La voie économique à suivre : une vision syndicale

Kenneth V. Georgetti, Président du Congrès du travail du Canada (CTC)*

Les années 1990 ont été une décennie de forte croissance. Toutefois, les actifs n’en ont pas beaucoup bénéficié, contrairement à ce que beaucoup d’observateurs ont dit. Il est temps de reconsidérer la voie à suivre.

Pendant la dernière partie du XXe siècle, bon nombre de pays à revenu élevé ont adopté pour leur politique sociale et économique une approche centrée sur le marché. Beaucoup de pays à faible revenu ont été convaincus de leur emboîter le pas, pour accéder aux prêts du Fonds monétaire international (FMI) ou de la Banque mondiale.Comme on pouvait s’y attendre, cette approche a trouvé un écho dans les accords commerciaux multilatéraux et régionaux. Ceux qui ont été conclus en cette période de libéralisme triomphant, à commencer en 1989 par l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, sont allés bien au-delà des questions classiques de droits de douane, de quotas et d’autres mesures appliquées aux frontières. Ils ont commencé à toucher un large éventail de règles et d’initiatives publiques, en se penchant d’avantage sur « l’équité » de leurs incidences commerciales.Malheureusement, le bilan de cette politique économique est loin d’être sans tache, en particulier pour les actifs et les déshérités de notre planète. L’expansion économique s’est poursuivie, mais son rythme s’est ralenti dans de nombreux pays à la fin du XXe siècle, malgré des avancées technologiques et un niveau de qualification plus élevé de la main-d’œuvre. Le progrès, mesuré à l’aide d’une large palette d’indicateurs sociaux portant notamment sur l’alphabétisation et la santé, s’est également ralenti. Les inégalités se sont accrues, tant au sein des nations qu’au niveau international.Dans de nombreux pays, les actifs ont été confrontés à un chômage fort ou à une stagnation des salaires, voire à la conjonction de ces deux phénomènes. Au Canada, où les accords commerciaux ont débouché sur une ouverture significative de l’économie, les salaires réels moyens n’ont quasiment pas augmenté en l’espace de 20 ans, malgré des hausses faibles mais continues de la productivité du travail. Le même constat d’incapacité à profiter des gains de productivité s’impose pour les actifs des États- Unis et, plus encore, pour ceux du Mexique au cours de ces dernières années.Il est temps de reconsidérer les caractéristiques essentielles de la voie sur laquelle nous sommes engagés. Le commerce international jouera un rôle important, mais l’enthousiasme des inconditionnels du libre-échange doit être tempéré sur plusieurs points. D’abord, la relation entre commerce et croissance ne se résume pas à un lien direct de cause à effet. En fait, les tentatives d’estimation de l’incidence économique de la libéralisation des échanges sur la croissance indiquent qu’elle est limitée. De plus, il existe peu de biens et de services qui ont besoin d’un marché véritablement mondial pour bénéficier des avantages d’une production spécialisée à grande échelle. Et de toute manière, les gains économiques de la croissance issus des échanges commerciaux ne sont pas automatiquement transférés ni aux actifs ni aux déshérités.Il convient également de garder à l’esprit l’importance sous-estimée du rôle que joue la confiance dans l’activité économique. Les travaux théoriques sur le fonctionnement des marchés sont généralement exclusivement centrés sur la recherche de la satisfaction des intérêts individuels. Or, lorsque la confiance s’effondre, le coût des transactions économiques peut monter en flèche et l’activité économique elle-même peut s’en trouver paralysée.L’importance de la confiance a été soulignée plus particulièrement dans le cadre des scandales qui ont entaché un certain nombre d’entreprises telle que Enron où des transactions purement commerciales sont en jeu. Les difficultés soulevées par l’intégration des principes de l’économie de marché dans les pays européens dits en transition reflètent peut-être également cette nécessité de cultiver des relations de confiance. De toute évidence, il sera difficile de préserver confiance et adhésion à l’égard d’un ordre économique qui ne profite pas à l’ensemble de la population. L’importance des relations de confiance a été mise en exergue par les travaux de l’OCDE axés sur les entreprises, mais cette vérité s’applique également à l’ensemble de l’économie.Les économies dynamiques ouvertes sont soumises à un processus permanent de « destruction créatrice » qui renforce les positions de certains tout en affaiblissant celles des autres. De surcroît, dans la majorité des régions du monde, on peut légitimement considérer qu’en règle générale, les « défaillances du marché » d’un type ou d’un autre limitent les possibilités que seul le marché puisse distribuer les opportunités économiques. C’est pourquoi tous les pays ont eu recours à des initiatives en dehors du marché au fil des ans pour favoriser la progression des revenus et de l’emploi.Il est crucial que les pays conservent le droit de décider comment ils souhaitent partager les avantages et les inconvénients de l’adaptation au changement. Ils doivent également pouvoir choisir eux-mêmes le dosage adéquat entre initiatives publiques et privées dans le but d’assurer leur prospérité économique. Il est essentiel que le choix de la voie à suivre résulte d’un processus démocratique, afin que prévale un sentiment de confiance et d’adhésion aux projets économiques.Malheureusement, nombre d’arrangements multilatéraux commerciaux et financiers en vigueur limitent de manière excessive les choix de développement des pays à faible revenu. Il convient d’ailleurs de souligner que ces arrangements, qui peuvent servir aujourd’hui les intérêts des pays à revenu élevé, auraient entravé leur croissance par le passé.En envisageant de nouvelles orientations pour l’avenir, nous devons examiner les moyens de parvenir à des accords internationaux combinant une ouverture aux échanges commerciaux et à l’investissement. Cela implique d’adopter des mécanismes nationaux et internationaux garantissant une large répartition des avantages économiques (c’est-à-dire des normes fondamentales du travail et des dispositifs de protection sociale), et de reconnaître aux pays le droit de réglementer les domaines d’intérêt général, en particulier ceux de la santé et de l’environnement. Il importe également que les États conservent le pouvoir d’équilibrer les initiatives publiques et privées favorisant la progression des revenus et de l’emploi.* Le Congrès du travail du Canada (CTC) (Cliquer ici pour accéder au site web du CTC) est le plus important syndicat de ce pays. Il représente 2,5 millions d’actifs canadiens. La majorité des syndicats nationaux et internationaux au Canada sont affiliés au Congrès, qui compte également 12 fédérations provinciales et territoriales et 137 conseils du travail. Le CTC est également un membre actif de la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE (TUAC).©L'Observateur de l'OCDE, No. 237, May 2003


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