Dans l'oeil du cyclone

L’évolution mondiale de la qualité des soins induira les futures performances des systèmes de santé des pays de l’OCDE. Une intensification des efforts, notamment en matière d’investissement, est nécessaire pour améliorer les systèmes de santé, particulièrement dans les pays les plus démunis.

Les personnes nées après la Seconde Guerre mondiale, dans un pays prospère de l’OCDE, ont vécu dans l’illusion que les médecines et les systèmes de santé modernes offraient une parfaite sécurité. Nous avons tendance à oublier facilement la puissance et la virulence des maladies invaincues. A ce titre, nous avons oublié la peste noire, apparue au XIV e siècle, qui a pourtant décimé un tiers de la population de l’Europe. Puis, nous avons oublié que la conquête du Mexique par l’Espagne a été largement facilitée par l’épidémie de variole déclenchée par un esclave contaminé. Cet événement a grandement affecté la population du Mexique qui de 20 millions d’habitants en 1520 est passée à 1,6 millions d’habitants en 1618.Nous avons également perdu de vue qu’environ 95 % de la population du Nouveau Monde a été décimée par des maladies auxquelles les autochtones n’avaient jamais été confrontés, telles que la grippe, la rougeole, la variole, le typhus et la tuberculose. L’ Australie, Fidji, Hawaii, l’Afrique australe et d’autres régions encore ont connu des tragédies analogues.Tout cela est juste de l’histoire ancienne, ou du moins peut-on l’affirmer ? La plus grande catastrophe naturelle du siècle dernier ne s’est pas présentée sous les traits d’un incendie ou d’une inondation, ni même d’un tremblement de terre ou d’une grande sécheresse, mais bien sous les traits d’une épidémie de grippe qui, entre 1918 et 1919, a tué 25 millions de personnes. Aujourd’hui, le SIDA devrait dépasser ce chiffre. Vingt ans après la découverte des premiers cas de SIDA, cette maladie a, d’après ONUSIDA, déjà contaminé 58 millions de personnes et tué 22 millions d’entre elles.Nous avons connu dans les pays prospères de l’OCDE une époque particulièrement favorable où de nombreuses maladies ont pu être écartées grâce aux antibiotiques et aux vaccins mis à notre disposition. La variole a été vaincue, et la poliomyélite maîtrisée. Cependant, la résistance aux microbes se développe et la tuberculose réapparaît dans de grandes villes des États-Unis et d’Europe. Le virus West Nile est arrivé en Amérique du Nord en 1999 contaminant 69 personnes à New York dont sept sont décédées. Le paludisme reste endémique dans les zones tropicales où il tue des millions de personnes.Au cours des deux dernières années, la propagation très rapide du SIDA semble avoir fait prendre conscience à la communauté internationale du phénomène de crise connu des pays les plus démunis du monde dans le domaine de la santé. Dans cette perspective, plusieurs initiatives ont vu le jour ces dernières années, au nombre desquelles figurent la Global Alliance on Vaccines and Immunisation (GAVI) (www.vaccinealliance. org), Halte à la tuberculose (www.stoptb.org), Lutte contre le paludisme, la International AIDS Vaccine Initiative (www.iavi.org), l’Initiative multilatérale sur le paludisme en Afrique (www.nih.gov/fic), le Partenariat international contre le SIDA en Afrique (www.unaids.org/africapartnership) et la Commission macroéconomie et santé de l’Organisation mondiale de la santé (www.cmhealth.org).En mai 2001, le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a institué un Fonds mondial pour la santé et la lutte contre le SIDA afin de recueillir entre US$ 7 et US$ 10 milliards pour combattre le VIH/SIDA, le paludisme et la tuberculose. Néanmoins en août dernier, seulement US$ 1,4 milliards ont été collectés et M. Annan a dû essuyer les critiques de donneurs irrités face à ses trop grandes attentes.Cependant, le chiffre avancé par le Secrétaire général des Nations Unies pourrait bien correspondre aux besoins en ce domaine. Faute d’opération de cette envergure, le problème sera tout juste effleuré et engendrera des conséquences inimaginables. Aussi, M. Annan bénéficie-t-il du soutien énergique d’un éminent économiste d’Harvard, Jeffrey Sachs.Des représentants et des organisations du monde entier souhaitent que le nouveau Fonds devienne opérationnel d’ici à la fin de 2001. Le Directeur général d’ONUSIDA, Peter Piot, a déclaré lors d’une réunion tenue en juin que l’Afrique subsaharienne, à elle seule, aurait besoin de la moitié de la somme requise par M. Annan pour lutter contre le SIDA. Les dépenses actuellement effectuées dans les pays en développement pour combattre cette maladie sont estimées tout juste à US$ 1,8 milliards de dollars.Il est vrai que sur les 36,1 millions d’individus actuellement touchés par le SIDA, la plupart vivent en Afrique subsaharienne où le nombre de personnes contaminées a augmenté, l’an dernier de 3,8 millions. Plus de 10,4 millions d’enfants dans le monde se retrouvent orphelins à cause de cette maladie, parmi lesquels plus de 90 % vivent en Afrique subsaharienne. Les prévisions sont telles que d’ici 2010, les 19 pays africains les plus gravement touchés compteront 40 millions d’orphelins.Toutefois, le SIDA n’est pas le seul problème. Quelque 8,4 millions de nouveaux cas de tuberculose ont été recensés en 1999, contre 8 millions en 1997. Selon l’OMS, cette évolution est largement imputable à la progression de 20 % de cette maladie, enregistrée dans les pays africains les plus touchés par le SIDA. D’ailleurs, des cas de tuberculose multirésistante atteignant des niveaux alarmants sont apparus non seulement en Afrique mais également en Argentine, en Estonie, en Lettonie et en Russie. La multiplication des voyages en avion entraîne la rapide propagation des souches résistantes. Au début des années 1990, les États-Unis ont dépensé près de US$ 1 milliard pour traiter seulement 350 cas de tuberculose multirésistante apparus à New York en provenance d’une souche originaire de Russie et d’Asie. La résistance à l’action des médicaments se développe dans des conditions de pharmacovigilance insuffisante due principalement à la pénurie de ressources des systèmes de santé. En effet, les bactéries peuvent développer une résistance à l’action des médicaments dans l’hypothèse où les patients ne suivent pas l’ensemble du traitement ou lorsqu’ils prennent des antibiotiques inappropriés. Le paludisme tue aussi plus d’un million de personnes chaque année – principalement des enfants – et ampute sérieusement les revenus nationaux. Selon l’OMS, cette maladie a réduit le PIB de l’Afrique subsaharienne d’environ US$ 100 milliards au cours des 30 années écoulées. En l’absence de vaccin, la résistance à l’action des médicaments augmente également. D’après certains modèles épidémiologiques, le réchauffement de la planète engendre une recrudescence du paludisme qui touchant actuellement 45 % de la population mondiale devrait atteindre 60 % d’ici la fin du siècle prochain. Le paludisme a fait sa réapparition dans certaines régions des États-Unis, en Corée, dans le Sud de l’Europe et dans l’ex-Union soviétique. Des scientifiques ont d’ailleurs entrepris, au Royaume-Uni d’évaluer les risques du retour possible de cette « fièvre des marais » qui a sévi du XVI e au XVIII e siècle.Les pays de l’OCDE peuvent-ils se permettre d’ignorer ces problèmes ? La réponse est non, et pas seulement pour des raisons d’éthique. Les coûts des systèmes de santé dans les pays de l’OCDE atteindront des niveaux inacceptables en raison de la progression des maladies mais également de la résistance à l’action des médicaments. Dès lors, il semble que les pays de l’OCDE se trouvent confrontés à un choix difficile mais clair : soit ils investissent, dès maintenant, plusieurs milliards de dollars pour aider de manière rationnelle les pays en développement à résoudre la crise de leurs systèmes de santé. Soit, ils devront verser dans les années à venir des centaines de milliards de dollars pour faire face aux catastrophes humanitaires internationales, à l’effondrement des économies (et des marchés d’exportation de l’OCDE), aux vagues de réfugiés démunis ainsi qu’à l’apparition de maladies virulentes résistantes à l’action des médicaments.La création du Fonds mondial pour la santé est, à cet égard, une initiative majeure qui risque cependant de se heurter à de nombreuses difficultés, dès lors qu’il convient de veiller notamment à alléger et non à alourdir la charge administrative et de planification pesant sur les pays en développement. Faute de coordination entre les donneurs, les pays en développement sont contraints d’affecter la plus grande partie de leurs maigres ressources administratives et financières aux formalités de mise en conformité requises par ces derniers. Une réforme s’impose dans ce domaine.De la même manière, le contrôle du nouveau Fonds appelle une réflexion approfondie. En particulier, ce contrôle doit-il s’apparenter à une opération distincte induite par les donneurs ou alors doit-on considérer que les pays en développement et les populations démunies y seront associés, à défaut de participer plus étroitement aux processus décisionnels ?Le prix des médicaments constitue un autre questionnement. L’accord conclu par l’Organisation mondiale du commerce sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) doit être révisé de manière à promouvoir la santé publique. Les incitations à la recherche sont essentielles, cependant il y aurait peut-être intérêt à ce qu’elles soient impulsées par un fonds international garantissant efficacement l’achat de médicaments et qui de surcroît considère la santé comme un bien public mondial et non comme un produit de luxe accessible aux seuls individus susceptibles de se l’offrir. En dépit de la large publicité qui lui a été faite, le système actuel de brevets a débouché sur la production de médicaments contre le SIDA, inaccessibles à la plupart de ceux qui en ont besoin. Du reste, aucun autre nouveau médicament contre la tuberculose et le paludisme n’a été mis au point ces trente dernières années.Pour finir, les systèmes de santé nationaux dans les pays en développement doivent être renforcés. À ce titre, il convient de développer un mécanisme d’aide, mais également de diminuer les remboursements au titre de la dette et enfin d’assurer le maintien d’une aide dans le but de renforcer les capacités et l’assistance technique. En 1999, l’effort global des donneurs en faveur de l’ensemble des programmes de santé, mis en oeuvre en Afrique subsaharienne, a représenté seulement US$ 1,30 par personne ; montant que Jeffrey Sachs qualifie de « tragiquement insuffisant ».Les stratégies en matière de sécurité sanitaire ne sauraient plus être envisagées dans une perspective strictement nationale. Elles doivent s’inscrire dans un contexte mondial. En effet, les services de santé et les stratégies de santé publique des pays de l’OCDE s’avéreront à terme inefficaces s’ils ne prennent pas en considération l’interdépendance des problèmes sanitaires se posant à l’échelle mondiale. Nous mesurons aujourd’hui plus que jamais l’ampleur et la gravité de ces problèmes. L’occasion s’offre à nous aujourd’hui de tenter de les résoudre. Choisirons-nous d’investir dès maintenant ou de payer plus tard ?© L’Observateur de l’OCDE, Nº229, Novembre 2001


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016