Combien a coûté Harry Potter ?

Le commerce électronique explose : les environnementalistes devraient pavoiser, non ?

À première vue, le commerce électronique est une aubaine pour les consommateurs comme pour l’environnement. Les premiers pensent bénéficier de prix plus avantageux et de meilleures conditions d’achat. Quant aux environnementalistes, ils estiment qu’aller moins souvent au centre commercial réduit d’autant les coûts directement ou indirectement liés aux déplacements. Mais qu’en est-il au juste ?Dans la pratique, les consommateurs regroupent leurs courses et l’achat d’un livre dans un centre commercial a une incidence minime sur la circulation automobile s’ils en profitent pour faire d’autres achats ou se livrer à d’autres activités, comme prendre leurs enfants à l’école par exemple.Que la consommation ait un coût social dans le monde matériel, on ne saurait en douter. Mais commander des produits sur Internet a aussi des effets non négligeables. Et ce, à plusieurs niveaux. En matière d’énergie, par exemple. On estime qu’en 1998 l’électricité utilisée pour assurer le fonctionnement des routeurs, des commutateurs et des ordinateurs du réseau Internet représentait entre 1 et... 8 % de la consommation totale d’énergie aux États-Unis. Or, la production d’électricité génère de nombreux polluants à l’échelle nationale. De grandes quantités d’énergie sont également nécessaires pour fabriquer ordinateurs et matériels connexes, sans parler de toutes les matières toxiques utilisées ou produites. De nombreuses sociétés de commerce électronique construisent leurs propres entrepôts régionaux pour stocker leurs marchandises avant de les confier à des transporteurs. Mais l’industrie du bâtiment est une des plus fortes consommatrices d’énergie, et les travaux nécessaires pour construire des entrepôts de plusieurs centaines de milliers de mètres carrés dégradent l’environnement, produisent des déchets et engloutissent de l’espace.Il est vrai qu’aussi bien les machines, que le rendement énergétique ou les méthodes de production sont en train de s’améliorer. Reste que le commerce électronique n’a pas que des effets positifs. Mais en sommme, quels sont ces effets positifs ?Prouesses électroniquesEn juillet dernier, le premier détaillant en ligne du marché, Amazon.com, et l’un des principaux acteurs de la messagerie express internationale, FedEx, se sont associés pour livrer aux lecteurs américains plus de 250 000 exemplaires de Harry Potter et le Gobelet de feu. Pour donner de l’éclat à l’opération, Amazon.com a annoncé que tous les clients qui commanderaient le livre avant sa sortie seraient livrés sans frais dès le samedi suivant par FedEx. Les consommateurs ont donc reçu leur livre – avec, soit dit en passant, une remise de 40 % – quelques heures seulement après l’« embargo » fixé par l’éditeur à vendredi minuit. Les communiqués de presse émanant de FedEx mirent en avant le fait qu’il avait fallu mobiliser une flotte de 100 avions et 9 000 camions pour les besoins de la livraison. Record battu pour ce qui est du volume de marchandises commandées en ligne. Mais l’opération a peut-être battu un autre record : celui du nombre de cartons et d’emballages jetés aux ordures, sans compter l’énergie consommée et la pollution occasionnée par le transport.La plupart des commandes ont été vraisemblablement livrées dans des emballages individuels. Chaque paquet pesait 1,5 kilo, dont 1,1 kilo pour le livre lui-même, et les colis ont été expédiés par avion ou par camion. Le transport aérien coûte, par tonne-mille, trois fois plus cher et consomme cinq fois plus de carburant que le camionnage. Les transports ferroviaire et maritime, moins chers et moins polluants, ne permettent évidemment pas de livraison express.Tous comptes faits, le coût de la livraison est à peu près le même, que les livres soient commandés à une librairie traditionnelle ou à un détaillant en ligne tel qu’Amazon.com. Mais si l’on tient compte des déplacements en voiture des consommateurs jusqu’aux librairies et des renvois d’invendus aux éditeurs ou aux distributeurs, le coût global est presque deux fois supérieur pour les librairies traditionnelles. Les économies considérables réalisées par les librairies en ligne expliquent en partie les remises importantes qu’elles accordent à leurs clients. D’où l’intérêt, également, pour les librairies en ligne de susciter des commandes additionnelles : il est en effet plus économique encore pour le détaillant en ligne de livrer deux livres en même temps.De la même façon, lorsqu’un consommateur va acheter deux livres dans une librairie traditionnelle, les répercussions de son déplacement en voiture sont deux fois moins importantes si on les rapporte à ses achats. Lorsqu’elle est possible, la vente parallèle d’autres produits (sur les marchés traditionnels comme sur les marchés électroniques) permet, elle aussi, d’accroître les revenus sans causer de préjudice supplémentaire à l’environnement. Ainsi, une mère de famille qui achète le dernier Harry Potter (faible marge bénéficiaire) dans une librairie de quartier peut être tentée, pendant qu’elle fait la queue, de commander un cappuccino (marge bénéficiaire élevée).Les effets incertains du nouveau système fondé sur Internet ne passent pas que par les librairies en ligne. Les « épiceries électroniques », désormais reliées à des mini-réseaux logistiques dans certaines grandes villes, sont elles aussi en pleine expansion.Un choix vert Le phénomène Harry Potter n’est pas le principal responsable du changement climatique. Certes. Mais le véritable impact des systèmes de commerce électronique est encore mal connu, et les consommateurs ne semblent pas conscients des choix auxquels ils sont confrontés. La souris à la main, il est vrai qu’on ne pense pas vraiment aux déchets d’emballage qui s’accumulent dans les sites d’enfouissement, à l’accroissement des émissions de gaz ou à la raréfaction de l’espace libre qui nous entoure.Le commerce électronique n’en est qu’à ses balbutiements. Et il est difficile d’admettre que cet individualisme auquel nous tenons tant – être seul dans sa voiture pour aller au travail, commander des articles en ligne et les recevoir le lendemain – contribue à la congestion de notre réseau routier et de notre espace aérien. Pourtant, les choix de consommation que nous faisons et certains services nouveaux qui nous sont proposés pourraient être plus écologiques sans que les avantages que nous en tirons en soient significativement amoindris.De nouveaux services offrent ainsi au client le choix du jour et de l’heure auxquels il souhaite recevoir les colis qu’il a commandés. Cette formule permet de rationaliser les itinéraires de livraison, de limiter les déplacements du transporteur local et, en définitive, de protéger l’environnement.Dans la même veine, certaines entreprises étudient actuellement la possibilité de servir de points de chute pour les livraisons. Les colis pourraient ainsi être expédiés au vidéoclub ou à l’épicerie du coin, où les clients les récupéreraient au gré de leurs déplacements en voiture, tout en en profitant pour louer un film par la même occasion.Les détaillants en ligne seraient avisés de promouvoir des modes de livraison de ce type auprès de leurs clients. Ils peuvent non seulement faire faire des économies aux consommateurs, mais ils peuvent également les aider à mieux cerner les implications des choix qu’ils effectuent au moment de l’achat, en leur expliquant le compromis à faire entre le coût et les délais de livraison. Au fond, si certains articles, comme les denrées alimentaires, doivent être livrés rapidement, les livres, les disques compacts et les vidéocassettes peuvent attendre un peu. Autrement dit, promouvoir à outrance la livraison express sur le Web risque d’avoir surtout des retombées négatives.RéférencesSite du Green Design Initiative de l’université Carnegie Mellon : Ce groupe de recherche s’intéresse aux solutions permettant aux entreprises de limiter la quantité de ressources non renouvelables et de substances toxiques présentes dans leurs produits.Cet article reprend, sous une forme abrégée, un texte des mêmes auteurs, paru dans iMP, le cybermagazine du Center for Information Strategy and Policy. Il a été rédigé spécialement pour l’Observateur.© L’Observateur de l’OCDE, Nº224, Janvier 2001


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