Le rôle de l’énergie nucléaire

Avec le changement climatique et son corollaire, la nécessité d’établir des parcs énergétiques durables, les regards se tournent à nouveau vers le nucléaire. Quelques voix puissantes émettent des doutes sur la compétitivité de la technologie et la sécurité. Pour Luis Echávarri, Directeur général de l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE, ces doutes devraient être écartés.
Agence de l'OCDE pour l'energie nucléaire (AEN)
L’Observateur: Quel rôle l’énergie nucléaire peut-elle jouer pour aider les pays à répondre au changement climatique, et plus particulièrement à respecter leurs engagements aux termes du Protocole de Kyoto?
Luis Echávarri: En fait, l’énergie nucléaire peut jouer un rôle déterminant. Dans le Protocole de Kyoto, les pays de l’Annexe I – c’est-à-dire les pays développés et les pays en transition – se sont engagés à réduire, d’ici 2008-2012, leurs émissions de gaz à effet de serre de 5,2% en moyenne par rapport aux niveaux de 1990. Un objectif très ambitieux, que l’on aura du mal à atteindre. En effet, au cours des années 1990, les émissions mondiales de CO2 – grand responsable, pense-t-on, du changement climatique – ont augmenté de près de 9%, malgré un recul de quelque 32% dans les économies en transition. Les centrales nucléaires actuelles ont au moins le mérite d’empêcher les émissions de CO2 de grimper. Si l’on fermait aujourd’hui les 438 réacteurs nucléaires en service dans le monde (en majorité dans les pays de l’OCDE) pour les remplacer par un éventail représentatif de centrales thermiques modernes, les émissions mondiales de CO2 augmenteraient de près de 6%.Bien que l’énergie nucléaire ait été effectivement exclue de deux mécanismes de flexibilité du Protocole de Kyoto – le mécanisme pour un développement propre et l’application conjointe – elle reste au coeur du Protocole. Parce qu’elle ne produit pratiquement pas de carbone, nous sommes convaincus qu’elle sera appelée à jouer un rôle majeur dans les politiques de réduction des gaz à effet de serre des pays qui ont choisi de l’exploiter pour assurer une partie de leur approvisionnement énergétique.N’oublions pas que la période d’engagement du Protocole de Kyoto s’achève en 2012. L’étape qui suivra sera vitale pour le développement durable. S’il y a consensus pour dire que la solution au changement climatique passe par la stabilisation des concentrations atmosphériques de CO2, alors, vraisemblablement, il faudra fixer des objectifs de réduction des émissions beaucoup plus contraignants qu’à Kyoto. Là encore, l’énergie nucléaire pourrait jouer un rôle. Les scénarios de l’offre et de la demande d’énergie à long terme révèlent que le développement de l’énergie nucléaire contribuerait à réduire les émissions de CO2 de manière significative d’ici la fin du XXIe siècle. Inversement, si l’on élimine progressivement le nucléaire, les taux d’émission de CO2 risquent d’atteindre des niveaux nettement supérieurs à ceux que nous connaissons aujourd’hui.L’Observateur: Les opposants au nucléaire font valoir que la construction et la maintenance des centrales nucléaires coûtent extrêmement cher. Quel est l’impact de ces coûts sur sa compétitivité?Luis Echávarri: Pour commencer, les centrales nucléaires actuelles sont compétitives, et se comportent bien sur des marchés d’électricité déréglementés, en raison de leurs faibles coûts marginaux de production. Une fois les coûts du capital initial amortis, ces centrales sont un atout pour les compagnies d’électricité et pour les gouvernements qui ont entrepris de combattre le changement climatique.Par contre, il est vrai que les nouvelles centrales nucléaires exigent des investissements initiaux plus importants que la majorité des autres techniques. Elles constituent rarement l’option la moins chère dans les conditions actuelles du marché, en particulier là où l’on attend un rendement rapide. Cependant, dans certains pays, tels que la Finlande, la France, le Japon et la République de Corée, les futures centrales nucléaires devraient être concurrentielles. Les études économiques finlandaises, par exemple, prévoient, pour une nouvelle unité, un coût en capital variant de € 1,7 à € 2,5 milliards en fonction de la taille de l’installation. L’électricité produite par cette unité coûterait 20 % moins cher qu’une centrale au gaz, qui arrive en deuxième position. Peut-être sont-ce ces chiffres, en plus du changement climatique et de la sécurité d’approvisionnement, qui ont incité le parlement finlandais à donner à l’industrie nucléaire le feu vert pour la construction d’un réacteur, qui, s’il est effectivement construit, sera le premier réacteur mis en service dans la partie européenne de l’OCDE depuis plusieurs années.Bien sûr, l’industrie ne s’est pas reposée sur ses lauriers. Les filières nucléaires modernes, qu’elles soient proches de l’exploitation commerciale ou qu’elles demandent encore des dizaines d’années de développement, sont conçues de façon à abaisser ces coûts de construction en amont mais aussi les coûts de rénovation et de démantèlement. Qui plus est, par rapport aux centrales actuelles, elles devraient atteindre des performances techniques et des niveaux de sécurité au moins aussi bons, voire supérieurs. Les baisses de coût en capital attendues se situent entre 10% et plus de 40%, pour les filières avancées.Mais la compétitivité de l’énergie nucléaire par rapport aux autres énergies dépendra aussi de la hausse des prix des énergies fossiles et de l’internalisation des coûts externes liés à la pollution atmosphérique, au changement climatique et à la sécurité d’approvisionnement. Dans le cas du nucléaire, les coûts externes, en l’occurrence les coûts des déchets et du démantèlement, sont d’ores et déjà internalisés. En d’autres termes, lorsque nous disons que l’énergie nucléaire est compétitive, nous incluons ces coûts. Sur leur facture, les consommateurs payent déjà pour la gestion des déchets et le déclassement.L’Observateur: Ainsi, les coûts du déclassement d’installations en fin de vie sont déjà comptabilisés? À quoi correspondent-ils, qui paie la facture et que représentent ces coûts par rapport à ceux du démantèlement d’une centrale au gaz, par exemple?Luis Echávarri: Les lois et réglementations adoptées par les pays de l’OCDE garantissent la prise en compte, dans le coût total de l’électricité nucléaire, des coûts du démantèlement des installations ainsi que de la gestion et du stockage des déchets radioactifs. Ces coûts se retrouvent sur la facture des consommateurs d’électricité, conformément au principe pollueur-payeur. Autrement dit, nous ne laissons pas la facture aux générations futures: nous payons d’ores et déjà pour le démantèlement.Nous savons déjà que le déclassement, qui inclut non seulement le démantèlement des installations à proprement parler et le stockage des déchets, mais aussi la remise en état des sites pour d’autres usages, représente 15 à 20% du coût de construction initial d’une centrale nucléaire. L’exploitant de la centrale est tenu de provisionner ces charges. Le calcul s’effectue en général en répartissant le coût total du déclassement sur la durée de vie estimée de l’installation ou sur une période plus courte. Les systèmes mis en place pour garantir la disponibilité des fonds le moment voulu varient suivant les pays, mais dans toute la zone OCDE, ils se trouvent ous le contrôle des autorités publiques.Étant donné que la plupart des pays de l’OCDE n’incluent tout simplement pas les coûts du démantèlement des centrales thermiques classiques, comme les centrales au gaz, dans les coûts de la production électrique, il n’est pas facile de les comparer à ceux du nucléaire. Les exploitants comptent en effet sur le recyclage et la réutilisation des matériaux pour récupérer ces coûts. Dans le cas des centrales nucléaires, les coûts du démantèlement recouvrent d’importants travaux de nettoyage et de décontamination de matériaux irradiés ou contaminés, préalable indispensable à leur réutilisation. Par conséquent, ces coûts peuvent paraître plus élevés, mais on est ainsi assuré d’une meilleure prise en compte de la totalité des charges à venir.L’Observateur: Les opposants au nucléaire prétendent que le développement de cette énergie engendrera des coûts et charges supplémentaires pour les générations futures. Comment peut-on prendre en compte les coûts à long terme de la gestion des déchets nucléaires? Ces coûts vont-ils baisser avec le temps ou, au contraire, augmenter? Luis Echávarri: Le fait que les charges financières futures figurent explicitement dans la réglementation des pays de l’OCDE garantit la prise en compte de ces coûts et l’adoption en temps utile de dispositions pour s’acquitter de ces charges. Les coûts à long terme de la gestion et du stockage des déchets radioactifs sont traités de la même manière que ceux du démantèlement et apparaissent dans le coût de production total. Par conséquent, il est faux de dire que ces coûts sont purement et simplement transmis aux générations futures.Pour le nucléaire, comme pour toute autre technologie, la recherche scientifique et le progrès technologique devraient permettre d’importantes économies sur les coûts du traitement, de la manutention et du stockage des déchets radioactifs. De plus, l’arrivée de nouveaux réacteurs ou de cycles du combustible devrait permettre de réduire la consommation de combustible et les volumes de déchets produits. Quoi qu’il en soit, comme toute technologie avancée comporte des incertitudes, on part d’hypothèses réalistes, je dirais même prudentes, pour établir le montant des provisions et l’on prévoit en général une marge pour aléa assez importante de 10 à 15%.L’Observateur: Les atouts de l’énergie nucléaire, comme les faibles émissions, compensent-ils les coûts, disons, du stockage des déchets radioactifs?Luis Echávarri: Une fois de plus, il est difficile de les évaluer précisément. Les atouts environnementaux de l’énergie nucléaire comme les faibles niveaux d’émissions atmosphériques n’apparaissent pas encore dans les prix du marché. Pourtant, de l’avis général, le réchauffement de la planète pourrait coûter très cher. En revanche, les coûts du stockage des déchets radioactifs sont déjà comptabilisés et, de plus, payés par les consommateurs.Les coûts de la gestion et du stockage des déchets radioactifs ne représentent qu’un petit pourcentage du coût total de la production d’électricité nucléaire, le plus souvent, moins de 2%. Pour vous donner une idée du coût des émissions atmosphériques de CO2, considérons l’impact qu’aurait l’application de la valeur du carbone sur les coûts de la production d’électricité dans des centrales thermiques classiques. Pour relever de 1% le coût total de la production d’une centrale au gaz, il suffirait de fixer la valeur du carbone à US$5/tC. Pour une centrale au charbon, une valeur du carbone de S$2,5/tC aurait le même effet. En résumé, si l’on ajoute la valeur du carbone au coût de la production d’électricité dans ces centrales, l’énergie nucléaire paraît encore plus compétitive.L’Observateur: Le public se soucie aussi du risque, si faible soit-il, d’accident nucléaire. Comment évaluer, sinon la perception du risque, du moins les coûts éventuels d’un accident?Luis Echávarri: Les constructeurs, mais aussi les exploitants et les autorités de sûreté évaluent les coûts et la probabilité d’accidents nucléaires. Des organisations internationales, telles que l’AEN et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à Vienne, ont réalisé des études conformes à l’opinion internationale sur ce sujet. Les coûts estimés se retrouvent dans les primes d’assurance des exploitants et, tout comme les sommes provisionnées pour les charges financières futures, sont facturés aux consommateurs d’électricité. Les législations nationales et les conventions internationales sur la responsabilité civile dans le domaine de l’énergie nucléaire prévoient l’indemnisation des victimes d’un accident par les exploitants et par l’État.Bien sûr, il est toujours possible d’affiner les estimations de coûts. Il faudrait, par exemple, y inclure les effets sur l’état sanitaire et psychologique des populations exposées, les répercussions sur l’activité économique et l’emploi, la perte de capital et les conséquences sociales et environnementales à long terme. La plupart de ces coûts dépendent du site et sont donc très variables. Ils ne représentent en tout cas qu’un faible pourcentage du coût de production total.Les médias, entre autres, ont longuement épilogué sur les répercussions éventuelles du 11 septembre sur l’énergie nucléaire, et notamment son coût. De l’avis des spécialistes, les installations nucléaires, et notamment les centrales, ne sont pas des cibles très tentantes pour des terroristes. Elles sont bien gardées et, de par leur conception, robustes. Il est, à mon avis, impossible qu’elles soient gravement endommagées.L’Observateur: Sachant que plusieurs pays membres de l’AEN ne possèdent pas de centrale nucléaire, quel est, d’après vous, le rôle de l’AEN?Luis Echávarri: L’AEN, comme nous tous, souhaite une énergie nucléaire à la fois écologique, rentable et, par-dessus tout, sûre. C’est pourquoi nous nous employons à en consolider les fondements scientifiques, technologiques et juridiques. Nous favorisons la coopération internationale pour que cette énergie soit utilisée à des fins pacifiques et en toute sécurité. Les activités stratégiques et techniques de l’Agence sont confiées aux meilleurs spécialistes des 28 pays membres. Nous veillons à ce qu’ils fournissent un travail aussi objectif et impartial que possible, conformément à la tradition de l’OCDE. En outre, l’Agence fonctionne sur le mode du consensus, sans porter de jugement sur la politique suivie par ses pays membres. Toutes ces raisons expliquent peut-être pourquoi notre travail est si apprécié par tous les membres, quelle que soit leur politique concernant l’énergie nucléaire.RéférencesAEN/OCDE (2002), L’énergie nucléaire et le Protocole de Kyoto, OCDE, Paris.


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