Entre Charybde et Scylla

Centre de développement

Le commerce électronique contribuera-t-il à résoudre les problèmes qui ont miné les pays en développement pendant des décennies, ou assistera-t-on à un élargissement de la fracture numérique, qui les enfermera encore davantage dans le cercle vicieux de la pauvreté ?

Il y a deux mille ans, lors de son odyssée mythique dans la Méditerranée, Ulysse dut faire appel à toute son intelligence pour naviguer entre Charybde et ses tourbillons mortels et Scylla, le monstre de pierre dont les six têtes happaient et dévoraient les marins malchanceux.Les décideurs sont certes équipés aujourd’hui d’outils plus modernes, mais ils se trouvent face à une tâche tout aussi dantesque dès lors qu’il s’agit de mesurer l’effet probable du commerce électronique sur les pays en développement. S’il faut éviter l’écueil d’un pessimisme outrancier vis-à-vis du progrès technologique – une inévitable aggravation de la « fracture numérique » entre nations industrialisées et pays en développement – il ne faut pas pour autant sombrer dans l’excès inverse et croire aveuglément au potentiel d’Internet à résoudre tous les problèmes de développement restés jusqu’ici sans solution.La diffusion inégale de la technologie de l’information (TI) dans le monde risque de creuser encore les inégalités de revenus et de richesse au sein des pays et entre les pays, mais ce que l'on ignore, c’est si les « opportunités numériques » dont parlent si souvent les Pangloss de la cyberéconomie prendront un jour une dimension autre qu’anecdotique. S’il est certain que le commerce électronique facilitera l’accès des artisans, musiciens et autres artistes des pays en développement aux marchés mondiaux du commerce électronique grand public, en court-circuitant les intermédiaires et en améliorant le pouvoir de négociation des créateurs, Internet est encore si neuf qu’il y a peu de données historiques sur lesquelles fonder les projections sur les tendances futures.La mondialisation a le potentiel de réduire la fracture numérique en encourageant une plus libre circulation de la technologie au-delà des frontières, entre les pays qui innovent et les pays qui importent les nouvelles techniques. Le coût du matériel de TI a considérablement chuté ces dernières années, donnant aux pays pauvres et aux populations les plus démunies accès à des marchés, à des connaissances et à des ressources qui seraient sinon restées à jamais hors de leur portée. Les pays en développement manquent toutefois encore d’infrastructures en matière de TI, d’investissements en matériels et logiciels et de savoir-faire. Les experts en TI y sont peu nombreux, l’attrait de postes mieux rémunérés dans les pays de l'OCDE y contribuant pour beaucoup, et l’infrastructure des communications de même que l’environnement réglementaire, éléments essentiels d’un accès facile et peu coûteux à Internet, sont souvent inexistants.Deux questions essentielles doivent être clairement évaluées pour pouvoir analyser les potentialités du commerce électronique dans les pays en développement. Premièrement, quelles sont les perspectives d’amélioration de l’accès à Internet, à un coût abordable, dans les pays à faible revenu, et à quelle échéance ? (En effet, sans Internet, pas de commerce électronique). Deuxièmement, quelles seront les principales sources de demande de transactions électroniques et de services Internet dans les pays en développement ? Parallèlement, il ne faut pas oublier les difficultés à résoudre sur le plan des infrastructures au niveau de l’électricité et des transports, ni la nécessité de définir le cadre dans lequel doit s’inscrire le commerce électronique en ce qui concerne notamment la protection des consommateurs, la sécurité des transactions, la confidentialité des données et la propriété intellectuelle.Les entreprises des pays en développement ont d’immenses obstacles à surmonter pour pénétrer les marchés mondiaux et accroître ou diversifier leurs ventes sur leurs marchés intérieurs : informations limitées sur les débouchés commerciaux, accès restreint au financement, et capacité insuffisante à se conformer aux exigences des clients étrangers en termes de qualité et de coût.Ces problèmes ne sont pas nouveaux. Mais le défi aujourd’hui est de savoir comment utiliser Internet et le commerce électronique pour éliminer ou, au moins, aplanir ces obstacles, et pour surmonter les difficultés que posent les nouvelles technologies elles-mêmes.Ainsi, l’absence d’une masse critique d’utilisateurs locaux limite les avantages du réseau pour les entreprises des pays en développement, car la technologie ne devient réellement utile que lorsqu’un nombre suffisant de prospects et de fournisseurs ainsi qu’un contenu pertinent au niveau local sont accessibles en ligne. Mais le coût élevé de l’accès décourage vivement la généralisation d’Internet dans de nombreux pays. Les monopoles des télécommunications n’y sont pas étrangers, mais c’est aussi la faible densité du réseau de télécommunications dans les régions rurales qui crée le surcoût, empêchant par endroits les connections Internet via un appel téléphonique local. Ce problème peut expliquer aussi pourquoi Internet reste dans les pays en développement, bien plus que dans les pays de l'OCDE, essentiellement un moyen de fournir des services de courrier électronique. Il est en effet moins coûteux que les autres options Internet car il ne requiert qu’un temps minimum en ligne tout en permettant des économies sur le coût des communications. Il n’en demeure pas moins que le potentiel d’Internet est de ce fait très largement sous-utilisé. Les entreprises des pays en développement se heurtent aussi à la difficulté d’établir un climat de confiance dans le domaine virtuel. Tout acte de commerce international est bâti sur la confiance, mais c’est encore plus vrai du commerce électronique en raison des exigences particulières de sécurité des transactions en ligne, de la faiblesse du coût d’entrée, et des opportunités qui s’offrent à des fournisseurs nouveaux et inconnus. La réputation compte peut-être encore plus dans l’univers du commerce électronique que dans l’économie traditionnelle, notamment dans les transactions internationales, qui posent d’épineuses questions en matière de compétence juridique. Si la géographie est censée n’avoir guère d’importance dans le monde virtuel, elle n’est pourtant pas à négliger. Les entreprises individuelles Internet, pour fiables qu’elles soient, auront encore à rassurer leurs clients si le pays dans lequel elles sont implantées est considéré comme peu respectueux de la loi.Diverses initiatives, privées ou publiques, visent donc à ancrer plus solidement la confiance dans ce type de transactions, par le biais de systèmes de notation par la profession en temps réel, de codes de conduite volontaires ou de mécanismes publics d’accréditation. Il serait prématuré de donner la préférence à l’une ou l’autre approche et, en tout état de cause, il faut encore procéder à des études sectorielles pour pouvoir répondre aux préoccupations des différents groupes d’entreprises dans les pays en développement. Les gouvernements doivent s’appliquer à établir un climat de confiance permettant aux agents économiques de conduire leurs activités en ligne sans avoir à se rencontrer physiquement ou à devoir justifier de longues relations préalables. Au-delà de normes minimales de transparence, d’impartialité et d’efficience, le cadre juridique et judiciaire du commerce électronique doit répondre à des préoccupations particulières telles que la protection de la vie privée, la sécurité et la cyberdélinquance, la propriété intellectuelle et le traitement des signatures électroniques. Tant que les éléments clés d’une stratégie à cet égard ne seront pas en place à la satisfaction de tous les partenaires potentiels du commerce électronique Membres de l'OCDE, ce seront les réglementations internes aux professions et les initiatives privées qui domineront.Des investissements sont nécessaires pour assurer l’expansion des infrastructures de télécommunications et d’Internet dans les pays en développement. L’aide publique au développement (APD) provenant des grands pays industrialisés membres du Groupe des Huit (G8) et d’autres membres du Comité d’aide au développement de l'OCDE (CAD) parviendra peut-être à les mobiliser. Une solution pourrait consister à louer les capacités inutilisées de satellites privés en orbite basse autour de la terre, pendant les heures creuses où ils transitent au-dessus des pays pauvres, afin de mettre à leur disposition une bande passante pour un coût abordable. L’APD a aussi un rôle à jouer pour renforcer les capacités des pays en développement en matière juridique et réglementaire afin qu’ils puissent participer de plain-pied aux négociations et aux débats qui façonnent les règles et protocoles régissant le commerce électronique à l’échelle mondiale.Le G8 s’est d’ores et déjà engagé à contenir la fracture numérique. Lors du sommet annuel d’Okinawa, en juillet, les chefs d’État et de gouvernement du G8 se sont penchés sur ce problème et ont adopté, en conséquence, la Charte d’Okinawa sur la société mondiale de l’information. Cette Charte prévoit l’instauration d’un cadre solide dans lequel s’inscriront l’action et les stratégies relatives aux TI, favorisant ainsi des opportunités sociales et économiques à l’échelle mondiale et créant une société de l’information à caractère véritablement planétaire.Le capital-risque public et privé commence déjà à se tourner vers les sociétés de commerce électronique des pays en développement, comme en témoigne la création d’un fonds de plusieurs millions de dollars Softbank/Banque mondiale. A une échelle plus modeste, le réseau bancaire et de téléphonie cellulaire de la Grameen Bank, quoique encore balbutiant, semble prometteur. Les solutions retenues pour fournir un accès Internet aux pauvres des régions rurales d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine seront certainement fort éloignées de celles qu’ont adoptées les pays Membres de l'OCDE. Une phase d’expérimentation, déjà engagée dans le monde en développement, est indispensable.La principale initiative issue du Sommet d’Okinawa est la création d’un Groupe d’experts sur l’accès aux nouvelles technologies (GEANT) au sein duquel les dirigeants des secteurs public et privé pourront débattre ensemble des moyens de résorber la « fracture numérique ». Ce Groupe prépare un bilan des actions déjà engagées et de celles à entreprendre pour permettre aux pays les plus pauvres de bénéficier des avantages d’Internet, dont il rendra compte au Sommet du G8 de 2001, qui se tiendra à Gênes. Une seule chose est certaine : démocratiser Internet et concrétiser son potentiel au bénéfice des plus pauvres est une tâche titanesque qui ne fait que commencer.© L’Observateur de l’OCDE, Nº224, Janvier 2001


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