D’où vient le web ?

Qui a inventé le World wide web ? L’armée américaine ou Microsoft ? La réponse, qui peut paraître surprenante, est plutôt à rechercher du côté du monde scientifique. Mais la défense et le big business eurent quand même leur rôle à jouer…

Pour un peu, on croirait que le World wide web est fraîchement apparu sur la scène mondiale un beau matin du milieu des années 90. En réalité, il est le produit d’un processus de développement progressif qui remonte à un demi-siècle. L’invention du web proprement dit est l’œuvre de l’informaticien britannique, Tim Berners Lee, en 1989, alors qu’il travaillait au CERN, le Laboratoire européen de physique des particules, situé à Genève.Il fallut attendre quatre ans, pour que le web sorte de son « ghetto » de chercheurs et d’universitaires, avec la publication par le National Center for Supercomputing Applications (NCSA) de l’Université de l’Illinois, du navigateur Mosaic, grâce auquel presque tous les utilisateurs de Macintosh et de PC standards purent sans trop de difficulté accéder aux sites et aux informations du réseau. Le World wide web (bientôt abrégé en www, le préfixe d’adresses web le plus répandu) se démocratisa rapidement. Les cybercafés poussèrent comme des champignons dans nos villes, pendant que des startups Internet entreprenaient de redéfinir les règles du commerce. Tout cela ressemblait fort à une révolution. Pourtant, la vraie révolution avait commencé bien plus tôt.Les racines du web remontent aux années 40, quand un ingénieur américain visionnaire, Vannevar Bush, rêva d’un “instrument d’avenir destiné à l’individu, qui serait une sorte de fichier privé et de bibliothèque mécanisée”. Il le baptisa memex. « Des encyclopédies d’un nouveau genre, parcourues par des liens de connexion, pourraient être insérées dans le memex », continuait-il. Ce qu’il décrivait là, bien qu’en des termes quelque peu différents, n’était autre que l’hypertexte, qui permet de relier ensemble des sites et des pages. L’hypertexte est l’un des ingrédients essentiels du web, au même titre que l’ordinateur personnel et le réseau Internet.Mais dans les années 40, l’informatique n’en était qu’à ses débuts et les réseaux n’existaient pas. Le rêve de Vannevar Bush resta en sommeil jusqu’aux années 60, où apparurent les premiers réseaux, le premier système hypertexte, et où l’on put voir fonctionner la première souris. Dès le début de cette même décennie, le terme d’hypertexte fut inventé par Ted Nelson, dont le concept, Xanadu, consistait à organiser l’information en fonction de liens référentiels ; les travaux en la matière s’en inspirent encore aujourd’hui. Mais c’est à Doug Englebart que l’on doit la première réalisation de système hypertexte, avec une démonstration restée célèbre faite en 1968 lors d’une conférence aux États-Unis sur l’informatique, où l’on découvrit une souris, un écran graphique et tous les éléments d’un ordinateur de bureau moderne.Quant à l’ingrédient final – la communication – les réseaux informatiques doivent leur origine à deux hommes aux motivations fort différentes. L’Américain Paul Baran voyait son pays et l’Union soviétique pointer l’un contre l’autre de gigantesques arsenaux nucléaires, alors même que leurs réseaux de communications étaient très vulnérables d’un côté comme de l’autre. A ses yeux, cette situation risquait de pousser l’un des deux à attaquer, car celui des deux qui frapperait en premier anéantirait le système de communication de son adversaire, le rendant encore plus vulnérable.Si les systèmes de communication étaient suffisamment solides pour survivre à une première attaque, raisonnait Paul Baran, le monde serait un peu plus en sécurité. A la même époque, en Angleterre, un certain Donald Davies cherchait tout simplement un moyen efficace de faire communiquer des ordinateurs. Chacun de son côté, Baran et Davies aboutirent au concept de la commutation de paquets. Elle consiste à diviser l’information en petits paquets porteurs d’une adresse, qui sont envoyés sur le réseau. Les paquets peuvent suivre des routes différentes, et sont réassemblés une fois arrivés à destination. En quelque sorte, c’est un peu comme si l’on envoyait une lettre sous forme de plusieurs cartes postales dispersées dans différents sacs de courrier – un système guère adapté à la communication entre être humains, mais idéal pour les machines ; et c’est ainsi que les ordinateurs communiquent aujourd’hui.Paul Baran et Donald Davies avaient posé les fondements technologiques d’Internet, mais la volonté politique préexistait à leur découverte ; elle était une conséquence directe du lancement du Spoutnik par les Soviétiques en 1957. Même si le premier satellite américain fut mis sur orbite quelques mois plus tard, rares sont ceux qui s’en souviennent. Le président Eisenhower déclara que jamais plus les États-Unis ne seraient pris au dépourvu par l’Union soviétique, et établit l’ARPA, Advanced Research Projects Agency, afin de s’assurer que les États-Unis conserveraient leur avance. L’une des réalisations de l’ARPA fut un réseau informatique à toute épreuve couvrant le territoire des États-Unis. Baptisé Arpanet, ce réseau fut le précurseur d’Internet.Dans les années 1980, l’hypertexte d’Englebart commençait à sortir de l’ombre, d’abord développé au Centre de recherche Xerox à Palo Alto, puis commercialisé par Apple avec son Macintosh. Les principaux ingrédients du World wide web étaient là. Il ne restait plus que la touche finale. Brian Carpenter, qui dirigeait à l’époque les réseaux du CERN, se souvient : « nous sentions bien que cette application allait faire un malheur, mais nous ne savions pas ce que ce serait » jusqu’à ce que le World wide web naisse.Le CERN était un lieu d’éclosion idéal pour le World wide web. Au début des années 80, le laboratoire, qui fonctionnait déjà grâce à la collaboration d’équipes parmi les plus étendues et les plus dispersées du monde, préparait une importante transition. Les travaux de centaines de chercheurs répartis dans le monde entier devaient être regroupées pour préparer des expériences de mise au point du prochain gros accélérateur de particules électron-positron, le LEP. Le laboratoire avait désespérément besoin d’un nouveau moyen de communiquer et de permettre le partage des données.La solution fut trouvée par Tim Berners-Lee. Arrivé au CERN en 1984 pour mettre en réseau les ordinateurs du LEP, il fut frappé de constater combien il était gênant que les informations situées sur un ordinateur du CERN ne soient pas accessibles depuis un autre poste.À cette époque, un de ses collègues, le Belge Robert Cailliau, faisait le même constat. Alors que Tim Berners-Lee rêvait d’intégrer l’hypertexte à Internet, Robert Caillau voulait construire un système hypertexte pour les réseaux de Macintosh du CERN, en utilisant le logiciel d’hypertexte d’Apple, appelé Hypercard. Leur collaboration devait s’avérer déterminante pour le destin d’Internet.En 1989, Tim Berners-Lee présenta une proposition de « Système distribué de gestion de l’information » pour le CERN et ses instituts associés. Ce document, d’une grande inventivité, était en revanche plus que sommaire sur la réalisation pratique, mais son supérieur hiérarchique, Mike Sendall sut l’apprécier et marqua au crayon « vague, mais enthousiasmant ». Un an plus tard naissait le World wide web. Bien qu’il ne reliât au départ que des bureaux voisins, sa vocation mondiale était affirmée. A Noël 1990, Tim Berners-Lee avait écrit les programmes du premier serveur et du premier navigateur web. Ce navigateur, c’est-à-dire l’instrument qui localise et charge l’information, reste encore aujourd’hui d’actualité, mais à l’époque, il ne fonctionnait que sur des ordinateurs très peu répandus appelés NeXT cubes, ce qui limita la portée initiale du web. L’année suivante, Nicola Pellow, une étudiante anglaise en stage au CERN, écrivit un programme de navigateur simple utilisable sur n’importe quel ordinateur. La communauté mondiale des chercheurs en physique des particules commença à s’intéresser au projet. Tim Berners-Lee entreprit une tournée de tous les laboratoires de physique des particules du monde afin de leur faire adopter le nouveau logiciel web. Bientôt, des physiciens compulsaient depuis Hambourg des annuaires téléphoniques en ligne à Stanford en Californie, pendant que des chercheurs du CERN consultaient de la documentation au Rutherford Appleton Laboratory, situé au Royaume-Uni.C’est en 1993 que le web put enfin acquérir sa dimension mondiale, lorsque le CERN déclara renoncer à ses droits de propriété intellectuelle, abandonnant les logiciels du web au domaine public, ce qui permettait à quiconque de les télécharger via Internet et de les améliorer. Grâce à cette décision, qui fut très discutée, chacun était libre de contribuer au développement du web – et d’en bénéficier. Des navigateurs perfectionnés firent leur apparition. Le plus important fut Mosaic de la NCSA, le premier navigateur sophistiqué et facile à installer sur UNIX, Macintosh ou Microsoft. Très rapidement, des milliers d’exemplaires furent téléchargés chaque jour.En 1994, la tâche d’organiser le web fut dévolue au World Wide Web Consortium, ou W3C, hébergé par l’INRIA (Institut national de la recherche en informatique et en automatique) en France et le MIT (Massachusetts Institute of Technology), laissant le CERN se consacrer à son travail de recherche fondamentale. Tim Berners-Lee s’installa au MIT pour devenir directeur du WC3, où il joue aujourd’hui toujours le même rôle qu’alors, veillant à ce que le web demeure libre et ouvert et guidant son évolution vers la réalisation de son rêve initial.Joyeux XMLPour utile qu’il soit, le web d’aujourd’hui n’est pas aussi puissant que celui que Tim Berners-Lee imaginait en 1989. Celui-ci ne prévoyait en effet pas un web unique, mais une multitude de webs interconnectés qui permettraient aux utilisateurs non seulement de recevoir des informations, mais aussi d’en envoyer, créant ainsi dans la foulée de nouvelles pages reliées à celles qu’ils avaient ouvertes. La publication de contenu serait ainsi simplifiée, et les utilisateurs pourraient créer des espaces d’échange d’information pour leur famille, les entreprises pourraient créer des espaces de travail, et ce sans se soucier de la compatibilité des programmes, des serveurs ou des navigateurs.Ce rêve pourrait bien être en passe de se réaliser avec un nouveau langage de structuration des contenus, le XML, et un concept avancé de reconnaissance de mots que Berners-Lee appelle « le web sémantique ». Le XML, ou langage de marquage extensible, permettra aux entreprises de personnaliser leurs navigateurs et d’en finir à jamais avec les mentions du type « Ce site est optimisé pour le navigateur X » que l’on trouve encore sur tant de pages. Le concept de web sémantique consiste à « enseigner » aux ordinateurs une compréhension du langage beaucoup plus fine, qui permettra à l’utilisateur de trouver l’information et de connaître sa fiabilité plus facilement. Il fonctionnera avec des métadonnées lisibles par l’ordinateur et normalement invisibles pour l’utilisateur, qui comprendront des informations permettant aux utilisateurs de juger de la fiabilité de la source d’une page web. Ce modèle inclurait aussi des compétences linguistiques s’approchant de l’utilisation humaine du langage. Ainsi, un vendeur proposant « une voiture rose » à Boulogne pourrait se connecter à quelqu’un qui souhaite acheter « une automobile couleur saumon » dans le 16e, le moteur de recherche sachant que le rose et la couleur saumon ne font qu’un et qu’une voiture est aussi appelée une automobile. Résultat : acheteurs et vendeurs seraient mis en contact plus rapidement et avec plus de précision que ne le permettent les systèmes actuels.Le navigateur Amaya est un projet pilote du WC3 qui possède toutes ces fonctions. Et comme le veut l’esprit du World wide web, il peut être téléchargé gratuitement à l’adresse http://www.w3.comme org/. Amaya donne un avant-goût du rêve de Tim Berners-Lee's, et préfigure ce que sera le web de demain.Le web est une illustration étonnante de la capacité de la recherche fondamentale à générer le progrès d’une manière totalement imprévisible, et globalement profitable. Certes, le web ne demandait qu’à éclore à partir de technologies développées en différents endroits, mais ce sont les besoins de la recherche mondiale en physique des particules qui ont poussé le CERN à lui donner corps.Et Microsoft? Si l’on prend la peine de retrouver les premières versions de son Explorer, on trouvera mention de l’accord de licence du géant de Seattle avec NCSA, les auteurs de Mosaic. On peut imaginer que le web aurait pris un tour fort différent si Microsoft avait développé une technologie de son côté sans se soucier de sa compatibilité avec le système du WC3.RéférencesJames Gillies et Robert Cailliau, How the Web was Born, Oxford University Press, septembre 2000.© L’Observateur de l’OCDE, Nº224, Janvier 2001


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