Un nouvel internationalisme à l’œuvre pour les travailleurs

Pendant un quart de siècle, les nations industrielles sont venues se prosterner devant les idoles des conservateurs, mais l’ère des conservateurs est sur le point de s’achever, affirme Barbara Shailor.

L’Observateur de l’OCDE fête aujourd’hui son 40ème anniversaire, mais les origines de l’OCDE et de la Commission syndicale consultative (CSC) auprès de l’OCDE datent de quelques années plus tôt, en 1948. C’était l’époque où les pays industriels jetaient les bases de l’économie mondiale de l’après-guerre – les accords de Bretton Woods, le Plan Marshall et les premiers pas de la coopération européenne.Au sortir de la grande dépression et de la seconde guerre mondiale, les fondateurs de l’OCDE voulaient construire un ordre mondial où les nations pourraient se développer et les populations prospérer. Ils ont réglementé les monnaies tout en donnant aux pays l’espace nécessaire à leur croissance. Ils ont mis un frein à la spéculation tout en encourageant les investissements réels. Ils ont mis l’accent sur la croissance – une croissance qui viendrait de l’intérieur et monterait de la base, tirée par la demande et assise sur le plein emploi et la hausse des salaires – et ils ont créé les mécanismes nécessaires à un commerce florissant et à un développement mondial.Le système qu’ils créèrent était loin d’être parfait. Une bonne partie du monde avait échappé à leur regard. Cependant, dans les pays industriels, nous avons joui de 25 années de croissance et de développement tout à fait honorables. Et nous nous sommes développés ensemble – les riches se sont enrichis et les familles d’ouvriers ont prospéré, construisant les classes moyennes solides, qui sont les piliers de la démocratie. Tel était le paysage quand l’OCDE s’est créée sous la forme qui est la sienne, encore aujourd’hui.Aujourd’hui, 40 ans plus tard, nous sommes encore présents à l’heure de la création. Il y a 40 ans, le monde sortait d’une longue nuit de dépression et de guerre mondiales. Aujourd’hui, il est face à la menace cauchemardesque d’une déflation mondiale.Dans les années 1940 et 1950, les nations industrielles devaient créer les institutions nouvelles qui relanceraient l’investissement et le commerce. En ce début du XXIe siècle, nous devons nous atteler à la création des institutions qui réguleront l’économie mondiale, freineront la spéculation et rétabliront une croissance durable. Tout comme les fondateurs de l’économie de l’après-guerre devaient chercher à comprendre les causes de la dépression et des guerres mondiales pour y remédier, nous devons impérativement chercher à comprendre les causes de la crise mondiale d’aujourd’hui et y remédier.Cette crise marque la fin d’une ère durant laquelle les conservateurs ont dominé pendant 25 ans. Pendant un quart de siècle, les nations industrielles se sont prosternées devant les idoles des conservateurs – déréglementation, rigueur monétaire, austérité budgétaire. Les entreprises ont été libérées de l’obligation de rendre des comptes ; les monnaies et les spéculateurs affranchis des réglementations. Les élites financières sont devenues toutes puissantes, tandis que les syndicats et les parlements s’affaiblissaient.Un marché mondial s’est constitué. Il est dominé par une poignée d’entreprises et de banques internationales. L’affaire Enron et les autres affaires scandaleuses qui se découvrent peu à peu dans les entreprises américaines démontrent de façon spectaculaire, non pas simplement l’existence de quelques brebis galeuses mais le résultat auquel aboutit systématiquement cette économie mondiale déréglementée.Quelques-uns prospèrent mais ce n’est pas le cas du plus grand nombre. Cette économie ne fonctionne pas bien pour les travailleurs. Dans les pays de l’OCDE, nous en faisons les frais de différentes manières. En Europe, le chômage est généralisé, en particulier chez les jeunes. Aux États-Unis, des emplois sont créés mais les salaires et les avantages sociaux stagnent ou baissent pour la majorité des travailleurs – les familles travaillent dur et plus longtemps, uniquement pour se maintenir à flot. Au Japon, la récession se prolonge et s’accentue.Disons-le clairement : les défenseurs des politiques conservatrices se sont trompés. La déréglementation, disaient-ils, pourrait engendrer une plus grande instabilité, peutêtre à l’occasion une crise qui disciplinerait les imprudents. Mais la discipline et la sécurité, promettaient-ils, ce serait peu cher payer les bienfaits de la croissance et de la prospérité qu’assurerait la libre circulation des biens et des capitaux. Aujourd’hui nous savons que cette promesse était un mensonge. Les crises, comme l’a récemment souligné l’ancien économiste de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, n’ont pas été occasionnelles et isolées – elles ont été universelles et fréquentes. Depuis 1975, plus d’une centaine de pays ont été en proie à des crises bancaires et monétaires dont la fréquence et la gravité vont en s’intensifiant. De plus, les marchés financiers déréglementés ont produit une croissance, non pas plus rapide, mais plus lente dans des pays aussi bien riches que pauvres, aussi bien industrialisés qu’en développement.Par contre, les syndicats avaient raison quand ils prenaient part au débat tout au long de ce quart de siècle. Nous avertissions du danger de la déréglementation sans l’obligation de rendre des comptes. Nous avertissions de la folie de sacrifier le plein emploi à la lutte contre l’inflation. Nous avertissions qu’en l’absence de droits des travailleurs et de protection de l’environnement, il y aurait nivellement par le bas et que le monde entier en souffrirait. Peut-être nos avertissements étaient-ils trop tempérés, nos cris d’alarme trop étouffés. Les zélateurs du conservatisme ont pris les choses tout à fait à l’envers. Ils ont cru qu’ils devaient créer des règles libérant les capitaux de toute entrave afin de construire des marchés mondiaux. En réalité, les entreprises et les banques, avec l’appui de la révolution de la technologie, des communications et des transports faisaient cela toutes seules. Ce qu’il fallait absolument faire, c’était réguler ce marché, et non le déréguler, pour freiner la spéculation, favoriser les investissements réels, donner des moyens d’action aux travailleurs et faire que les entreprises rendent des comptes. Or ce qui aurait dû être la préoccupation première des gouvernements, est resté à la porte des salles de conférence.Aujourd’hui, les travailleurs doivent faire entendre clairement leur voix, prendre des positions plus fermes, affiner leurs perspectives. Il nous faut de l’imagination et des idées nouvelles. Quant aux principes de la réforme, ils sont clairs. Les pays industriels doivent faire des efforts concertés pour relancer la croissance. Des initiatives courageuses doivent être prises pour secourir les personnes les plus durement frappées par la crise. Il faut juguler les spéculateurs et encourager les investissements à long terme. Les entreprises doivent être tenues de rendre des comptes à toutes les parties prenantes. Le régime mondial des échanges doit avoir pour consigne de bâtir la protection des droits fondamentaux du travail, des consommateurs et de l’environnement.Mais s’il est satisfaisant d’avoir raison, cela ne suffit pas. Il faut aussi qu’on nous écoute. Les syndicats ne peuvent se contenter de bon sens et de sages déclarations – il faut qu’ils ajoutent la pression aux discours, qu’ils fassent connaître nos priorités dans les lieux de décision des pays.En Amérique, plus de 20 % des actions sont aux mains des caisses d’épargne et de retraite des travailleurs. En tant qu’investisseurs, salariés, consommateurs et gardiens de notre environnement social, nous devons exiger des entreprises qui opèrent dans le monde des normes minimales de décence et de moralité.En tant qu’investisseurs, nous ne tolérerons plus longtemps la rapacité des spéculateurs à courte vue et les initiés corrompus, et nous ne tolérerons pas les entreprises qui versent à leurs dirigeants des indemnités mirobolantes, trompent leurs salariés, mentent à leurs actionnaires et falsifient leur comptabilité – pas d’excuses, pas d’exceptions.Il nous faut réglementer et réformer nos entreprises, et établir des « principes de gouvernement d’entreprise » qui donnent la priorité aux individus.En la circonstance, il est capital que les préoccupations des travailleurs et de nos syndicats s’expriment avec force dans les cercles de l’autorité publique et soient soutenues par une action et une éducation politique ambitieuse et indépendante.Il nous faut prendre un nouveau départ. L’AFL-CIO se joint aux syndicats membres de la CSC pour définir un nouvel internationalisme et le défendre – un internationalisme fondé sur une économie au service des travailleurs. Nous défendrons ce programme dans les instances internationales comme dans les luttes nationales. Ensemble, nous pourrons trouver le courage, la vigueur, l’imagination nécessaires pour reconstruire un nouvel ordre mondial sur les cendres de l’ancien. Pouvions-nous nous donner une meilleure mission pour le nouveau millénaire ?


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