Risques insoutenables

Le développement durable est un défi fondamental pour la planète, et l’inaction serait lourde de conséquences. Toutefois, certains signes encourageants apparaissent.
OCDE Observateur
Un commentateur économique a un jour écrit dans un journal anglais que l’optimisme était le seul remède face à une situation aussi désespérée. Au moment où l’on s’apprête à donner un nouvel élan au développement durable à Johannesburg, ce point de vue est plus que jamais d’actualité.
Force est de constater que des progrès ont été réalisés en dix ans, depuis le Sommet « Planète Terre » de 1992, en particulier dans les pays de l’OCDE. Ceux-ci ont réussi à faire décoller leur potentiel de croissance économique et à améliorer leur situation sociale tout en atténuant certaines pressions environnementales. Ils ont pratiquement jugulé les émissions de plomb imputables à l’essence, et de CFC nocifs pour la couche d’ozone, et ils ont accru les superficies boisées. Parallèlement, la qualité des eaux de surface s’est fortement améliorée et la quantité d’eau consommée par habitant va en diminuant.Ces résultats sont encourageants, compte tenu de l’impact des pays de la zone OCDE sur l’environnement de la planète. Mais la base mondiale de ressources naturelles, notamment l’atmosphère, les eaux souterraines, les stocks de poissons et les sols productifs, n’en reste pas moins surexploitée et dégradée. De plus, la biodiversité, dont les êtres humains sont tributaires pour se nourrir et se procurer de nombreux médicaments, s’appauvrit. Dans le même temps, les pays moins avancés qui aspirent à un développement durable, affaiblis par la pauvreté et les maladies endémique, sont aussi confrontés à des difficultés commerciales et technologiques.Peut-on faire quelque chose? Assurément oui, quoi qu’en disent les pessimistes invétérés. Il est possible de venir à bout des grands problèmes planétaires apparemment irréductibles que sont le changement climatique, l’appauvrissement en ozone, le déboisement, la sécurité énergétique et alimentaire, et la santé. Si les économies de l’OCDE peuvent être tenues pour responsables d’une bonne part du gâchis, les pays en développement ne sont pas pour autant à l’abri de tout reproche. Nul ne conteste que les solutions devront résulter d’efforts communs.L’impulsion ne pourra cependant être donnée que par ceux qui nous dirigent; c’est le rôle du pouvoir et la raison d’être des sommets. Or, comme le montrent les commentaires des ministres dans ce numéro de l’Observateur de l’OCDE, un engagement politique ferme se dessine à l’échelle internationale en faveur des trois piliers – économique, social et environnemental – du développement durable. Il serait peut-être prématuré de parler d’une approche véritablement holistique du processus de décision gouvernemental, mais la prise en compte du développement durable gagne du terrain dans tous les domaines d’action, de la réforme agricole aux échanges internationaux.Quelles que soient les causes défendues sous la bannière du développement durable, il est largement entendu que tôt ou tard, on risque de tout perdre si les pratiques actuelles persistent. De là à déduire qu’il faut mettre un terme à la croissance, la marge est grande. Le développement durable suppose une utilisation intelligente et responsable des ressources de la planète, d’où la nécessité de trouver un juste équilibre entre les différents piliers.La politique est l’art du possible, et le progrès dépend étroitement des pays de l’OCDE qui peuvent donner l’exemple en atténuant les fortes menaces environnementales qu’ils font peser sur la planète. Mais tant que ces pays ne consentiront pas à rendre beaucoup plus accessibles leurs marchés prospères, leurs technologies modernes et leur savoir-faire, tout en faisant de leur mieux pour aider les plus démunis à surmonter la pauvreté et la maladie qui les fragilisent, ils ne pourront s’attendre à voir le monde en développement leur emboîter le pas, si tant est qu’il en soit capable. C’est la condition sine qua non pour que le développement durable se concrétise.Les 30 pays membres de la zone OCDE représentent environ 80% du PIB mondial et consomment environ 60% de l’énergie disponible. Responsables pour l’essentiel de l’accumulation passée de gaz à effet de serre, ils sont encore à l’origine de plus de la moitié des quantités de dioxyde de carbone rejetées dans le monde. D’ici 2020, les émissions de CO 2 devraient augmenter de 33% dans les pays de l’OCDE et doubler dans les pays en développement. La demande énergétique en Chine et en Inde est appelée à croître, mais en ce qui concerne le parc de véhicules à moteur, par exemple, les pays développés resteront nettement en tête dans les années à venir. C’est précisément l’aspect environnemental de ces questions qui distingue le Sommet mondial sur le développement durable de la Conférence internationale sur le financement du développement organisée à Monterrey en mars 2002.Les transports ne sont qu’un des domaines dans lesquels il faut chercher à découpler l’activité et l’environnement; les Lignes directrices pour des transports écologiquement viables pourraient être une première étape.Les bâtiments sont aussi une des grandes préoccupations. Ce secteur utilise lui aussi de l’énergie, souvent de manière fort inefficace, et provoque en outre une pollution massive. Usines, bureaux et habitations ont tous une part de responsabilité. L’urbanisation galopante ne fera qu’aggraver le phénomène. La réglementation et les innovations apparues sur le marché tendent peu à peu à améliorer la situation, mais les progrès pourraient être plus rapides.Vient ensuite le volume croissant des déchets municipaux: aux montagnes de carcasses de voitures et aux tas de pneus usés s’ajoutent les débris de construction et, malgré la perspective de dématérialisation qu’offrent les technologies, les composants toxiques des ordinateurs. Les nouvelles technologies et les méthodes de recyclage joueront sans doute un rôle appréciable, mais en l’absence de dispositions gouvernementales plus rigoureuses et sans une modification de l’utilisation des ressources matérielles, en particulier des pratiques de consommation, on voit mal comment cette masse peut être résorbée.Selon toute vraisemblance, les solutions propices au développement durable seront le fruit d’une coopération entre les pouvoirs publics et les marchés. En témoigne la forte réduction des émissions de polluants dangereux comme les oxydes d’azote et le dioxyde de soufre, que les pays de l’OCDE réglementent depuis 1990. La réglementation a contraint les centrales au charbon à réduire leurs émissions, tandis que les considérations économiques ont conduit bon nombre de ménages et de centrales à abandonner le charbon et le fioul au profit de combustibles plus commodes tels que le gaz naturel, et à acheter exclusivement des voitures équipées de convertisseurs catalytiques. Aucune de ces évolutions n’aurait pu se passer des technologies disponibles, ni de la prise de conscience et des pressions du public. Les réglementations, les marchés, les technologies et le travail de sensibilisation se sont conjugués dans ce sens. La même synergie peut se reproduire. Qui sait, le prochain essor économique pourrait venir d’applications énergétiques et environnementales, et non des technologies de l’information, mais il faudrait que l’action politique accompagne le processus.L’OCDE a mis en avant un certain nombre d’instruments pour dynamiser le développement durable. Les taxes environnementales, par exemple, peuvent inciter les producteurs et les consommateurs à prendre toute la mesure des coûts écologiques ou sociaux de certains biens, qu’il s’agisse des combustibles, de l’eau ou des sacs plastique. Cet instrument s’avère concluant dans de nombreux pays membres, surtout lorsqu’il va de pair avec des techniques novatrices. Ainsi, au Danemark, durant les 12 mois qui ont suivi l’introduction d’une exonération de la taxe sur les piles et batteries en 1996, les quantités de piles au cadmium restituées à des fins d’élimination sans danger ont été multipliées par trois. Dans la ville australienne de Brisbane, durant la période 1995-1996, la demande d’eau a baissé de 20 % après l’adoption de redevances sur l’eau calculées en fonction du volume. Cependant, les taxes environnementales peuvent être assorties d’importantes exemptions, parfois accordées aux industries les plus polluantes. Elles provoquent en outre une certaine résistance: d’une part elles font craindre une baisse de la compétitivité, des emplois ou des revenus ; d’autre part elles sont parfois soupçonnées d’être destinées à remplir les caisses de l’État plutôt qu’à favoriser le développement durable. Des mesures doivent être prises en conséquence.Les taxes ne sont pas les seuls instruments axés sur le marché dont disposent les pouvoirs publics; les permis négociables, par exemple, ont été employés avec un certain succès pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.Dans le domaine de la recherche, un soutien public s’impose. Les sciences et techniques peuvent apporter maints progrès décisifs : recours à d’autres sources d’énergie, découverte de nouvelles plantes médicales, sans parler de la sélection d’espèces végétales résistant mieux aux maladies. Un accroissement du financement de la recherche fondamentale et la suppression des obstacles commerciaux qui freinent la mise au point et la diffusion de nouvelles technologies peuvent être nécessaires.Lutter contre la pauvretéIl va de soi qu’aucune de ces innovations ne peut éveiller un grand intérêt parmi les populations dont la principale préoccupation est la survie au jour le jour. Des millions de personnes sont régulièrement victimes de la faim, et des maladies telles que le VIH/SIDA et la malaria mettent en péril les fondements mêmes de la société dans plusieurs pays.Les pays de l’OCDE, d’où proviennent environ 95% de l’aide publique au développement (APD) dans le monde, n’ont pas le choix: ils doivent contribuer à inverser cette tendance catastrophique. Le transfert de technologies permettant d’améliorer les terres agricoles est un exemple parmi d’autres. L’APD doit être accordée de manière plus efficace et permettre d’aider les pays défavorisés à mettre en valeur leur potentiel humain et à se doter des institutions et des formes de gouvernance dont ils ont besoin pour tirer parti de la mondialisation, au lieu de se laisser distancer. Si la majorité des pays de l’OCDE est encore loin de consacrer 0,7% de son revenu national brut (RNB) à l’aide au développement, comme le veut l’objectif fixé de longue date par les Nations unies, il faut miser sur la volonté nouvelle d’intensifier les efforts d’aide, exprimée à Monterrey en mars 2002, lors de la Conférence internationale sur le financement du développement.L’abaissement des barrières commerciales serait bienvenu. Alors que trois-quarts des échanges mondiaux sont le fait des pays de l’OCDE, ceux-ci persistent à dresser des obstacles pour protéger bon nombre de leurs marchés contre les exportations en provenance des pays pauvres. Les gains que les pays en développement pourraient tirer d’un libre accès aux marchés des pays de l’OCDE pour le textile et l’habillement, les biens manufacturés et les produits agricoles sont estimés au total à US$43 milliards par an. Les pays membres et non membres de l’OCDE doivent oeuvrer ensemble pour parer aux distorsions commerciales de ce type, y compris dans le domaine de l’environnement, en menant à bien le Programme de Doha pour le développement sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’OCDE a entrepris, entre autres tâches ambitieuses, d’élaborer des indicateurs de performances applicables au développement durable, et prévoit de les intégrer systématiquement à ses études économiques par pays à partir de 2004. Les résultats montreront peut-être, contrairement à ce que d’aucuns nous laissent croire, que les perspectives ne sont pas si sombres pour notre planète.R.J.C/S.K., Observateur 233RéférencesOCDE (2002), Oeuvrer ensemble pour un développement durable: L’expérience de l’OCDE, OECD, Paris.


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