Agriculture durable et biodiversité

Direction de l'alimentation, de l'agriculture et des pêcheries
Si la production agricole et alimentaire dépend de la biodiversité, elle peut aussi l’appauvrir. Pour augmenter les quantités d’aliments produites, il faudra trouver les moyens d’accroître les activités agricoles sans bouleverser l’interdépendance entre les organismes vivants de notre planète.
À première vue, les vers de terre, les abeilles, l’orge sauvage d’Éthiopie, le faucon pèlerin, les orchidées, les zones de mangroves et la forêt pluviale tropicale n’ont aucun point commun; mais en réalité, ils sont les symboles à la fois de la diversité et de la fragilité des liens entre nature et agriculture.Scientifiques et décideurs emploient généralement le terme de biodiversité pour évoquer la richesse et la diversité de la nature, mais aussi la relation d’interdépendance entre les organismes vivants. Ainsi, toutes les espèces terrestres seraient plus ou moins dépendantes les unes des autres et la disparition de l’une d’entre elles diminuerait les chances de survie d’une autre. À grande échelle par exemple, on peut dire que sans les forêts tropicales, qui fixent le dioxyde de carbone de l’air et rejettent de l’oxygène, notre avenir risque bien d’être menacé. Dans la majorité des pays, l’agriculture est l’activité humaine qui occupe la plus grande partie du territoire: il n’est donc pas vraiment surprenant d’apprendre qu’une telle relation de dépendance existe entre agriculture et biodiversité.Certes, la « richesse » de la biodiversité varie en fonction du climat, du sol et des pratiques agricoles, mais force est de constater qu’elle est plus développée sur les exploitations pratiquant la polyculture et l’élevage extensif que sur celles pratiquant la monoculture. Pourtant, comme les systèmes de production cherchent en général à maximiser les rendements d’un petit nombre d’espèces animales et végétales, ils limitent inévitablement la concurrence exercée par des espèces qu’ils estiment indésirables.Les pratiques agricoles peuvent avoir des conséquences néfastes sur les vers de terre et les micro-organismes du sol, dont l’activité est essentielle pour la fertilité, ou sur les abeilles qui, en pollinisant les plantes cultivées, assurent un service écologique inestimable. Le varroa, parasite des abeilles en Amérique du Nord et en Europe, a d’ailleurs fait chuter les rendements de certaines cultures dans les régions où il a sévi. Mais parfois, les agriculteurs sont contraints de batailler contre la propagation de mauvaises herbes ou de ravageurs exotiques risquant de mettre à mal leur bétail et de menacer leurs cultures.Prenons, par exemple, le cas de l’helminthosporiose du maïs. Au début des années 1970, cette maladie fongique a provoqué une baisse de 15% des rendements aux États-Unis, avec pour conséquence des pertes estimées à plus de US$2 milliards pour les producteurs et les consommateurs. La production américaine a pu être sauvée grâce à une variété mexicaine de maïs, mais quoiqu’il en soit, on voit ainsi que l’interdépendance entre les différentes formes de vie n’est pas seulement affaire de préservation des oiseaux et des fleurs sauvages; il s’agit aussi, très concrètement, d’économie durable. En Australie, des populations de mammifères sauvages (lapins, chiens, renards…) ont infligé aux agriculteurs de lourdes pertes économiques en saccageant leurs champs, en propageant des maladies dans les troupeaux et en détruisant des espèces sauvages endémiques.À travers le développement de plantes cultivées et de races d’élevage, l’agriculture fournit le matériel génétique servant de base à la production alimentaire et à des matières premières telles que le coton. Le croisement des plantes agricoles avec des plantes sauvages apparentées a lui aussi joué un rôle primordial dans la lutte contre les parasites et les maladies. On a ainsi réussi à protéger les cultures d’orge d’Amérique du Nord grâce à un gène d’une variété éthiopienne sauvage.Mais alors que l’agriculture dépend de la biodiversité, on observe aussi qu’elle est en grande partie responsable de son appauvrissement. Dans les pays de l’OCDE, l’intensification des pratiques agricoles aurait entraîné le recul d’un certain nombre d’espèces animales, comme le faucon pèlerin en Europe, et végétales, comme les orchidées. Dans diverses régions, la progression de l’agriculture a conduit à la disparition d’habitats particulièrement précieux, comme les zones de mangroves aux États-Unis ou les forêts pluviales en Australie. À l’inverse, l’agriculture peut contribuer à la richesse d’un pays en entretenant et améliorant des variétés sauvages particulières de faune ou de flore, ou des habitats spéciaux, qui n’ont pas tous uniquement une valeur économique ou scientifique, mais également des atouts récréatifs, voire esthétiques, comme les alpages ou les prairies humides.Plus compliqué encore, la biodiversité peut également avoir à souffrir de l’invasion des espèces introduites. Car si celles-ci sont parfois utiles, comme dans le cas du maïs mexicain, certaines sont nuisibles, comme le vison sauvage qui attaque les élevages de volaille au Danemark. Selon une étude américaine officielle, les pertes que la faune et la flore étrangères ont causées à l’économie du pays au cours du XXe siècle s’élèveraient à US$97 milliards. Les phénomènes d’invasion doivent être étudiés d’urgence compte tenu de la dissémination des plantes génétiquement modifiées et de la nécessité de comprendre leurs effets potentiels sur les espèces locales.L’enjeu est de trouver le moyen d’accroître et d’améliorer la production agricole – en particulier dans la perspective d’une augmentation de plus de 20% des besoins alimentaires mondiaux d’ici 2020 – tout en préservant la biodiversité de notre planète. Jusqu’à présent, les politiques adoptées en matière de biodiversité se sont focalisées sur la protection et la conservation des espèces et des habitats menacés; mais un certain nombre de pays s’est déjà engagé dans une approche plus globale, se traduisant par l’élaboration de plans nationaux en faveur de la biodiversité qui incluent l’agriculture. La plupart du temps, ces plans reprennent les engagements contractés dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique, adoptée en 1992.Il serait nécessaire, entre autres, de quantifier les liens entre activités humaines et biodiversité. Comme l’indique E.O. Wilson, spécialiste de cette question à l’Université de Harvard, « Nous avons besoin, pour suivre l’évolution de l’économie, de nouveaux indicateurs de progrès, lesquels devront prendre pleinement en compte l’environnement naturel et le bien-être humain, et pas seulement la production économique ». Dans le même ordre d’idées, le prix Nobel d’économie, Kenneth Arrow, explique lui aussi qu’il serait « particulièrement utile d’améliorer les données mesurant les pertes de ressources naturelles actuelles. »Mais trouver une solution adéquate n’est pas chose facile. Non seulement peu de pays disposent de systèmes de surveillance systématique permettant d’appréhender l’évolution de la biodiversité, mais sur le plan scientifique, établir un lien entre telle modification de la biodiversité imputée à l’agriculture et telle mesure gouvernementale pose d’énormes difficultés. Consciente des lacunes existantes, l’OCDE a cherché à construire un ensemble d’indicateurs de biodiversité agricole. La première étape de ces travaux a consisté à définir un cadre ou instrument d’analyse commun qui permette de simplifier les interactions complexes que suppose l’agrobiodiversité, et d’identifier des indicateurs capables d’en suivre l’évolution. L’agriculture y est décrite sous la forme d’une structure hiérarchique triple. Le premier niveau concerne les terres cultivées elles-mêmes, leur extension, leur réduction, et leur influence sur les écosystèmes adjacents comme les forêts. Y sont également pris en compte l’importance relative des espèces animales et végétales - les ressources génétiques agricoles – ainsi que les effets des espèces utiles à la production (vers de terre, par exemple) sur la qualité du sol.Le deuxième niveau s’intéresse aux caractéristiques structurelles qui peuvent avoir une influence sur la capacité d’une exploitation à entretenir une biodiversité variée, comme la fréquence des assolements, la superficie des champs, ou la répartition et l’importance des zones non cultivées (fossés, étangs, arbres …), généralement associées à une plus grande biodiversité. Il prend également en considération l’impact de différentes pratiques agricoles sur la biodiversité.Enfin, le dernier niveau évalue la qualité du système de production en déterminant dans quelle mesure les espèces sauvages l’utilisent pour se reproduire, se nourrir et satisfaire d’autres besoins. Concrètement, cela implique qu’il faut dénombrer les espèces présentes, et certains gouvernements ont déjà affecté des budgets spécifiques à cette tâche.Ce cadre d’analyse n’a sans doute rien de révolutionnaire, mais il devrait nous permettre de répondre à quelques questions essentielles: Quelles sont les incidences des systèmes de production alternatifs, comme l’agriculture biologique, sur la capacité à assurer une production alimentaire durable? Quelles sont les conséquences sur la biodiversité des politiques agricoles en vigueur et de la réduction future des subventions à l’agriculture? Enfin, y a-t-il complémentarité ou antagonisme entre l’intérêt porté à la biodiversité par la communauté internationale et son attachement à la libéralisation des échanges?Expliquer ces interactions dynamiques complexes et en assurer le suivi demandera encore du travail, mais c’est la seule voie envisageable pour trouver les moyens d’atteindre des objectifs parfois opposés, sans pour autant bouleverser notre fragile système biologique planétaire.* Note: Wilfrid Legg, Ken Ash et Laetitia Reille ont apporté leur concours à la rédaction de cet article.Références:OCDE (2001), Indicateurs environnementaux pour l’agriculture Volume 3: Méthodes et Résultats, OCDE, Paris.© L’Observateur de l’OCDE, Nº233, Août 2002


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