Changement climatique: L’après Kyoto

Le débat sur les différentes sources d’énergie va s’intensifier à Johannesburg et au-delà. Certes les progrès technologiques peuvent nous faire espérer des jours meilleurs, mais en attendant, le Professeur Richter nous dresse un tableau de nos alternatives.
Toutes les études menées sur le changement climatique sont formelles: ce sont les gaz à effet de serre (GES), et notamment le dioxyde de carbone, rejetés lors de la consommation toujours croissante de combustibles carbonés (charbon, pétrole et gaz), qui sont responsables de la hausse des températures moyennes de la Terre. Or, ces combustibles carbonés alimentent la quasi-totalité des systèmes énergétiques de la planète, et l’essor de l’économie mondiale, associé à la persistance d’un tel «cocktail» énergétique, vont accélérer l’accumulation de GES dans l’atmosphère. Enrayer ce phénomène tout en préservant le progrès économique exige le remplacement massif de ces combustibles.
Le premier effort international concerté de lutte contre le changement climatique a été effectué à Kyoto. Après un processus de ratification long et laborieux, les États qui ont signé le Protocole ont eu le sentiment d’avoir enfin apporté une réponse au réchauffement de la planète. Pourtant, cette réponse est pour le moins modeste; le respect des critères définis à Kyoto n’aura qu’un impact négligeable sur les émissions de GES. En effet, dans le cadre du Protocole, les pays industrialisés se sont engagés d’ici à 2012 à réduire leurs émissions de 5% par rapport aux niveaux de 1990. Cette démarche semble progressive, mais c’est sans compter sur l’expansion économique que devraient connaître les pays en développement sur la même période, entraînant une hausse des émissions bien plus importante que les réductions envisagées. Sur cette base, on peut prévoir que la concentration de GES dans l’atmosphère en 2012 ne fera pas un bond en arrière par rapport à 1990 mais seulement par rapport à 2008. Ce sont donc les actions engagées au-delà du Protocole de Kyoto qui importeront.Il faut se projeter dans le futur pour saisir les véritables dimensions du problème. D’ici 2050, la population mondiale va passer de 6 milliards d’individus à près de 10 milliards, la production mondiale tripler en volume, et la consommation d’énergie primaire doubler. Les statistiques démographiques citées ici proviennent du scénario intermédiaire établi par les Nations unies, et les prévisions économiques du scénario B de croissance moyenne de l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (IIASA). Des projections réalisées par d’autres organismes corroborent ces chiffres.C’est dans les pays en développement que l’on assistera à la plus forte augmentation de population et de consommation d’énergie. Ces transformations contribueront à alléger le fardeau de la pauvreté. De plus, en matière d’énergie, le terrain est particulièrement propice au changement. Toutefois, avant d’aborder cette question, un facteur essentiel doit être pris en compte: le temps.Le temps joue un rôle fondamental. Les gouvernements ne semblent pas percevoir aussi clairement que les scientifiques la nécessité d’agir au plus vite. En effet, les principales conséquences du changement climatique ne seront pas visibles avant des dizaines d’années et pour la plupart des gouvernements, tout ce qui suit la prochaine échéance électorale se perd dans l’infini; et ce d’autant plus si l’action impose des coûts importants.Facteur aggravant, la société a tendance à s’en remettre à la science et à la technologie pour trouver un remède miracle à ses maux. Beaucoup estiment qu’elles ont transformé notre société et qu’elles devraient donc pouvoir la sauver. Seulement, cette fois-ci, elles seront impuissantes, car le dioxyde de carbone (CO2) reste en suspension dans l’atmosphère pendant une centaine d’années. À supposer que nous puissions dès aujourd’hui substituer à toutes nos sources d’énergie des sources n’émettant aucun GES, il faudrait quand même plus d’un siècle pour revenir aux concentrations de CO2 de l’ère préindustrielle.Le couple énergie/économie, les investissements déjà effectués dans les systèmes énergétiques et les énormes investissements qui s’imposeront dans ce domaine au cours des 50 prochaines années entraînent un constat sans appel: plus on repoussera les décisions importantes, plus il sera difficile d’enrayer le changement climatique. La concentration de CO2 va s’amplifier et il sera de plus en plus complexe de la stabiliser à un niveau viable sur le long terme. Le changement climatique est tel un camion prenant de la vitesse au fur et à mesure que les quantités de GES rejetées dans l’atmosphère augmentent. Plus on freine tôt, plus il est facile de l’arrêter.Afin d’atténuer les émissions de GES et leurs conséquences, la planète devrait privilégier en tout premier lieu les économies d’énergie et le rendement énergétique. En effet, la meilleure et la plus économique des énergies non carbonées est celle que l’on évite de consommer. Les études menées par l’IIASA et d’autres organismes sur la consommation future d’énergie tablent sur une chute de 1% par an de ce qu’on appelle l’intensité énergétique (énergie primaire consommée par dollar de production). Les projections faites jusqu’à 2050, qui indiquent que le monde consommera 27 térawatts d’énergie primaire par an, contre 14 aujourd’hui, tiennent compte de cette donnée. (1 térawatt équivaut à la teneur énergétique d’environ 750 millions de tonnes de pétrole; aujourd’hui par exemple, l’ensemble de l’Europe occidentale ne consomme que 2 térawatts d’énergie primaire par an).Si l’intensité énergétique chutait à un rythme de 2% par an, en 2050 l’économie mondiale consommerait 10 térawatts d’énergie primaire de moins que prévu. Les dépenses énergétiques mondiales seraient réduites de $1,000 milliards par an par rapport aux prévisions actuelles. Il s’agit là d’un objectif ambitieux mais, comme on l’a remarqué, les pays en développement offrent une belle opportunité. Ce sont eux qui devraient connaître l’essentiel de la poussée démographique et de la hausse de la consommation d’énergie, et actuellement, l’intensité énergétique y est trois fois plus élevée environ que dans les pays industrialisés.La solution la plus simple et la plus rapide pour rationaliser l’intensité énergétique consiste à installer des systèmes énergétiques modernes et efficaces là où de nouveaux équipements sont nécessaires, plutôt que de moderniser les anciens systèmes ou de les mettre hors service alors qu’ils sont encore exploitables. Ainsi, le rendement d’une centrale moderne au gaz naturel est supérieur d’environ 50% à celui d’une vieille centrale au charbon. La Chine s’est déjà engagée sur cette voie; sa production a augmenté dans la seconde moitié des années 1990 tandis que ses émissions de carbone régressaient.Les coûts d’installation des systèmes à bon rendement sont peut-être plus élevés que ceux des anciens systèmes, mais à long terme, ils sont plus économiques. Les pays industrialisés peuvent participer efficacement à la réduction des émissions de CO2, d’une part en finançant l’écart de prix qui existe entre les deux dans les pays en développement, et d’autre part en améliorant le rendement de leurs propres systèmes.Les sources d’énergie non carbonée représentent un formidable espoir mais en définitive, seule l’énergie nucléaire est exploitable à grande échelle aujourd’hui. Or, elle se heurte à l’opposition farouche de certains, et ce pour quatre raisons: la radioactivité, les risques d’accidents, l’évacuation des déchets et l’utilisation des matières pour la fabrication d’armes nucléaires. Les détracteurs du nucléaire ont beaucoup exagéré les deux premiers points. En matière de santé, des études ont démontré que seule l’énergie éolienne était plus inoffensive que le nucléaire. Nous sommes soumis en permanence au rayonnement naturel, et l’exposition supplémentaire induite par l’énergie nucléaire est insignifiante. Depuis des années déjà, les méthodes d’évacuation des déchets sont analysées, et à ce jour, aucun danger réel n’a été décelé: le stockage peut s’effectuer dans des formations géologiques, profondes et adaptées. Cependant, c’est à l’échelle internationale qu’il faudra l’envisager, car chaque pays ne dispose pas nécessairement des sites appropriés. D’autres méthodes sont actuellement à l’étude, comme la transmutation, qui pourrait réduire grandement la durée de confinement.Certes, le risque accru de prolifération des armes nucléaires induit par le développement de l’énergie est préoccupant. C’est une menace permanente à laquelle nous devons répondre par la mise en place de nouvelles structures. Mais, selon moi, il serait extrêmement difficile pour des groupes terroristes d’obtenir des matières pouvant servir à la fabrication d’armes à partir de combustibles nucléaires irradiés.Parmi les autres énergies de substitution souvent citées figurent trois sources non carbonées. Il s’agit du soleil, du vent et de la biomasse. L’énergie solaire et l’énergie éolienne constituent des systèmes à faible densité énergétique nécessitant de grands espaces. Par exemple, une centrale électrique solaire située à l’équateur et produisant en moyenne 1,000 mégawatts nécessite 20,000 hectares de terrain, soit plus de 100 fois plus qu’une centrale nucléaire ou une centrale au gaz naturel. Un autre problème est propre à ces deux types d’énergie: l’intermittence. En effet, le soleil ne brille pas en permanence et le vent ne souffle pas toujours. Ainsi, bien que chacune de ces énergies soit appelée à jouer un rôle important et que l’on gagnerait à les développer, je doute qu’elles puissent être utilisées à l’échelle des térawatts dans un avenir proche.La biomasse consiste à cultiver des végétaux, utilisés comme combustibles pour produire de l’électricité. Le carbone contenu dans les végétaux est puisé dans l’atmosphère, puis rejeté lors de leur combustion, ce qui permet, en théorie, de ne pas augmenter la concentration de CO2. Néanmoins, la densité énergétique de cette méthode est encore plus faible que pour l’énergie solaire ou éolienne. À ma connaissance, il n’existe aucune étude complète sur la biomasse qui nous renseignerait sur l’utilisation des terres, les besoins en eau, en engrais, en transports, etc. C’est là pourtant une étape nécessaire si l’on souhaite sortir cette source d’énergie de sa marginalité.Une autre solution exploitable à grande échelle est également à l’étude : le piégeage du CO2. La planète disposant d’énormes réserves de charbon, l’idée consiste à capter le CO2 produit lors de sa combustion et de le réinjecter sous terre ou au fond des océans. Cela permet ainsi d’obtenir de l’énergie sans rejets de GES dans l’atmosphère. Toutefois, nous ne sommes pas suffisamment avancés pour savoir si ce projet est viable.Le réchauffement de la planète aura de graves répercussions. Plus vite nous essaierons de dépasser les objectifs du Protocole de Kyoto, et mieux nous nous en sortirons. Plusieurs choix s’offrent à nous sur le long terme, mais ceux que nous devons privilégier aujourd’hui sont les économies d’énergie et le rendement énergétique. Ma préférence va ensuite au nucléaire, mais ce ne sera pas du goût de tout le monde. Néanmoins, si nous parvenons à accélérer la réduction de l’intensité énergétique nous aurons un eu plus de temps pour repenser ces choix.Engager une action rationnelle en matière d’énergie ne sera pas aisé, surtout en raison de l’effet pervers des analyses économiques actuelles. Aujourd’hui, le progrès économique est mesuré à l’aune du taux de croissance du produit intérieur brut (PIB). Mais cet indicateur ne tient pas compte de ce que les économistes appellent les « externalités », telles que la dégradation de l’environnement et les coûts d’assainissement. Ainsi, lorsque l’on prend en compte les problèmes environnementaux, il apparaît fréquemment que ce qui était mal perçu soit en fait positif à long terme et inversement. Par exemple, le chemin le plus rapide pour accroître le PIB semble être de produire plus d’énergie en construisant davantage de centrales électriques classiques. Les coûts d’assainissement futurs que cela suppose font partie des « externalités » que les analyses ne prennent pas en compte puisque la méthodologie n’existe pas. Si les études sur les questions environnementales intégraient ces effets externes, je pense que les résultats seraient très différents.Le Sommet mondial sur le développement durable qui se tiendra cet été à Johannesburg permettra peut-être une plus grande prise de conscience de ces problèmes. Il ne sera pas facile de mobiliser les gouvernements tant qu’une « économie de la durabilité » ne se sera pas imposée pour accompagner le développement durable. La poursuite des politiques actuelles aboutira à coup sûr à de graves problèmes dans 50 ans. Ce sera l’affaire de nos petits-enfants; seulement voilà, ils sont trop jeunes aujourd’hui pour agir. C’est donc à nous de le faire... et vite!© L’Observateur de l’OCDE, Nº233, Août 2002


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