Nourriture pour tous

L’ordre du jour du Sommet de Johannesburg est riche et les thèmes à aborder interdépendants, mais une chose est claire: assurer les besoins alimentaires des pays en développement doit être une pierre angulaire du développement durable. M. Arnold propose une ligne de conduite.
Lorsqu’il a été décidé, il y a quelques années, de tenir le Sommet sur le développement durable à Johannesburg en août 2002, rares étaient ceux qui auraient pu prévoir que l’Afrique australe serait alors aux prises avec une crise alimentaire. L’ampleur de cette crise est effrayante. D’après les estimations du Programme alimentaire mondial et de la FAO, quelque 13 millions de personnes sont en danger dans la région en raison de la pénurie de ressources alimentaires et du manque de moyens financiers pour acheter de la nourriture. Il faudrait importer environ quatre millions de tonnes dans les mois à venir. Il y a assez de nourriture disponible dans le monde, mais même si des importations massives étaient organisées maintenant, les distribuer à ceux qui en ont besoin serait une course contre la montre. Si ces importations n’ont pas lieu à temps, l’Afrique australe risque d’être confrontée à une crise humanitaire aussi grave, sinon pire, que tout ce que le continent a dû endurer ces 30 dernières années.Ainsi, alors que le Sommet de Johannesburg devait être l’occasion de faire le point sur les progrès accomplis par la communauté internationale dans la réalisation des engagements de Rio de 1992, y compris au sujet de problèmes à long terme tels que le changement climatique, les normes de protection de l’environnement et la conservation des ressources naturelles, un véritable spectre risque de s’inviter à la fête: celui des millions de gens souffrant de la faim dans la région.Quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la durabilité, il faut bien entendu tenir compte du présent. En l’occurrence, à court terme, le défi est de faire parvenir de la nourriture dans la région, moyennant des importations commerciales ou l’aide alimentaire, et de la distribuer aux plus pauvres, qui n’ont pas les moyens de se nourrir. À plus longue échéance, il consiste à faire en sorte que la région, tout comme d’autres parties de l’Afrique, ne sombre plus de manière récurrente dans la pauvreté et la famine. Bon nombre des thèmes inscrits à l’ordre du jour du sommet sont directement liés à cet enjeu à long terme.Comme dans beaucoup d’autres réunions internationales, si l’ordre du jour est trop vaste et les thèmes abordés trop imbriqués, il risque d’être très difficile de parvenir à un accord global qui soit à la fois concret et applicable.Mais une chose est claire: les besions alimentaires à long terme dans les pays en développement doivent être considérée comme une pierre angulaire du développement durable. Sur la base de l’expérience acquise en plus de 30 ans par Concern Worldwide dans les pays en développement les plus pauvres du monde, je crois qu’il faudrait s’attaquer à cinq domaines prioritaires: démocratie et gouvernance; besoins alimentaire; technologie; commerce international; et santé, notamment VIH/SIDA.Actions prioritairesEn premier lieu, aujourd’hui, les famines ne touchent pas les pays démocratiques. C’est le principal enseignement de l’étude qu’Amartya Sen, prix Nobel d’économie, a consacrée à bon nombre des famines qui ont éclaté au cours du XXe siècle. Dans une démocratie, les responsables politiques et la société civile tireraient la sonnette d’alarme et exigeraient qu’une action soit déclenchée bien avant qu’une crise alimentaire ne dégénère en famine. En conséquence, quelle que soit la stratégie adoptée pour supprimer l’ignominie de la famine au XXIe siècle, il est essentiel de promouvoir la gestion responsable des affaires publiques, de créer une société civile active et de favoriser l’existence d’une presse indépendante.En ce qui concerne la deuxième priorité, la famine est bien sûr la forme la plus extrême de crise alimentaire. Mais la malnutrition, sous sa forme chronique, touche quelque 800 millions de personnes. Ce fléau retarde le développement physique et mental des enfants et constitue un obstacle majeur au développement économique et social.Pour faire diminuer le nombre de victimes de cette “famine silencieuse”, un changement de cap et une réaffectation des ressources sont nécessaires dans de nombreux pays en développement. Les déclarations d’intention ne suffisent pas : la crise alimentaire exige une action concrète. Dans de nombreux pays où l’agriculture est la principale activité économique, et où elle le restera pour un moment encore, il faut apporter un soutien adapté pour améliorer la productivité. Ce message s’adresse à la fois aux pays en développement et aux organismes d’aide.Si ce message est entendu, il doit entraîner plusieurs conséquences très concrètes, dont certaines peuvent sembler vieux jeu mais sont, je crois, tout à fait pertinentes aujourd’hui encore. Ainsi, il faut accroître les investissements dans l’amélioration des technologies agricoles, et mieux cibler les activités de recherche. C’est la troisième priorité de Concern Worldwide. Trop souvent sans doute, les rares activités de recherche qui sont entreprises sont éloignées des besoins des agriculteurs ordinaires. Le but de la recherche étant d’apporter des améliorations, elle doit viser à donner des résultats utiles aux petits paysans, et non pas servir à aider les fournisseurs extérieurs ou à corroborer les théories sur la façon dont les marchés pourraient fonctionner.Il est un fait que, dans de nombreux pays d’Afrique, les capacités nationales de recherche demeurent limitées, en particulier dans un domaine aussi peu spectaculaire que l’agriculture. Le renforcement de ces capacités est pourtant essentiel. Nous devons observer ce que font vraiment les agriculteurs et les aider à le faire mieux!La recherche doit mettre l’accent sur une amélioration des assolements, qui prendrait en considération les contraintes du travail dans les petites exploitations. Il existe des coutumes et des habitudes, et elles doivent être pleinement prises en compte: c’est en cela que consiste “l’appropriation” des programmes de développement. L’épidémie de SIDA, compte tenu des morts et de la nécessité de veiller sur les malades, réduit la main d’oeuvre disponible dans les fermes et, par conséquent, la production alimentaire. Les conséquences de cet état de fait exigent de notre part la plus grande attention. Quoi qu’il en soit, la plupart des paysans des pays en développement obtiennent aujourd’hui une productivité et une production très inférieures au niveau qu’elles pourraient atteindre avec les technologies existantes. Ils ne disposent pas des semences, des engrais, des crédits, des techniques simples qui allègent la charge de travail ou, dans de nombreux cas, de la formation qu’il faudrait pour accroître leur productivité. Il est vital de mettre ces atouts à la portée des paysans et de parier qu’ils produiront dès lors davantage pour satisfaire leurs propres besoins, voire qu’ils produiront des excédents. Jusqu’à présent, le débat sur le rôle que pourraient jouer les biotechnologies dans la crise alimentaire à long terme a davantage semé le trouble qu’il n’a fait la lumière. Et dans les circonstances actuelles, il doit sembler quelque peu hors de propos à la plupart des pays en développement. Néanmoins, il faut reconnaître qu’à long terme, les biotechnologies peuvent apporter quelque chose et qu’il convient de s’intéresser de plus près aux cadres juridiques et politiques qui leur permettraient de le faire.La mise en place d’un système commercial international plus équitable dans le domaine agricole et alimentaire est la quatrième priorité de Concern Worldwide, et c’est aussi l’un des défis à relever dans le cadre du cycle de négociations de Doha lancé par l’OMC. Le professeur Jagdish Bhagwati n’a peut-être pas tort lorsqu’il dit que les pays en développement sont eux-mêmes très protectionnistes, mais à n’en pas douter, du point de vue des besoins alimentaires, ils sont tout à fait fondés à réclamer un meilleur accès aux marchés des pays développés, et une réduction des subventions à l’exportation et du soutien don’t bénéficient les agriculteurs des pays riches.Les négociations internationales sur le commerce agricole se sont révélées difficiles dans le passé. Il n’y a guère lieu de penser que le cycle de Doha bouleversera à tel point les relations commerciales, qu’il permettra de créer des conditions plus propices à un renforcement de la sécurité alimentaire dans les pays en développement. Ces derniers, tout en négociant le meilleur accord possible, devraient sans doute porter un regard froidement réaliste sur son issue probable et se préparer à l’idée que, sur les cinq années à venir environ, ce seront leurs propres décisions, et non pas un système commercial international plus équitable, qui rejailliront sur leur alimentation.Mais l’un des facteurs qui fera une grande différence en matière de sécurité alimentaire est l’épidémie de VIH/SIDA. C’est là notre cinquième priorité. Dans de nombreux pays d’Afrique, la propagation de la maladie est telle qu’elle a un impact direct et considérable sur la production d’aliments et la sécurité alimentaire. Il est impératif de reconnaître explicitement le rôle d’une meilleure alimentation dans la lutte contre les maladies liées au VIH et dans l’allongement de l’espérance de vie des patients.S’il est un cri du coeur que Concern Worldwide aimerait lancer aux dirigeants du monde, c’est le suivant: la crise du SIDA est à même de dévaster l’Afrique et même d’autres continents; alors c’est MAINTENANT que vous devez agir.* Tom Arnold est Directeur exécutif de Concern Worldwide, ONG internationale dont le siège se trouve en Irlande. Il a été Secrétaire adjoint au Ministère irlandais de l’agriculture et a travaillé à la Commission européenne. Il a également été président du Comité de l’agriculture de l’OCDE.Tom Arnold, Observateur 233RéférencesConcern Worldwide Annual Report, 2001.International Food Policy Research Institute Annual Report, 2001/02.


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