Restaurer la confiance

«La confiance est une plante fragile; une fois détruite, il lui faut du temps pour se rétablir ». Il est fort probable que lorsque Otto von Bismarck énonça ces mots à la fin du XIXe siècle, il ne pensait nullement à la confiance des consommateurs dans l’innocuité de leur alimentation. À cette époque, et pendant une bonne partie du XXe siècle, on faisait fort peu de cas de cet aspect de la production alimentaire. Il s’agissait avant tout de produire des quantités suffisantes de denrées au prix le plus bas possible. Ces temps sont désormais révolus. De nos jours, la majeure partie de la population des pays industriels mange à sa faim, d’où l’intérêt croissant des consommateurs pour la sécurité et la qualité des produits alimentaires, et notamment les questions d’ordre subjectif ou éthique comme le bien-être des animaux et la protection de l’environnement.
L’apparition de la maladie de la « vache folle » (ESB), les épidémies de fièvre aphteuse et divers scandales sanitaires ont profondément ébranlé la confiance des consommateurs dans l’innocuité des produits qu’ils achètent. Ces différentes crises ont par ailleurs amené les consommateurs à remettre en question les politiques agricoles et alimentaires appliquées jusqu’ici, en particulier les aides massives accordées aux agriculteurs. La situation était donc propice à une refonte totale de ces politiques dans la mesure où, manifestement, la voie suivie jusqu’alors ne pouvait déboucher que sur une impasse.Aujourd’hui, les nouvelles politiques agricoles et alimentaires se focalisent avant tout sur les intérêts des consommateurs, avec pour priorités leur protection, l’information sur les méthodes de production et l’amélioration de la qualité des produits. Ces nouvelles politiques encouragent les méthodes de production durables et incitent les consommateurs à les soutenir à travers leurs achats. Réorienter les politiques, c’est aussi, dans notre approche, adopter une stratégie de marché. En l’occurrence, il s’agit de supprimer progressivement toutes les subventions à la production et d’aider les agriculteurs à se maintenir sur un marché concurrentiel en apportant un plus en termes de qualité et en offrant de nouveaux services comme les activités de loisirs à la ferme. Ainsi, les exploitants agricoles bénéficieront d’une valeur ajoutée, tout en augmentant leurs revenus et en préservant l’emploi en zone rurale.Garantir l’innocuité des aliments doit cependant être l’impératif premier, et celui-ci ne saurait souffrir un quelconque compromis, la santé publique prenant nécessairement le pas sur l’économique. La mise sur le marché d’aliments sûrs doit aller de soi. Tous les acteurs de la filière alimentaire, des agriculteurs aux détaillants en passant par les distributeurs, sont responsables de la sécurité des produits alimentaires, les décideurs étant de leur côté chargés d’établir les dispositions juridiques et les contrôles efficaces que l’opinion réclame. Le consommateur sera au rendez-vous, comme l’a montré la reprise de la demande de viande bovine après l’adoption d’une stratégie de contrôle rigoureuse.Le mode de production des aliments ainsi que les méthodes de manutention et procédés de transformation utilisés suscitent un intérêt de plus en plus vif. En fin de compte, c’est le consommateur qui détermine la qualité souhaitée et le montant qu’il est disposé à payer pour l’obtenir, mais pour pouvoir opérer ce choix, il faut qu’il soit en mesure d’évaluer la sûreté et la qualité des produits offerts. C’est là qu’interviennent les pouvoirs publics, à qui il appartient d’établir le cadre juridique et les obligations d’information qui permettront aux consommateurs de choisir en toute connaissance de cause. Et c’est seulement à cette condition que ces derniers auront confiance dans leur choix d’achat ou de rejet de tel ou tel produit et que la qualité sera récompensée par le marché.Il est particulièrement important que les produits alimentaires soient étiquetés et que leur présentation soit uniforme afin de permettre des comparaisons. Le système d’éco-étiquetage adopté en Allemagne offre aux consommateurs un moyen simple et efficace de repérer rapidement et sans difficulté les produits biologiques, et tous, consommateurs, détaillants, agriculteurs et transformateurs, y gagnent. L’écolabel allemand peut aussi être délivré pour des produits provenant de pays tiers ou d’autres États membres de l’UE s’ils satisfont à la norme européenne qui a servi à en établir le cahier des charges.Notre modèle repose sur les principes d’une agriculture et d’une production alimentaire durables. Les coûts sociaux qu’entraîne la stratégie du « toujours plus à des prix toujours plus bas » doivent être réduits, et il faut par ailleurs préserver les ressources naturelles pour les générations actuelles et futures. L’agriculture biologique ayant déjà par nature un caractère durable, le soutien à ce mode de production et à la commercialisation des produits qui en sont issus doit être le pivot de la réforme des politiques agricoles et alimentaires. L’Allemagne s’est donné pour objectif d’accroître la part du bio à 20 % de sa superficie cultivée en 10 ans. Mais la réorientation des politiques agricoles et alimentaires ne se limite pas à ces objectifs. Son but ultime est d’oeuvrer à l’avènement d’une agriculture durable en encourageant l’adoption de méthodes de production à la fois favorables au bien-être animal et peu préjudiciables à l’environnement. L’Allemagne a récemment adopté à cet effet un grand nombre de mesures destinées à s’assurer que les dépenses publiques consacrées à l’agriculture seraient allouées à des méthodes durables, par exemple l’amélioration du bien-être des animaux ou la préservation de la biodiversité. Une des autres priorités que s’est fixée l’Allemagne est de renforcer la dynamique de transformation des zones rurales en véritables bassins d’activité. Il ne faut pas oublier en effet que les conditions indispensables pour y parvenir sont l’efficience économique et la compétitivité des entreprises.Mais si l’on veut atteindre nos objectifs, ce n’est pas seulement au niveau national qu’il faut infléchir les politiques. La politique agricole européenne doit elle aussi prendre pleinement en compte les demandes de la société à l’égard du secteur agricole. C’est pour cette raison qu’il est dans notre intérêt de saisir l’opportunité que nous offre l’examen à mi-parcours de l’Agenda 2000 pour engager une profonde réorientation de la politique agricole européenne. Les grandes lignes des politiques de réforme à l’échelle de l’Europe, qui ont été définies dans l’Agenda 2000 pour la période 2000-2006, sont surtout axées sur le renforcement de l’ouverture du secteur aux mécanismes du marché et d’une concurrence fondée sur la qualité, la réduction des instruments de soutien à la production et l’accroissement de l’aide au développement rural. Il existe bien d’autres raisons de réorienter la politique agricole. Parmi elles, l’élargissement de l’UE (augmentation de la population agricole dans l’Union) et les négociations agricoles menées dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), sans oublier la mise en oeuvre des dispositions d’Agenda 21 sur le développement durable adoptées lors du Sommet Planète Terre de Rio de Janeiro en 1992, qui sera sans nul doute l’un des thèmes de discussion du Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg.Non seulement l’agriculture produit des aliments sûrs, mais elle fournit à la société bon nombre de services essentiels. L’évolution des attentes sociales permet d’envisager de nouvelles sources de revenu. L’heure n’est plus à la distribution indifférenciée et plus ou moins inégalitaire de subventions calculées en fonction des quantités produites, mais plutôt à la rémunération ciblée de services souhaités par la collectivité, tels que l’entretien des terres agricoles pour les générations futures, la fourniture d’habitats pour des animaux ou plantes sauvages rares, ou l’agrotourisme. Et ce, a fortiori lorsque ces activités ne peuvent être rémunérées par le marché ou qu’elles sont liées à des obligations imposées aux agriculteurs, comme par exemple la réduction des quantités de pesticides appliquées. C’est en outre la seule solution qui permette de convaincre le consommateur que soutenir l’agriculture relève de l’intérêt collectif.La boucle est ainsi bouclée: des politiques agricoles et alimentaires adaptées sont de nature à raviver la confiance – qualifiée de plante délicate par Bismarck – des consommateurs, et à permettre à l’agriculture de retrouver le crédit qu’elle mérite auprès de l’opinion publique. Gagner la confiance grâce au changement, telle doit être notre ambition.Renate Künast, Observateur 233


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