La pêche en crise

Les océans recouvrent la plus grande partie de la planète, mais ils sont surexploités. Les outils pour aider le secteur halieutique à s’adapter existent. Il est temps de les mettre en oeuvre.
Direction de l'alimentation, de l'agriculture et des pêcheries
Les pêcheurs ont de bonnes raisons d’être insatisfaits. Les ressources halieutiques diminuent, et pourtant les prix baissent, du fait de la concurrence d’autres aliments peu chers. La pression écologique s’intensifie en faveur d’un ralentissement de l’exploitation des mers, notamment dans le but de permettre aux stocks (en particulier les espèces menacées d’épuisement) de se reconstituer. Si l’on ajoute à la surexploitation la pollution croissante des mers et le réchauffement de la planète, il semblerait que les difficultés auxquelles sont confrontées les pêcheurs ne cessent de se multiplier.
La situation n’est pas sans issue mais il faut adopter des mesures radicales, à la fois pour mettre fin à la surexploitation massive des ressources halieutiques nationales et pour lutter contre le fléau mondial de la pêche illégale.La production mondiale de la pêche a atteint le palier des 100-120 millions de tonnes, dont les trois-quarts environ sont destinés à la consommation humaine et le reste à la fabrication d’aliments pour les élevages porcins et l’aquaculture. Or le volume des captures n’a pas tellement évolué au cours des cinq dernières années, ce qui tendrait à prouver que le niveau de prélèvement maximum a été atteint et que la mer ne peut plus produire davantage.Dans un contexte de diminution des ressources halieutiques et de baisse des revenus, les décideurs se sont par trop empressés d’acquiescer aux demandes de subventions des pêcheurs. Au lieu de restructurer et de mettre en place des systèmes de gestion adaptés, ils ont pris des mesures qui ont provoqué une augmentation de la capacité de pêche. Entre temps, les ressources halieutiques ne se sont pas reconstituées et la situation économique s’est détériorée. Les revenus des pêcheurs ont donc continué de chuter. Quelques pays font exception: en effet, au cours des 10 dernières années, l’Islande a réformé son secteur halieutique en diminuant la capacité de pêche et en imposant des quotas de capture stricts, de sorte qu’aujourd’hui, la rentabilité s’améliore et les stocks se reconstituent. Il en va de même en Nouvelle-Zélande, où la mise en place d’un système de gestion des pêches, économiquement efficient, a permis l’ajustement du secteur et l’a rendu rentable. Mais ces réformes demandent un courage politique et des décisions énergiques.Certes, les phénomènes naturels ont également eu un effet dévastateur sur l’environnement marin des pêcheries: El Niño – une perturbation des eaux et de l’atmosphère de l’océan Pacifique tropical – a ravagé les pêcheries chiliennes et péruviennes; de même, certains pêcheurs du nord-ouest de l’Atlantique accusent le réchauffement des eaux et la pollution d’être à l’origine de la rareté et des migrations erratiques des poissons d’eaux froides comme le cabillaud. Mais il n’en demeure pas moins que les grands responsables sont une mauvaise gestion des pêches et des mesures gouvernementales inadéquates.N’ayons pas peur des mots, des pêcheurs trop nombreux pourchassent des poissons devenus trop rares. Dans le monde, plus de 30 millions de pêcheurs vivent directement de la pêche, sans compter les quelques 200 millions de personnes qui en sont dépendantes de par leurs liens familiaux ou leur emploi dans des industries et activités connexes. En d’autres termes, un nombre d’hommes à peu près équivalent à la population des États-Unis est directement ou indirectement tributaire de la mer, et pour certains, avant même d’être une source de revenu, elle est un moyen de subsistance. Sans parler de certains pays côtiers d’Afrique qui, sans la pêche, mourraient purement et simplement de faim, des pays riches comme l’Islande et certaines régions du Canada et du Japon connaîtraient, eux aussi, de graves problèmes s’ils cessaient brutalement de pêcher.Des mesures s’imposent pour garantir la pérennité de la pêche et permettre aux pêcheurs de continuer d’en vivre. Il convient d’agir sur deux plans au moins: réformer les industries de la pêche et la gestion des pêcheries au niveau national, et arrêter la progression de la pêche non réglementée en haute mer.Capacité nationaleSelon un rapport de la FAO de 2000, 25% des stocks mondiaux sont sous-exploités ou modérément exploités, 50% sont pleinement exploités, 15% sont surexploités et environ 10% sont épuisés ou en voie de reconstitution. Les pays de l’OCDE prélèvent 25 à 30 millions de tonnes, soit environ un cinquième du volume mondial des captures. Étant donné que la plupart des stocks se trouve dans les eaux sous juridiction nationale (plus de 90%), c’est aux pays qu’il incombe de procéder à des réformes en partenariat avec les intéressés.Le problème vient de ce que l’écart entre la capacité excessive de pêche (navires, engins, pêcheurs) et l’aptitude des ressources naturelles à se renouveler est tel qu’il faudrait réformer radicalement le secteur. Tout le monde y gagnerait: en effet, des systèmes de gestion des pêches efficaces permettraient de capturer plus de poissons à un moindre coût, tout en garantissant le renouvellement et la pérennité des ressources halieutiques. Certes l’ajustement risque d’être douloureux à court terme pour les communautés de pêcheurs, mais à long terme, le prix de l’immobilité serait encore plus lourd. Il existe toutefois des signes encourageants: de nombreux instruments juridiques et directives ont entre autres été récemment élaborés. Des organisations internationales ont réalisé des analyses économiques et évalué les conséquences de l’action et de l’inaction. Elles ont établi des séries de lignes directrices pour l’élaboration de systèmes de gestion responsables et durables. Citons le Code de conduite pour une pêche responsable de la FAO (1995) dont l’objectif est de guider les autorités nationales qui envisagent de réformer le secteur de la pêche. Il propose des dispositifs ingénieux que plusieurs pays de l’OCDE appliquent aujourd’hui pour diminuer leur capacité de pêche, comme le rachat par l’État des navires suivi de leur désarmement ou encore les quotas de pêche négociables.L’OCDE également a analysé les mesures destinées à aider les pêcheurs pendant la phase de transition vers une pêche responsable (voir références) et elle est en particulier parvenu à cette conclusion: les décideurs devraient prendre en compte tous les aspects de la pêche, de la capture jusqu’à la commercialisation. Cette approche globale suppose le redéploiement des diverses mesures qui touchent à la fois le secteur halieutique et l’aval de la filière, par exemple la distribution. Ainsi, les interventions sur le marché pour faire baisser les prix des poissons de trop petite taille ou des crustacés grainés, décourageraient les pêcheurs de les capturer et les distributeurs de les commercialiser. L’étiquetage peut être un autre instrument, comme en témoignent les conserves de thon portant la mention « sans danger pour les dauphins » qui ont eu un tel succès auprès des consommateurs qu’il est désormais impossible de vendre des produits sans cette mention.En 1999, les pays de l’OCDE ont consacré US$5,5 milliards aux transferts publics en faveur du secteur de la pêche, dont la plus grande partie (74%) a été affectée aux services généraux, notamment à la surveillance, à la recherche et à la police des pêches, qui sont des conditions sine qua non de la pérennité des pêches. Toutefois, une grande partie de ces concours financiers pourrait être utilisée plus efficacement pour inciter les pêcheurs à quitter le secteur, en finançant, par exemple, des programmes de reconversion dans des activités proches, comme la surveillance des côtes ou le tourisme. Et, de toute évidence, la retraite anticipée peut aussi être envisagée pour certains pêcheurs. Comme on le voit, les solutions existent, seule manque la volonté politique.Pour les pays en développement, la situation est peut-être plus compliquée encore, en particulier du point de vue financier. Et pourtant, eux non plus ne peuvent se permettre d’éviter l’ajustement. Certains d’entre eux ont tout intérêt à procéder au changement nécessaire pour préserver les ressources halieutiques, étant donné qu’elles constituent leur principale source de nourriture et de protéines. Les pays de l’OCDE doivent montrer l’exemple et aider les pays pauvres à acquérir les connaissances et les capacités dont ils ont besoin. Malgré tout, ce ne sera pas facile. Non seulement certains pays en développement ne possèdent pas, à proprement parler, de système de gestion des pêches, ni d’institutions pour gérer les stocks, mais nombre d’entre eux n’ont tout simplement pas les moyens de procéder à la surveillance et au suivi des pêcheries, même dans leur Zone économique exclusive. En outre, l’économie locale n’offre pas nécessairement de solution de remplacement. En d’autres termes, l’ajustement doit s’inscrire dans une stratégie plus large de développement. Néanmoins, certains pays, comme le Sénégal, l’Indonésie et l’Argentine, ont un secteur de pêche florissant et exportent leurs produits vers les pays de l’OCDE. Bien qu’ils aient essentiellement besoin d’aide en matière de gestion et de savoir-faire, un soutien financier faciliterait sans doute leur adaptation.Les événements, comme le Sommet de Johannesburg sur le développement durable, seraient l’occasion pour les pays participants de renforcer leurs engagements au titre des différents traités de pêche et des autres accords internationaux négociés au cours des dernières décennies. Le Code de conduite de la FAO st, là encore, l’exemple parfait. Bien que rien ne les y oblige, les pays devraient sérieusement envisager de le mettre en oeuvre et d’intégrer explicitement sa philosophie et ses recommandations dans leur législation nationale. Le temps presse et le moment est peut-être venu de rendre ces codes à caractère volontaire plus contraignants. Cela témoignerait de notre volonté de résoudre le problème des océans et de la pêche et à plus longue échéance, cela redonnerait espoir aux pêcheurs du monde entier.RéférencesOCDE (2000), Pour des pêcheries responsables: Implications économiques et politiques, OCDE, Paris.FAO (1995), Code de conduite pour une pêche responsable, FAO, Rome.


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