Marchés, progrès et développement : Les leçons depuis l’après-guerre

Ces quatre dernières décennies ont été marquées par la réussite économique de nombreux pays mais aussi par des progressions laborieuses. Pour le Professeur Henderson, l’amélioration de la situation économique des personnes démunies dépend largement de facteurs internes, et notamment du dynamisme des économies dans lesquelles elles vivent et travaillent.

Les principaux enseignements à tirer depuis la fin de la seconde guerre mondiale sont à mon avis de nature économique. Ils émergent de quelques faits notables que personne, pas plus moi qu’autrui, n’avait prévu. La vitesse et l’ampleur du progrès économique ont dépassé ce que l’expérience acquise pouvait laisser envisager comme probable ou même possible.Une partie de ces évolutions concerne les pays qui étaient déjà, en 1950, des pays économiquement avancés : les pays d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord, d’Australasie et le Japon. Pour eux, ce dernier demi-siècle, considéré dans son ensemble et nonobstant des revers passagers dans certaines régions, a été une période pendant laquelle le bien-être matériel a progressé à un rythme nettement supérieur à ce que l’histoire pouvait laisser envisager comme probable ou même possible.Toutefois, la réalisation des progrès économiques durant cette période ne s’est pas limitée à ce groupe de pays déjà avancés. Ses modalités, que personne n’avait prévues ni même imaginées, marquent une rupture encore plus nette avec les tendances du passé. Jusqu’en 1950, et même après, il était possible de douter que la croissance économique moderne, et avec elle, une hausse durable du bien-être matériel de la population, puisse déborder du cercle magique des pays qui, à l’exception du Japon, étaient tous européens ou d’origine européenne. Ces doutes ont été levés. Plusieurs pays pauvres sont parvenus à des taux durables de croissance du niveau de vie, qu’aucun pays – riche ou pauvre – n’avait pu atteindre dans le passé.Quelles sont ces nouvelles économies qui réussissent ? Jusqu’ici, neuf pays sortent du lot. Dans huit d’entre eux, le succès remonte au milieu du siècle dernier ou environ. Ce groupe comprend trois pays de l’Europe méridionale (l’Espagne, le Portugal et la Grèce), quatre pays de l’Est asiatique (Hong Kong, Chine ; Corée du Sud ; Singapour et le Taipei chinois, dénommés les « tigres ») et Israël, que j’inclurai dans la liste malgré des performances en matière de croissance moins spectaculaires que dans les sept autres pays. Le neuvième pays est la Chine, dont l’essor économique exceptionnel commence avec les réformes de 1978, qui ont lancé un processus continu de libéralisation tant interne qu’externe. Outre ces neuf pays, d’autres encore, parmi les pays actuellement en développement, affichent en matière de croissance des performances tout à fait impressionnantes à l’aune du passé.On peut tirer trois enseignements notables de cette ère de progrès économique qui s’est ouverte après la seconde guerre mondiale tant dans les pays déjà leaders que dans ceux qui les ont rejoints au palmarès de la réussite.Le premier enseignement est que, de manière générale, les taux de croissance élevés et durables doivent peu, voire rien, à l’aide étrangère.Deuxième enseignement : cette évolution a confirmé ce que l’histoire économique nous avait déjà indiqué clairement, à savoir, que partout, l’amélioration de la situation des personnes pauvres dépendait d’abord du dynamisme des économies dans lesquelles elles vivent et travaillent. Il ne dépend pas principalement des activités des syndicats, ni de la réglementation des salaires et de l’emploi, ni même du développement des services sociaux et du caractère progressif de l’impôt.Troisièmement, les différents succès enregistrés confirment eux aussi que dans les pays dont les gouvernements sont stables, où les pouvoirs publics font preuve de responsabilité en matière de finances publiques et de maîtrise de la masse monétaire, où le droit de propriété est bien établi et préservé, où les décisions économiques reposent largement sur l’individu et l’entreprise, et enfin, où l’économie s’ouvre substantiellement aux transactions avec le reste du monde – le progrès matériel est aujourd’hui susceptible de s’amplifier à des taux impensables il y a 50 ans. Cette constatation est de bon augure pour les nombreux pays de la planète où ces conditions sont remplies et semblent devoir le rester. Malheureusement, aujourd’hui encore, dans de nombreux pays, ces conditions ne sont pas remplies. Parallèlement à ces succès se dresse la longue liste de ce qu’Angus Maddison a appelé des « économies chancelantes » : il n’en dénombre pas moins de 168 – même si elles sont souvent petites. À la lumière du passé, que peut-on dire de leur situation et de leurs perspectives ?Pour commencer, l’argument aujourd’hui fréquemment avancé, selon lequel ces économies ont été « marginalisées » par la mondialisation, est entièrement faux. Les pays en développement et en transition qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu ont profité à la fois de la libéralisation de leurs propres dispositifs d’échanges et d’investissement et des débouchés commerciaux offerts par les autres pays. « Les économies chancelantes » n’ont pas connu ces avancées économiques en raison d’influences internes, notamment, dans plusieurs cas, de par les actions et les politiques mises en œuvre par leur propre gouvernement.Dans ces pays comme ailleurs, le progrès dépendra largement des facteurs internes. Il n’existe pas de moyen par lequel leur population va prendre le pouvoir grâce à une action collective de la communauté internationale.La façon la plus directe pour les pays de l’OCDE d’aider ces « économies chancelantes » – ou tout au moins celles dont la situation intérieure permet aux entreprises privées de saisir des opportunités commerciales – consiste à garder leurs marchés ouverts aux importations et à poursuivre la réduction des obstacles aux échanges. (Leur population ne pourrait qu’en bénéficier.) Une seconde panoplie d’actions, plus problématique, mais qui pourrait aussi avoir des retombées très positives dans les deux groupes de pays, consisterait pour les pays de l’OCDE à adopter des politiques moins restrictives vis-à-vis des « migrants économiques ».En retour, les pays de l’OCDE devront s’abstenir de mener des actions contraires aux intérêts de la population des pays pauvres. Toute démarche visant à prescrire et mettre en œuvre des normes internationales communes dans ces pays – comme ailleurs – assombrirait davantage leur horizon. Les concepts tels que la « gouvernance sociale au niveau mondial » ne peuvent être que néfastes. On court aujourd’hui un risque réel de voir les pays de l’OCDE s’orienter vers une surréglementation du monde, ainsi que de leurs propres citoyens.Pour les mêmes raisons et de la même manière, les actions entreprises par les multinationales, sous la pression de l’opinion publique et au nom de la « responsabilité sociale des entreprises », pour établir dans les pays pauvres des normes qui sont inadaptées au contexte local risquent fort d’aller à l’encontre des intérêts des populations de ces pays.L’histoire économique du demi-siècle qui vient de se clore est porteuse d’encouragements importants à plusieurs égards. La grande leçon que l’on doit en tirer, c’est que le progrès économique peut voir le jour dans tout pays, petit ou grand, qui dispose d’une économie de marché en bon état de marche. Pour l’avenir, il convient donc, dans tous les pays et dans l’arène internationale, d’étendre le périmètre d’action et d’améliorer le fonctionnement des marchés.


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