Réaliser le progrès mondial Un rôle stratégique pour l’OCDE

Le monde est entré dans une ère peu commune d’incertitude économique et politique. Toutes les conditions sont réunies pour renforcer le rôle de l’OCDE

L’architecture de la coopération multilatérale mise en place après la seconde guerre mondiale est aujourd’hui remise en cause par la fin de la guerre froide. Le XXe siècle avait été façonné par deux guerres mondiales et une alternance de cycles de prospérité et de crises, qui préfiguraient ces conflits ou qui en étaient les séquelles. Aujourd’hui, la « fin de l’histoire », annoncée par Francis Fukuyama lors de l’effondrement du communisme soviétique, a été éclipsée par le « choc des civilisations » diagnostiqué par Samuel P. Huntington comme étant le nouveau moteur des conflits mondiaux. Des turbulences et des difficultés imprévues occupent désormais le devant de la scène.

L’OTAN et l’OECE étaient les deux instruments de la stratégie occidentale adoptée pour assurer la sécurité et la prospérité de l’après-guerre. Aujourd’hui, dans le combat contre le terrorisme, vu par certains comme la conséquence de l’inégale répartition de la prospérité et du progrès dans le monde, l’OTAN semble s’être transformé en un instrument de lutte contre toute une série de menaces pour la sécurité. L’OCDE, qui a succédé à l’OECE, devrait devenir l’entité qui porte haut les couleurs de la notion de progrès, non seulement pour ses pays membres, mais aussi pour le monde dans son ensemble. En cette époque troublée, progrès et paix vont de pair. Telle est la mission stratégique de l’OCDE : faire que cette réalité reste vivante, en tant qu’expression de l’intérêt vital des nations avancées et démocratiques de ce monde.

Le message d’espoir véhiculé par le progrès économique et social est essentiel au rôle géopolitique des nations démocratiques avancées qui composent l’OCDE et qui s’étendent de l’Amérique du nord à l’Asie en passant par l’Europe, le Pacifique et l’Amérique latine. L’impulsion initiale donnée par le Plan Marshall pour rétablir la prospérité dans une Europe dévastée par la guerre, et asseoir ainsi la paix, a mûri jusqu’à produire l’Union européenne, aujourd’hui acteur mondial de premier plan. À l’évidence, les États-Unis, à l’origine de cette initiative stratégique, et désormais super-puissance mondiale, comprendront qu’il convient de porter ce même message d’espoir dans les régions défavorisées du monde, et que l’OCDE a un rôle stratégique à jouer dans ce processus.

Il n’est évidemment plus question de mettre en œuvre des « plans Marshall » ici ou là, même si l’aide au développement reste indispensable ; il s’agit bien plutôt d’un processus d’apprentissage mutuel permettant de diffuser les concepts, les instruments et les institutions du progrès économique et social, de façon à ce que les pays soient de plus en plus nombreux à pouvoir jouer un rôle autonome dans l’économie mondiale. L’accession rapide des pays de l’Europe centrale et orientale à l’OCDE et à l’Union européenne témoigne de la validité de l’hypothèse selon laquelle le progrès, « ça s’apprend ». Au sein de l’OCDE elle-même, les pays du bassin méditerranéen sont ainsi passés en quelques années du statut de bénéficiaires d’assistance technique à celui d’économies parvenues à maturité. On pourrait aussi mentionner le Japon, qui a su se hisser aux premiers rangs de l’économie mondiale, sans oublier les tigres asiatiques, pour ne rien dire de la Chine ou de l’Inde. En d’autres termes, nous sommes à l’aube d’une ère de concurrence mondiale entre différents systèmes socio-économiques ou, plus exactement, entre des « États marchés » dont les dispositifs socio-économiques diffèrent. Ainsi se définit la mondialisation.

Le progrès fait fi des cultures et des religions. Francis Fukuyama avait peut-être raison de célébrer la victoire idéologique définitive de la démocratie et de l’économie de marché sur le fascisme et le communisme, mais l’histoire suit son cours. Toynbee est sans doute plus près de la réalité lorsqu’il explique l’ascension et la chute des civilisations par la capacité à maîtriser les techniques disponibles (le mot « techniques » étant entendu ici au sens large) au service du progrès économique et à en redistribuer les avantages au plus grand nombre. Il n’existe pas de modèle facile à suivre, et le progrès ne chemine jamais de manière linéaire, parce que les avantages comparatifs augmentent et diminuent alternativement, et parce que les positions de tête ne sont jamais acquises. Ainsi, les nations peuvent se dépasser tour à tour, mais ce qui semble clair, c’est que la bataille pour le progrès s’annonce aussi importante que la lutte contre le terrorisme ; de fait, les deux sont liées.

Alors que s’affrontent le camp des pro- et celui des anti-mondialisation et que la fracture se creuse entre le nord et le sud, antagonismes exacerbés par la pauvreté et le recul enregistrés dans certaines parties du monde, la capacité de l’OCDE à poser les problèmes de manière objective, grâce à une solide culture professionnelle, constitue un atout de choix. Le changement économique et social fondé sur les nouvelles technologies, opéré à un rythme sans précédent dans l’histoire (premier volet de la proposition de Toynbee) n’est pas accompagné d’une répartition équitable du bien-être (second volet de la proposition de Toynbee). Le Secrétaire général de l’OCDE, Donald Johnston, le reconnaît dans la dernière édition de l’Observateur de l’OCDE (N° 235, décembre 2002). L’Organisation ne dispose ni de l’aura politique des Nations unies, ni du pouvoir opérationnel du FMI, de la Banque mondiale ou encore de l’Organisation mondiale du commerce, mais elle possède en revanche les capacités d’analyse, l’impartialité professionnelle et le pouvoir d’innovation qui peuvent lui permettre de jouer un rôle de pionnier sur le plan de l’action des pouvoirs publics. Bien plus qu’un « think tank » ou un espace de débats constructifs aboutissant à des pratiques exemplaires adoptées d’un commun accord, l’OCDE est cet instrument d’apprentissage multilatéral dont le besoin se fait si cruellement ressentir dans ce monde complexe et tourmenté.

Bien qu’elle soit considérée par un grand nombre comme une organisation à vocation économique, la logique novatrice inhérente à sa mission de « défricheur » a conduit l’OCDE à développer son savoir-faire dans de nombreux autres domaines. Science et technologie, énergie, environnement, éducation, politique sociale et, plus récemment, gestion publique et développement territorial, sont tous des domaines dans lesquels l’OCDE possède aujourd’hui une capacité d’analyse bien assise et a su mettre en place un arsenal au service de l’action des pouvoirs publics. Dans un monde dont les problèmes complexes ne peuvent être appréhendés, et encore moins résolus, par l’intervention d’un seul pan de la puissance publique, cette compétence multidisciplinaire donne à l’OCDE un avantage certain par rapport à bien d’autres organisations internationales.

Cette supériorité n’est nulle part plus avérée que dans les interactions complexes entre les deux membres de l’équation de Toynbee : d’un coté le volet économique/technologique de la création de richesses, de l’autre le volet socio-politique de la répartition, de l’équité et du respect de l’environnement. Dans l’affrontement que suscite la mondialisation, les forces de « Davos » ont tendance à mettre l’accent sur le premier volet, tandis que les forces de « Porto Alegre » se placent sans équivoque du côté du second. Grâce aux solides compétences qu’elle s’est forgé dans le domaine des politiques sociales, économiques et environnementales, et dans le cadre du développement « durable », l’OCDE devrait être à même de jeter un pont entre ces deux tendances et de contribuer ainsi à faire émerger de cette contradiction un débat constructif aboutissant à des mesures publiques concrètes. Et comme l’expérience l’a déjà montré, pour que ces politiques réussissent, elles doivent s’appuyer sur des changements venant de l’intérieur-même des communautés concernées.

Cela étant, si l’OCDE possède à l’évidence tous les atouts pour tenir haut le flambeau du progrès dans un monde en proie aux turbulences, elle souffre aussi de plusieurs handicaps majeurs.

Premièrement, elle a pu être décrite par certains comme un « club de riches », et de fait, les pays qui en sont membres comptent parmi ceux qui affichent les revenus nationaux les plus élevés. Pourtant, il ne faut pas oublier que par souci de démocratie et d’éthique professionnelle, la quasi-totalité du savoir-faire de l’OCDE tombe dans le domaine public et se trouve mis à la disposition de tous ceux qui souhaitent en prendre connaissance, dans des publications ou sur Internet. En outre, l’Organisation a toujours eu une direction chargée du développement, et le Comité d’aide au développement, qui gère l’aide bilatérale, lui est même antérieur. Ce Comité, de même que le Centre de développement, a fait de l’Organisation le fer de lance de l’étude des problèmes de pauvreté dans le monde et d’autres questions internationales plus larges. En outre, les programmes de l’OCDE lui ont, dans la pratique, permis de nouer des liens avec quelque 70 pays du monde, et elle entretient de bonnes relations de travail avec l’Afrique du sud, le Brésil, la Chine et la Russie, de même qu’avec les pays de l’est de l’Europe. De plus, l’Organisation n’a pas pour seuls interlocuteurs les gouvernements ou les entreprises : elle traite aussi avec la société civile d’une manière générale, comme en témoigne son Forum annuel, manifestation publique qui est devenue une référence et qui se tient parallèlement au Conseil des ministres de l’OCDE.

En dépit de son étiquette de club de riches, l’OCDE ne semble pas s’être attiré les foudres des pays du sud ou du mouvement anti-mondialisation au même titre que d’autres organisations internationales, et cela est peut-être en partie à mettre sur le compte de la discrétion relative de ses activités. Elle n’est pas non plus vue comme une rivale d’autres organisations internationales, pour la simple raison que du fait de son rôle de « laboratoire à idées », ses produits peuvent être utilisés par tous. Par ailleurs, en ces temps de rigueur financière, l’OCDE doit résoudre le délicat problème qui consiste à rester à la fois pionnière en matière d’action des pouvoirs publics et à délaisser ou à décentraliser des activités afin de laisser la place à de nouvelles priorités, sans pour autant mettre à mal l’infrastructure qui a forgé son excellence.

La lutte pour le progrès à l’échelle mondiale constitue, pour les nations démocratiques avancées, un défi clair et juste ; c’est par lui que l’adhésion à l’OCDE se définit, et c’est lui qu’il faut garder en point de mire pour augmenter les moyens dévolus à l’Organisation. Le fait que les membres de l’OCDE soient désignés comme des « pays » plutôt que comme des « États » légitime la participation croissante de la société civile dans les affaires de l’Organisation, point capital parce que la bataille du progrès ne pourra être remportée par les seuls gouvernements. Il ne s’agit pas d’une OCDE « à la carte », mais bien plutôt d’un partage des responsabilités propre à conforter le rôle visionnaire de l’Organisation en matière d’action des pouvoirs publics.

Les fondements d’une telle stratégie sont déjà en place. Le défi qu’il nous faut maintenant relever, c’est de les restructurer de manière à formuler une stratégie cohérente et lisible pour assurer l’avenir de l’Organisation.

* Ron Gass est consultant auprès de la Commission européenne et ancien directeur à l’OCDE. Cet article ne reflète que l’opinion de son auteur.

©L'Observatuer de l'OCDE n°236, Mars 2003




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