Réflexion prospective

Quarante années de progrès économique risquent d’être réduites à néant faute d'institutions et de politiques adéquates, affirme M. Visco. Les pressions migratoires ou le vieillissement de la population peuvent en effet compromettre l’avenir. D’où la nécessité de miser sur le savoir, un des éléments clés du progrès.

Quelles ont été les évolutions les plus importantes au cours de ces 40 dernières années ? C’est sans conteste, pourrait-on dire, la nouvelle vague de mondialisation, conjuguée à des changements démographiques marquants et à la victoire écrasante de l’économie de marché. Mais à y regarder de plus près, il semble que ce soit plutôt la nature du processus conduisant à une intégration plus poussée des marchés qui ait véritablement changé. Certes, le commerce mondial a progressé plus de deux fois plus vite que le PIB mondial. Assurément, la mobilité des capitaux s’est fortement accrue ; les flux sortants d’investissements directs augmentant sensiblement, notamment au cours des deux dernières décennies.Mais replacés dans un contexte historique, ces changements ne semblent pas aussi inédits. En fait, entre 1870 et 1915, une autre grande vague de mondialisation avait déjà entraîné une intégration substantielle des économies du monde. Ses conséquences ont été perceptibles non seulement sur les relations commerciales et les mouvements de capitaux, mais aussi sur la liberté de mouvement des personnes. En effet, les migrations internationales font aujourd’hui l’objet de fortes restrictions et, contrairement à une idée très répandue dans les pays de l’OCDE, sont plutôt limitées par rapport à ce qu’elles étaient il y a un siècle.Par ailleurs, si l’économie mondiale est plus intégrée que dans les années 1950, certains secteurs restent assez fermés. Car si les droits de douane ont été considérablement réduits dans les économies de l’OCDE, des barrières existent toujours pour un certain nombre de produits, agricoles et textiles notamment. Après sa chute spectaculaire au XIXe siècle, le coût du transport de marchandises a, il est vrai, continué à baisser fortement au cours de la première moitié du siècle dernier. Mais durant les 40 dernières années, les progrès technologiques n’ont pas entraîné de nouvelles réductions significatives, sauf dans le domaine du fret aérien, où ce mouvement de baisse s’est interrompu dans les années 1980. Et même si l’Union européenne (UE) et son marché unique, ainsi que d’autres accords commerciaux régionaux moins élaborés, ont permis de progresser considérablement vers une plus grande ouverture économique, les forces protectionnistes sont encore loin d’être vaincues.En réalité, la véritable avancée de ces dernières décennies réside dans la chute spectaculaire du coût des communications. Cette évolution, ainsi que les percées technologiques sur lesquelles elle repose, s’est traduite par une diffusion d’idées, de savoir-faire technologiques et d’informations en général à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité.Même s’il est difficile de démêler l’écheveau des relations de cause à effet, cette nouvelle vague a largement contribué au progrès économique. Ses retombées n’ont pas été limitées aux pays de l’OCDE, mais ailleurs, elles ont été réparties de manière très inégale, au moins en termes de revenu par habitant. Pire encore, certains des pays les plus pauvres n’ont pu accomplir le moindre progrès.La croissance économique n’est pas un processus mécanique et sans heurts. Depuis la période de l’après-guerre, nous savons que la paix et la démocratie, de même que la stabilité macro-économique, sont des conditions essentielles à la progression continue des résultats économiques. Pour durer, elles ont besoin de s’adosser sur des cadres institutionnels adéquats et des règles du jeux efficaces. Or, comme nous l’ont rappelé les récents événements, rien ne doit être considéré comme acquis, pas même dans la zone OCDE. Il faut préserver les institutions, en prendre soin et les adapter aux circonstances.Cette capacité d’adaptation est même l’un des principaux enjeux à venir. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les difficultés actuelles de la nouvelle économie et leurs retombées sur les entreprises. Ces aléas, ainsi que le retournement du marché boursier des deux dernières années, ne doivent pas remettre en cause l’idée que, avec des politiques et des institutions adéquates, la forte augmentation de la productivité observée dans plusieurs pays au cours de la dernière décennie peut être préservée et étendue à d’autres économies dans le monde. Ces gains de productivité sont liés à la poursuite des investissements réalisés en matière de capital physique, d’enseignement et de recherche. Mais si les règles du jeu deviennent floues ou opaques, le progrès économique risque d’être sérieusement remis en cause. Cela compromet aussi nos chances de relever un autre défi, tout aussi crucial : celui qui consiste à tirer le meilleur parti de la diffusion des connaissances pour combler le fossé qui sépare le monde développé du monde en développement en termes de bien-être. Une fois encore, ce processus de rattrapage ne doit pas être considéré comme allant de soi ; les comportements protectionnistes demeurent un obstacle considérable, et faute d’une confiance et d’un soutien suffisants, les marchés ne parviendront pas à le surmonter.Il est clair que les relations politiques et diplomatiques ne peuvent se limiter à la sphère économique. De même que ni la paix ni la démocratie ne peuvent être considérées comme des passages obligés dans le développement des nations. Elles sont indissolublement liées aux problèmes de fond auxquels une grande partie de l’humanité doit encore faire face en matière de pauvreté, de santé et d’enseignement. Ce qui m’amène à l’une des questions les plus ardues qu’il va nous falloir résoudre : celle de la population.Bien qu’elle ralentisse depuis 1970, la croissance de la population mondiale demeure supérieure à 2 % dans les pays les moins développés, alors qu’elle est inférieure à 0,5 % dans les plus développés. Les pays en développement représentent maintenant plus de 80 % de la population mondiale et ce chiffre devrait encore augmenter. Il reste pourtant beaucoup à faire pour réduire la mortalité infantile, supérieure à 60 décès pour 1000 naissances dans les pays en développement et à 100 décès pour 1000 naissances dans les pays les moins avancés, contre 6 pour 1000 dans les pays industrialisés. D’importants mouvements de population semblent inévitables, à moins que la croissance économique et le niveau de vie n’augmentent fortement dans le monde en développement.La situation démographique des pays de l’OCDE pose un problème différent. La chute des taux de fécondité et la progression spectaculaire de l’espérance de vie de ces dernières années se sont traduites par un vieillissement sensible de nos sociétés. Certains pays en développement de premier rang, comme la Chine, assistent à un phénomène comparable. Le vieillissement aura de lourdes conséquences sur les finances publiques et le fonctionnement des marchés du travail dans le monde entier. Mais il affectera aussi d’autres domaines, comme les flux d’immigration, les préférences et les habitudes des consommateurs ou encore les stratégies des entreprises. Dans un tel contexte, des réformes de fond s’imposent. L’ampleur de la tâche à accomplir sur le plan de la politique économique, et de la politique tout court, ne doit pas être sous-estimé.Pour citer le philosophe danois du XIXe siècle, Søren Kierkegaard : « La vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu’en avant ». Aussi, pour finir sur une note optimiste, rappelons que le PIB par habitant dans une Asie en pleine expansion (exception faite du Japon) est maintenant près de cinq fois supérieur à ce qu’il était en 1950, alors que sa population a plus que doublé. Bien que tous les pays d’Asie n’aient pas bénéficié à parts égales de cette forte progression, celle-ci montre que même des obstacles considérables au développement peuvent être franchis. Mais pour y parvenir, nous devons veiller à disposer d’institutions et de politiques adéquates. Cela exige également un partage des connaissances aussi complet et aussi large que possible.


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