité politique au moment de la passation de pouvoir, si l’Ouganda joue bien de toutes ses cartes sans trop songer à un impérialisme militaire régional, si la Côte d’Ivoire assure elle aussi une progression dans la bonne gouvernance et la transparence, nous avons là tout de même des débuts d’émergence.


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