La société civile à une heure d’incertitude mondiale

Kumi Naidoo, Secrétaire général et président, CIVICUS, World Alliance for

Démocratie, liberté et construction de la nation par des citoyens libres : tout cela paraît menacé par les initiatives de certaines de nos plus vieilles démocraties. La société civile, de plus en plus à l’étroit, doit retrouver toute sa place. Mais comment ?

Dès la fin de l’année dernière, c’est avec une horreur et une incrédulité croissantes que nous avons assisté à la marche vers la guerre en Irak. Ces sentiments étaient liés à la crainte de voir la population iraquienne souffrir des destructions provoquées par le conflit et la situation au Proche-Orient s’aggraver. S’ajoutait à cela la conviction que la situation en Irak n’est que le révélateur d’une crise mondiale plus profonde dont les conséquences sur les droits de l’homme, les libertés publiques, ainsi que le développement économique et social sont immenses.Le contexte actuel est marqué par une militarisation croissante de la géopolitique : certains états puissants sont prêts à recourir à la force pour faire prévaloir leurs intérêts, contournant et entravant au besoin les mécanismes multilatéraux de résolution des conflits. On assiste aussi à la radicalisation d’actions violentes qui peuvent déboucher sur des attentats, comme ceux du 11 septembre 2001, à l’intensification des conflits armés et à la contamination des mouvements laïques ou nationalistes par les causes fondamentalistes. Ces forces puissantes ont déjà montré qu’elles étaient prêtes à l’escalade.Au total, ces phénomènes menacent de restreindre l’espace de la société civile, de saper les fondements de la démocratie et de freiner dans le monde entier la participation des citoyens. Cette évolution est particulièrement inquiétante dans le contexte de l’après Guerre froide. Il y a 10 ans à peine, il semblait en effet possible de toucher les « dividendes de la paix », à la suite des révolutions qui, des pays d’Europe orientale à l’Union soviétique en passant par l’Afrique du Sud dont je suis originaire, étaient conduites par les citoyens. Aujourd’hui, ces dividendes de la paix semblent s’être dilapidés. Quelles sont les conséquences du conflit récent pour la société civile ? Et où va la société civile mondiale ?Dire que les attentats du 11 septembre 2001 ont changé la face du monde relève désormais du cliché. Nul doute que le terrorisme est une menace pour la démocratie et un fléau contre lequel il faut lutter et les grandes nations libres doivent s’y employer. Mais elles ont aussi le devoir de ne pas en imiter la violence. Sinon, comment d’autres pays, qui se battent pour leur liberté, pourraient-ils s’inspirer de ce modèle ?De fait, les 18 mois qui ont suivi ces attentats de septembre s’avèrent plus lourds de conséquences. Sur une période très courte, nous avons assisté, de la part de nos plus vieilles démocraties, à la primauté de l’action unilatérale et militaire et à la remise en cause des droits de l’homme et des libertés publiques. La conséquence est que les moyens dont disposent les citoyens pour se faire entendre s’en trouvent réduits, la stabilité mondiale et la sécurité des personnes compromises.À mon avis, la guerre en Irak met en évidence trois grands périls auxquels est exposée la société civile. Le premier menace directement son pouvoir d’action. La guerre a détourné à la fois l’attention et les ressources des principales questions que, dans le monde entier, les organisations de la société civile s’emploient à traiter. Les campagnes et les efforts à long terme qui visent l’égalité entre les sexes, la justice économique et sociale, la réduction de la pauvreté, la protection de l’environnement et la défense des droits de l’homme ont ainsi été occultés par la crise iraquienne.Les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) en fournissent une excellente illustration : nombreux sont ceux qui, dans la société civile, se sont sentis encouragés par la déclaration des dirigeants mondiaux à l’issue du Sommet du millénaire de septembre 2000 et ils sont persuadés que la poursuite des OMD est gage de sécurité à long terme. Il s’agit en effet d’objectifs concrets et pertinents auxquels adhèrent des citoyens dans le monde entier. Or, la réalisation de ces Objectifs a déjà pris du retard dans de nombreux pays. Et le conflit en Irak peut faire craindre que les efforts déployés pour atteindre les OMD soient encore ajournés. Les ressources consacrées au développement et à la justice économique et sociale risquent d’autant plus d’être détournées alors que la récession économique mondiale limite déjà les ressources disponibles pour soutenir les travaux de la société civile.Le deuxième danger porte sur la démocratie et la participation des citoyens au sens large. Même aux États-Unis, où l’on pourrait croire que les positions en faveur de la guerre sont plus répandues, les citoyens qui se sont organisés pour exprimer leur opposition au conflit sont beaucoup plus nombreux que ceux qui ont soutenu l’invasion de l’Irak, encore que l’adhésion des Américains à la guerre se soit renforcée après le début de l’intervention.Les Iraquiens quant à eux, privés pendant des années de la possibilité de participer à la prise de décision, n’ont guère pu prendre en mains leur propre destin. Il nous faut aujourd’hui veiller à ce que leur volonté puisse prévaloir. Il est capital que l’Irak de l’après-guerre se construise sur des fondations solides de justice économique, sociale et politique, ainsi que sur la démocratie. Cela n’est possible que grâce à une action multilatérale et avec la pleine participation de l’ONU et de la société civile. Nombreux sont ceux qui s’inquiètent de ce que le citoyen moyen n’ait guère été consulté ou suffisamment associé à l’action à mesure que le conflit se développait. Il est vrai que l’armée, et le complexe militaro-industriel en général, semblent exercer une énorme influence, contribuant même à la définition des visions stratégiques à long terme. Cette évolution ne fera qu’aggraver le scepticisme et le sentiment de coupure du citoyen avec les institutions politiques.Enfin, l’idée que la démocratie peut être imposée à un pays ne va pas forcément de soi. La démocratie ne peut évidemment s’enraciner qu’avec l’appui et la participation active de citoyens qui, sur place, prennent en main leur propre avenir. Alors que de nombreuses sociétés en transition luttent pour jeter les bases d’une démocratie viable, le spectacle d’un conflit mondial aussi médiatisé et fondé sur une idée aussi contestable de la démocratie, est très inquiétant.C’est enfin le multilatéralisme mondial qui paraît menacé. Ce cadre de résolution des conflits a pourtant la faveur de nombreux membres de la société civile. L’intervention militaire en Irak, qui a eu lieu sans l’aval des Nations unies, crée un dangereux précédent, susceptible de compromettre ce pilier traditionnel de la sécurité mondiale. Dans les mois qui ont précédé la guerre, les citoyens ont, dans le monde entier, réclamé le renforcement du rôle de l’ONU.Malheureusement, la décision d’envahir l’Irak, malgré l’opposition de la plupart des membres du Conseil de sécurité, a bel et bien ouvert une ère de plus grande instabilité. C’est d’autant plus préoccupant que l’unilatéralisme s’est manifesté récemment à plusieurs autres occasions ; à Kyoto, lors de deux grandes conférences de l’ONU (le Sommet mondial sur le développement durable et la Conférence mondiale contre le racisme) et lors de négociations commerciales. Aujourd’hui plus que jamais, l’unité et le respect entre les nations sont nécessaires, de même que la démocratisation et le renforcement des institutions de la gouvernance mondiale.Toutefois, il existe aussi des raisons d’être optimiste. Jamais auparavant la mobilisation des citoyens autour d’un thème donné n’avait été aussi large, soutenue et vraiment mondiale. Les manifestations contre la guerre, le 15 février 2003, ont été les plus massives qu’ait jamais réunies un thème particulier à l’échelle planétaire.Face à ce conflit, la société civile mondiale s’est révélée forte, diverse, réceptive et très créative. Les réseaux physiques et électroniques de militants de la société civile (et de citoyens qui peuvent ne pas se considérer comme des militants) établis depuis une dizaine d’années se sont mobilisés de façon spectaculaire. À mesure que la guerre l’emportait sur les négociations et la recherche de consensus, des millions et des millions de citoyens manifestaient leur opposition.S’il est naturel que de nombreux membres de la société civile se regroupent pour s’opposer au conflit récent, il est essentiel de se projeter au-delà de cette guerre et d’envisager l’avenir de la société civile d’un œil critique. Comment nous assurer que nous continuerons de nous développer, de mûrir et de tirer les leçons des bouleversements qui nous entourent ? L’espace de la société civile sera toujours menacé. Rester à l’écoute des événements, tout en travaillant à placer les citoyens au cœur de la vie publique, est le plus grand défi qu’il lui faut relever.


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