Combler le fossé numérique

Les entreprises ont un rôle clé à jouer pour faire entrer les pays en développement dans l’ère du commerce électronique, mais les difficultés sont considérables.

Chaque fois que des chefs d’entreprise du monde en développement se rencontrent à l’heure actuelle, deux objectifs l'emportent sur tous les autres : attirer dans leur pays des investissements étrangers et concrétiser le potentiel sans limite du commerce électronique.Lors de conférences régionales récentes de la Chambre de commerce internationale (CCI), les dirigeants d’entreprises affiliées de pays en développement ont considéré ces deux objectifs comme interdépendants.Ils sont persuadés que l’éventail complet des possibilités qu'offre Internet en matière d’activité économique et d’information sera essentiel pour la croissance économique, l’emploi, le développement des échanges et l’amélioration des conditions sociales. Toutefois, le commerce électronique ne peut prospérer dans le vide. Sans des investissements directs étrangers et un développement des infrastructures générateurs de richesse, celui-ci aura du mal à s’enraciner.Que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou dans le monde arabe, les hauts dirigeants participant aux conférences régionales de la CCI au cours du dernier trimestre de 2000 étaient impatients d'exploiter la promesse offerte par Internet d’un accès sans précédent au savoir et aux marchés.Notamment pour les vastes régions qui ont des langues communes -- à l'instar du monde arabe et d'une bonne partie de l’Amérique latine -- Internet peut être le grand unificateur et une source de débouchés commerciaux et donc de hausses des niveaux de vie. Les entreprises des pays en développement voient à juste titre les technologies de l’information et des communications comme une chance de rivaliser sur un pied d’égalité avec la concurrence sur les marchés mondiaux.Cependant, tant que le fossé numérique sera béant, le Web ne sera mondial qu’en théorie. On dénombre davantage de machines Internet à Manhattan que dans toute l’Afrique et les utilisateurs d’Internet dans le monde vivent dans leur écrasante majorité dans des pays industrialisés, contre moins de 1 pour cent dans les pays les plus pauvres du monde.Toutefois, les généralisations peuvent être trompeuses, et les chiffres vont évoluer. Le nombre des accès à Internet varie d’un pays à l’autre. Selon certaines estimations, le nombre d’utilisateurs d’Internet dans la région Asie-Pacifique devrait passer de 73 millions en 2000 à 233 millions à 2005. A son rythme actuel de progression, la Chine pourrait compter d’ici 10 ans le plus grand nombre d’utilisateurs en ligne au monde.Néanmoins, la plupart des statistiques montrent que l’écart entre les nantis et les déshérités s'accentue. Comme l’élargissement du fossé numérique augmente les risques pour les nations les plus pauvres du monde de se voir écartées de la mondialisation économique, les gouvernements du G8 lors de leur sommet d’Okinawa en juillet dernier ont fait de la lutte contre le fossé numérique une priorité.Un grand nombre d’organismes des Nations Unies ont pris des initiatives pour donner aux pays les plus pauvres un accès aux réseaux. L’Union internationale des télécommunications (UIT), qui est en mesure de fournir un solide appui au niveau technique, a mis sur pied un programme d’infrastructure pour le commerce électronique dans plus de 80 pays.Les entreprises privées joueront certainement leur rôle. La Charte d’Okinawa sur la société mondiale de l’information, publiée à l’issue du Sommet du G8, note que : "le secteur privé est en première ligne pour la diffusion des technologies de l’information et de la communication dans les pays en développement et il peut contribuer de manière importante aux mesures internationales destinées à combler le fossé numérique."En définitive, le fossé ne sera comblé ni par de belles paroles ni par la main compatissante des gouvernements de pays industriels, pour généreux qu’ils soient. La solution réside dans le développement économique.Il faut donc poursuivre la libéralisation des échanges, afin que les marchés s’ouvrent aux produits et services du monde en développement. Cela signifie que les gouvernements des pays en développement doivent encourager l’investissement direct étranger par des politiques favorables aux entreprises, confortées par la stabilité politique et sociale, et le respect du droit.Internet n’est pas une baguette magique, et l'on ne peut se contenter d’attendre qu'il apporte à lui seul le changement. Il s'appuie entièrement sur des ordinateurs, reliés à des réseaux de télécommunications appropriés. Les infrastructures de base, et un système d’enseignement efficace, doivent être en place pour que le commerce électronique puisse décoller et ne soit pas simplement le pré carré de minorités privilégiées. D’où le besoin d’investissement et de développement économique.Compte tenu de l'engouement suscité par le commerce électronique et la nouvelle économie, il est aisé d’oublier que le succès s'appuiera en définitive sur les valeurs et disciplines commerciales traditionnelles. Les produits et services devront toujours satisfaire le client, les coûts et marges bénéficiaires devront être attentivement surveillés, et les marchés devront être étudiés. En fait, il faudra sans doute encore plus de moyens de gestion et d’organisation. La capacité à livrer dans les délais et conformément à la commande sera déterminante pour le succès commercial.Pour les entreprises des pays en développement, le grand avantage du commerce électronique est qu’il leur permet d’accéder à des marchés et à des partenaires commerciaux avec lesquels ils auraient autrement peu de chance d’entrer en contact. En théorie du moins, Internet est le grand égalisateur -- à condition que les entreprises qui l’utilisent maîtrisent les arts nouveaux de la prestation de services en ligne et du commerce par voie électronique.Les technologies de l’information sont en passe de devenir le grand accélérateur, comme l’ont si clairement perçu les chefs d’entreprise à l'occasion des conférences régionales de la CCI . Déjà, des entreprises de coopération secteur public-secteur privé exploitent Internet comme canal pour la diffusion de connaissances, qu’il s’agisse de conseils médicaux, de techniques agricoles ou d’aide pédagogique destinée aux populations des pays les moins avancés.La Chambre de commerce internationale soutient ces projets tout en centrant sa propre action sur l’aide aux entreprises, notamment les petites et moyennes entreprises, pour leur permettre d’opérer sur Internet avec le maximum de confiance et au moindre coût.La CCI est engagée dans plusieurs initiatives. En décembre, nous avons accepté avec le Global Business Dialogue on Electronic Commerce (GBDe) et le Comité consultatif économique et industriel auprès de l'OCDE d’œuvrer ensemble pour identifier les pratiques exemplaires du commerce électronique et mettre en commun nos compétences sur des sujets comme les droits de propriété sur Internet, l’élimination du fossé numérique et le règlement alternatif des litiges.La CCI a joué un rôle central dans l’élaboration d’un plan d’action global pour le commerce électronique qui fédère des douzaines d’initiatives du secteur privé. Celles-ci couvrent tout l’éventail de l'autorégulation, depuis les normes de marketing et de publicité ou les moyens de défense contre les contenus illégaux, jusqu’à la protection de la vie privée, la certification et l’authentification des transactions, ou encore les marques de confiance qui permettent aux utilisateurs d’identifier les commerçants fiables.Une application en ligne est sur le point d’être lancée qui permettra aux entreprises de conclure des contrats avec l’aide d’un logiciel interactif sécurisé. Cette nouvelle facilité pour les échanges d’entreprises à entreprises s’appuiera sur le contrat de vente type de la CCI, qui est utilisé partout dans le monde depuis 1997.Le Bureau international des chambres de commerce de la CCI a créé le Réseau mondial des chambres de commerce (WCN), pour rapprocher sur Internet à l’échelle du monde entier les chambres de commerce et les entreprises, et leur permettre d’échanger des informations sur elles-mêmes, leurs produits et leurs débouchés.La CCI a forgé sa réputation sur l’élaboration de normes et mécanismes d'autorégulation pour le commerce traditionnel, basé sur le papier. Nous faisons valoir depuis longtemps que l'autorégulation par les utilisateurs professionnels du commerce électronique constitue la solution la plus efficace et la plus pratique, compte tenu de la rapidité du progrès technologique et de la difficulté pour faire appliquer les lois nationales dans le cyberespace.Pour les pouvoirs publics, la priorité devrait être de rendre la réglementation efficiente en autorisant les entreprises à prendre à leur charge la plus grande partie possible de la tâche. Après tout, les entreprises ont un intérêt réel à susciter la confiance parmi tout l’éventail des utilisateurs et fournisseurs de services. Faute d'une telle confiance, il n’y aura pas de commerce électronique.Mais où faudrait-il tracer la frontière entre l'autorégulation par les entreprises et la régulation par les pouvoirs publics ? Il est clair que les pouvoirs publics doivent faire en sorte que la loi soit respectée dans le cyberespace, par exemple protéger la propriété intellectuelle ou lutter contre la criminalité.Les entreprises reconnaissent le rôle clé des gouvernements dans la définition de la politique à l’égard d’Internet et elles sont tout aussi fermement résolues à faire en sorte qu’Internet ne devienne pas une jungle. De manière générale, les entreprises invitent instamment les pouvoirs publics à ne pas intervenir dans tous les domaines où il n’apparaît pas clairement que le comportement des entreprises aura une incidence négative sur la collectivité ou sur les droits fondamentaux des individus.Je reste persuadée que les gouvernements s’en tiendront à une approche internationale minimaliste et soigneusement concertée en ce qui concerne la régulation du commerce électronique. L’avenir du commerce électronique en dépend, tout comme les espoirs placés dans le commerce électronique par le monde industriel et le monde en développement. L’enjeu est considérable pour nous tous.© L’Observateur de l’OCDE, Nº224, Janvier 2001


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