Aide au développement: Statistiques et réalités

L’aide au développement n’est pas aussi efficace qu’elle le pourrait car nous mesurons trop les progrès à la lumière des moyennes statistiques.
Les objectifs de développement pour le millénaire (ODM) prévoient des avancées, assorties d’échéances précises, dans les principaux domaines du développement humain – pauvreté, faim, éducation, santé. Ils fixent, notamment, une réduction de moitié de la pauvreté monétaire et de la faim, l’universalité de l’enseignement primaire et l’égalité des chances entre les filles et les garçons, une baisse de deux tiers de la mortalité des enfants de moins de cinq ans et de trois-quarts de la mortalité maternelle, une régression de la prévalence du VIH/SIDA, et une réduction de moitié du pourcentage de personnes n’ayant pas accès à une eau saine. Ces avancées doivent être obtenues pour 2015, les niveaux de référence étant ceux observés en 1990.
On entend souvent dire qu’il est facile de fixer des objectifs mondiaux mais que ceux-ci sont rarement atteints. La vraie question, en l’occurrence, serait plutôt de savoir si ces objectifs sont réalisables. De plus, comment s’assurer qu’on est dans la bonne voie? Faire la synthèse des progrès accomplis à ce jour dans des domaines tels que l’éducation, la santé, la nutrition et les revenus, dans plus de 130 pays en développement, n’est pas chose aisée.De nombreux succès ont été enregistrés au cours des années 1990, par exemple en Guinée et au Malawi où les inscriptions dans l’enseignement primaire ont fortement augmenté, en Ouganda, au Sénégal et en Thaïlande où la progression du VIH/SIDA a été stoppée. De même, au Bangladesh et en Gambie, les taux de mortalité infantile ont sensiblement chuté, tandis qu’en Indonésie, au Mexique et en Tunisie, la situation nutritionnelle s’est améliorée. Enfin, en Chine, la pauvreté monétaire a diminué.À chacun de ces succès, on peut toutefois opposer des revers. C’est ainsi que le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans – qui s’inscrivait pourtant sur une tendance régulière à la baisse depuis des décennies – s’est accru au Cambodge, au Kenya, au Malawi et en Zambie. Le taux de scolarisation dans le primaire a fléchi au Cameroun, au Lesotho, au Mozambique et en Tanzanie. Toujours dans le primaire, les disparités entre garçons et filles se sont accentuées en Érythrée, en Éthiopie et en Namibie. Loin de diminuer, le taux de malnutrition a augmenté au Burkina Faso et au Yémen. Trouver une eau saine est devenu de plus en plus difficile pour des millions de personnes, au Bangladesh par exemple, où s’est posé un problème majeur de contamination à l’arsenic des ressources en eau. Sans compter les innombrables pays où le taux de prévalence du VIH a doublé, triplé, quadruplé, voire décuplé – compromettant gravement la réalisation des objectifs de développement, et pas seulement dans le domaine de la santé.Au total, aucun des objectifs convenus pour 2000 n’a été atteint à l’échelle mondiale. Si les années 1980 ont été considérées comme une « décennie perdue pour le développement », les années 1990 pourraient bien passer dans les annales comme la « décennie des promesses non tenues ». Et si les tendances actuelles se poursuivent, un seul des objectifs du millénaire pour le développement sera satisfait, à l’échelle mondiale, en 2015: celui de l’accès à une eau saine.Cela dit, même quand les objectifs semblent réalisables à l’échelle mondiale, il ne s’ensuit pas forcément qu’ils le sont partout. On utilise souvent des moyennes à différents niveaux pour mesurer les progrès accomplis; or, si celles-ci donnent une bonne image de la situation globale, elles peuvent aussi être trompeuses. Le revenu moyen des ménages, par exemple, est peut-être un concept utile pour un économiste mais ne permet guère de rendre compte de la réalité que vivent les millions de femmes pauvres qui n’ont que peu ou pas d’influence sur l’utilisation qui en est faite. Qui plus est, les moyennes nationales ne permettent pas de savoir quels segments de la population ont effectivement vu leur situation s’améliorer.Malheureusement, les pauvres ont proportionnellement peu bénéficié des progrès « moyens » enregistrés à ce jour, ainsi qu’en témoigne le creusement des disparités, au regard du revenu, de l’éducation et de la mortalité, dans de nombreux pays en développement.Un objectif de développement, à l’échelle mondiale ou nationale, peut être atteint de différentes manières. On peut s’employer à améliorer la situation des catégories sociales les mieux loties – autrement dit adopter une approche descendante – ou s’appliquer à améliorer la situation des segments les moins bien lotis de la population, selon une approche ascendante. Entre ces deux extrêmes, il existe bien sûr une multitude de combinaisons possibles. Cela dit, l’observation tend à montrer que la majorité des pays privilégie plutôt l’approche descendante. En effet, lorsque les moyennes nationales font ressortir une amélioration de la situation, les groupes défavorisés restent le plus fréquemment en marge de ces progrès. Prenons l’exemple de l’espérance de vie ou de l’éducation. Au vu des données provenant de plus de 40 études démographiques et sanitaires, la probabilité pour un enfant né dans une famille pauvre de mourir avant l’âge de cinq ans est immanquablement plus élevée que pour son homologue issu d’une famille riche. De même, les enfants vivant dans une famille pauvre ont moins de chances que ceux des familles riches de mener à bien un cycle complet d’enseignement primaire. Les chiffres relatifs à 12 pays d’Amérique latine montrent en particulier que plus de 90% des enfants vivant dans des familles entrant dans le décile supérieur de revenu vont jusqu’au bout de leurs études primaires. Cette proportion tombe à deux tiers pour les catégories de revenu intermédiaire et à 40% pour les enfants les plus pauvres.Les études démographiques et sanitaires menées en 1994 et 1997 au Bangladesh font, elles aussi, apparaître que les améliorations enregistrées dans l’accès à l’éducation de base ont surtout profité aux enfants des familles les plus aisées, et très peu, voire pas du tout, à ceux des familles pauvres, qui sont en outre les premiers à souffrir lorsque la situation se dégrade. Au Pérou, où le taux de scolarisation dans le primaire a fléchi dans les années 1990, les pauvres ont été les seuls à en subir les conséquences; les autres catégories de la population n’ont rien enduré. Les progrès, lorsqu’ils apparaissent, semblent se diffuser lentement, tandis que les revers s’abattent à vitesse éclair.Les tendances observées au Zimbabwe fournissent un exemple parlant des dangers que présente l’utilisation de moyennes pour mesurer les progrès accomplis. Entre 1988 et 1999, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a modestement diminué de quatre points à l’échelle nationale; pourtant dans la catégorie la plus pauvre de la population, il avait augmenté. En 1999, le quintile le plus pauvre était quatre fois plus touché que le quintile le plus riche.Bref, les moyennes sont trompeuses. Nous le savons pertinemment, alors pourquoi continuons-nous à les utiliser? Certains pays, si l’on en juge par leurs moyennes nationales, peuvent sembler bien partis pour atteindre tel ou tel objectif; il n’en reste pas moins que la situation des groupes désavantagés y reste inchangée, ou même se détériore. Autrement dit, non seulement les progrès accomplis vers les Objectifs dans les années 1990 à l’échelle mondiale ont été insuffisants, mais en plus ils n’ont, pour l’essentiel, pas profité aux pauvres. Pour ces derniers, être dans la « moyenne » signifie toujours mourir trop jeune ou survivre dans l’illettrisme et l’exclusion. Les Objectifs de développement doivent être mieux ciblés, tout comme notre action. En matière de lutte contre la pauvreté, notre performance se doit d’être vraiment supérieure à la moyenne.© L’Observateur de l’OCDE, Nº233, Août 2002


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