En quête de prospérité : trouver les bon modèles

Ne sous-estimons pas certains des acquis économiques et politiques des dernières décennies. Mais il ne faut pas non plus surestimer certaines transformations aujourd'hui en cours. Dans la quête de la stabilité et de la prospérité, il reste encore beaucoup à apprendre et aucun pays ne détient toutes les réponses.

Les difficultés économiques que connaissent actuellement l’Europe et le Japon nous feraient aisément oublier certaines vérités historiques fondamentales, en particulier celle de la prospérité économique sans précédent dont l’Europe occidentale et le Japon ont bénéficié au cours des quatre dernières décennies, après être sortis exsangues de deux guerres mondiales aux effets dévastateurs. Qui aurait pu prédire une telle évolution devant les décombres de Dresde ou d’Hiroshima ? En 20 ans à peine, le Japon et l’ancienne Allemagne de l’Ouest se sont respectivement hissés au rang de deuxième et troisième puissance industrielle, derrière les États-Unis.Comment ces « miracles économiques » ont-ils pu se produire ? Tout d’abord, rappelons que l’Allemagne et le Japon n’avaient pas d’autre choix. La défaite les avait, en effet, privés de la puissance militaire qui aurait pu leur garantir l’accès aux marchés d’exportation et aux ressources naturelles à l’étranger. Les travailleurs qualifiés, les gestionnaires, les banquiers et la nouvelle administration en place se devaient donc d’obtenir des résultats. Certes, la libéralisation des échanges internationaux et le contexte extérieur, généralement favorable après la guerre, leur ont facilité la tâche. Mais, c’est leur coopération et leur décision de se concentrer sur des produits à forte valeur ajoutée (de l’industrie automobile aux domaines scientifiques et technologiques) qui ont rendu possibles pareils avancées économiques et progrès social. L’efficience et l’équité sociale du modèle économique axé sur le marché, dont l’Allemagne de l’Ouest et le Japon se sont chacun dotés, constituent un excellent exemple des méthodes ayant permis aux économies libérales de mieux réussir que les économies à planification centralisée, durant la Guerre froide.Cela ne signifie pas que les relations internationales des économies de marché se soient toujours déroulées sans heurts. Dans les années 1960, le gonflement des dépenses liées à la guerre au Vietnam et la poussée de l’inflation aux États-Unis ont progressivement mis à mal le système de change fondé sur l’étalon-or, au sein duquel le dollar jouait le rôle de monnaie de réserve. Le remplacement du système de taux de change fixes de Bretton Woods par un régime de changes flottants – adopté pour les principales monnaies en 1973 – a renforcé la capacité des économies de marché à absorber les chocs extérieurs. De fait, en l’absence d’un tel dispositif, les deux crises pétrolières des années 1970 auraient perturbé bien davantage la gestion économique des pays fortement tributaires des importations de pétrole. Le régime de changes flottants n’a pu, toutefois, corriger tous les déséquilibres des paiements extérieurs, ni affranchir la politique économique intérieure des contraintes externes. Les taux de change ont parfois évolué de façon abrupte ou erratique pour des raisons difficilement explicables du point de vue économique. Les distorsions durables des taux de change ont faussé l’affectation des ressources productives dans les économies de marché tout en attisant les tentations protectionnistes dans les pays affichant des déficits de la balance des paiements, en particulier aux États-Unis.Vu la persistance des excédents du Japon et de l’Allemagne de l’Ouest, cet état de fait a alimenté les inquiétudes à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Et, à partir de cette période, les déséquilibres ont fait l’objet d’une surveillance bilatérale et multilatérale. Cependant, il n’a pas été possible de dissiper les incertitudes touchant les effets exercés par les variations de la demande intérieure et des taux de change sur la balance des paiements. En outre, malgré plusieurs tentatives (y compris de la part du Fonds monétaire international et de l’OCDE), le niveau d’équilibre des taux de change n’a pas pu être déterminé avec précision. Cela a favorisé les arrangements ponctuels et, à certaines occasion, les vaines interventions politiques.Nous sommes encore aujourd’hui confrontés au même défi fondamental : comment, et sur quelles bases, peut-on inciter les grandes économies mondiales à gérer les affaires publiques en prenant « mutuellement en compte leurs intérêts spécifiques » ? Coopération bilatérale, coordination multilatérale, unilatéralisme, indépendance : toutes ces options sont possibles et ne s’excluent pas nécessairement les unes les autres.Prenons le cas de l’Union européenne. Sa création a été principalement motivée par le désir d’assurer l’indépendance économique et monétaire de la région vis-à-vis des États-Unis tout en contribuant à la paix, à la coopération entre les principaux protagonistes européens et au progrès économique et social. L’Europe est désormais dotée d’un marché unique (quoique encore en évolution) de biens, de services, de personnes et de capitaux tandis que l’euro a été adopté comme monnaie unique par 12 pays européens. En outre, malgré la crainte généralisée, au sein et hors de l’UE, d’une recrudescence du protectionnisme en Europe, le niveau moyen de protection des échanges vis-à-vis des pays non membres de l’UE n’a cessé de diminuer. En tant que structure institutionnelle internationale, l’UE constitue à la fois le modèle le plus abouti d’intégration régionale et l’une des réalisations les plus significatives des 40 dernières années.L’Europe a également bénéficié de l’unification de l’Allemagne en octobre 1990 et de l’adhésion des pays de l’ancien bloc communiste à l’économie de marché. Mais, ces évènements ont exercé une influence moins prononcée que prévu sur les relations économiques mondiales. En définitive, l’émergence de marchés à forte croissance en Asie a eu plus d’importance, et ce, malgré la crise financière qui les a touchés à la fin des années 1990. Ceci dit, le démantèlement de l’ancien bloc soviétique et le développement économique rapide de la Chine, qui a entrepris d’ouvrir son marché aux échanges et à l’investissement extérieurs, ont modifié en profondeur le cadre de la coopération économique internationale et réduit le risque de confrontation militaire à l’échelle mondiale.L’ouverture de la Chine a donné un nouvel élan à la coopération économique et monétaire qui se met en place en Asie, avec la participation du Japon, de la Corée et des pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Ce dispositif, de même que l’avènement de l’UE ou la conclusion de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), incite à s’interroger sur les moyens de réconcilier le régionalisme et les efforts multilatéraux visant à libéraliser l’investissement et les échanges internationaux. La question est d’importance, vu le rôle fondamental que ceux-ci ont joué dans le rétablissement de la prospérité, dans la période d’après-guerre.Dans le même temps, le renforcement de l’intégration régionale et de la mondialisation crée de nouveaux défis. Ce dernier phénomène est considéré – encore plus souvent que le premier – comme un facteur d’aggravation de la détresse sociale et de perturbation de l’environnement. La mondialisation est tenue responsable notamment des suppressions d’emploi pour les travailleurs non qualifiés, d’un creusement des disparités de revenu au niveau national et entre pays, d’une détérioration de la situation écologique et sociale et enfin, de l’accroissement de l’instabilité du système financier international. Dans la plupart des pays de l’OCDE, l’on s’inquiète aussi du vieillissement démographique et des perturbations économiques, sociales et politiques qui se produiront vers 2010-2030, lorsque la génération du baby-boom atteindra l’âge de la retraite. Compte tenu de ces enjeux, les autorités publiques doivent agir en dépassant les frontières traditionnelles des disciplines économique, financière et sociale.Aucun pays ne détient toutes les réponses, ni même les États-Unis qui ont bénéficié d’une croissance économique spectaculaire au cours des dernières années. Celle-ci s’est accompagnée d’une influence politique et culturelle grandissante à l’échelle mondiale, mais, d’une accentuation des inégalités de revenu, d’une violence endémique et d’autres problèmes sociaux graves à l’échelle nationale. Ces phénomènes suscitent de sérieux doutes quant à l’application universelle, sans parler d’aspiration, du « modèle américain ». Dans le même temps, le Japon, l’Allemagne et plusieurs autres pays européens ont pris du retard dans la mise en œuvre des réformes structurelles qui s’imposent pour maintenir leur performance à l’heure de la mondialisation et pour surmonter les difficultés liées au vieillissement de leur population.Dans tous ces pays, les conflits sociaux provoqués par les réformes et l’adoption de mesures autocentrées et à courte vue pour résoudre les problèmes économiques et sociaux risquent d’aller à l’encontre des besoins des pays partenaires et de rétrécir le champ de la coopération internationale. D’autres objectifs en souffriraient également. En matière d’aide au développement, tel serait le cas des efforts nécessaires pour réduire la pauvreté dans les régions les moins développées d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine et, par là même, pour s’attaquer aux origines de l’insécurité au plan national, voire du terrorisme international. L’élaboration et la mise en œuvre de la politique intérieure dans les pays riches et la coopération internationale en vue de soutenir la prospérité économique et la sécurité doivent donc être étayées par une meilleure compréhension des besoins et des attentes des partenaires sociaux ainsi que des préoccupations économiques et sociales de tous les peuples de la terre.© L’Observateur de l’OCDE, Nº235, Décembre 2002


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