Éthique, Médecine, Économie et Pouvoir

Les médecins font face aujourd’hui à un éventail stupéfiant de choix et de contraintes qui vont de la découverte technologique aux pressions budgétaires de plus en plus fortes. Leurs dilemmes s’étendent bien au-delà du diagnostic et du traitement.

Le monde de la santé a connu au cours des dernières années de profondes mutations. Le vieillissement progressif des populations, leur information chaque jour plus pertinente, l’industrialisation de la production de soins, les contraintes économiques et la révolution biotechnologique, toutes ces mutations ont contribué à soulever de graves questions auxquelles les acteurs de tout système de santé sont confrontés aujourd’hui. Elles peuvent probablement se résumer à l’expression d’une inquiétude : existe-t-il une éthique des choix ? Et si oui, quelle est sa consistance à l’aune des critères qui, de l’Antiquité à nos jours, ont permis l’édification d’une philosophie de la pratique médicale ?En soulevant ces questions, en exprimant cette inquiétude, en réalité c’est toute la problématique du sens, de la recherche du sens de l’acte médical qui est posée. Le médecin est confronté chaque jour davantage à la question du sens de sa pratique. En effet, le contenu de ses connaissances est nécessairement limité face au vertige que lui procure la lecture de toutes les découvertes issues de la biologie moléculaire et des sciences du génome. Mais il y a aussi son sens de la compassion et de l’altruisme, et son souci d’aider et de soutenir la personne malade qui vient lui confier sa vie. En même temps, il est responsable aux yeux de la collectivité de l’usage qu’il va faire des ressources que celle-ci est prête à consacrer à la santé et il est témoin de la judiciarisation et la médiatisation de son métier. Enfin il voit la désagrégation progressive des structures sociales classiques et donc de son statut de notable.Cette question, à son tour, en engendre une autre : Quelle est l’identité du médecin, qui est-il avant tout ? Une machine à apprendre et qui doit tout savoir ? Un acteur économique qui doit faire attention aux dépenses qu’il génère ? Un praticien qui doit se protéger par une médecine défensive ? Un rempart illusoire contre la souffrance, l’angoisse ou la solitude de ses concitoyens ? La solution serait simple si la médecine était une science. Malheureusement (ou heureusement peut-être !), elle n’est qu’un art. C’est-à-dire, une recherche permanente d’un absolu philosophique, la Santé, le Bien-être ou, en quelque sorte, le Bonheur peut-être.En 2000, 49 % des 80 milliards d’Euros dépensés par l’assurance maladie française ont été consacrés à l’Hôpital. Comment celui-ci peut-il aujourd’hui répondre à l’impossible équation entre proximité, excellence, efficience et humanisation ? A l’instar du problème des médecins qu’il abrite et qu’il forme, il se trouve confronté, lui aussi, à une crise identitaire et philosophique. N’est-ce pas vers les services d’urgence des hôpitaux que se sont tournés, au plus grave de la crise économique au début des années 1990, ces milliers de sans-abri ? Ils étaient indifférents au coût financier considérable que leurs appels au secours, pour lesquels la réponse se limitait souvent à une simple poignée de main ou à un bol de nourriture, allaient engager. (Savez-vous que chaque minute de fonctionnement d’un hôpital comme celui où j’exerce coûte près de 5 000 FF, c’est-à-dire presque un mois du salaire minimum français ?)N’est-ce pas vers les hôpitaux que les familles se tournent de plus en plus afin d’y accueillir leurs proches en situation de fin de vie pour que celle-ci se fasse à la fois dans les meilleures conditions d’absence de souffrance, et en même temps, le plus loin possible des lieux où s’est déroulée leur vie (plus de 80 % des personnes aujourd’hui meurent à l’hôpital) ?Et pourtant, toutes ces crises, toutes ces contradictions ne sont qu’apparentes. Car, dans cette main tendue, dans ce bol de soupe, dans cet accompagnement silencieux et impuissant vers la mort, la pratique de la médecine trouve en vérité, hier mais tout autant aujourd’hui, l’essentiel de son sens. Donner un moment de réconfort, être simplement présent et témoigner de la compassion dans des moments où la vie s’échappe sont encore des actes médicaux !La science en elle-même et à elle seule ne permet pas de façon exclusive de définir la pratique médicale, elle n’en est qu’un outil, elle n’en est qu’un moyen, et le sens probablement se perd si à côté de la maladie, le médecin venait à oublier le malade, si à côté de la douleur, le médecin venait à oublier la souffrance, si à côté de la réalité, le médecin venait à oublier l’espoir. Mais, allons plus loin. À côté de la question du sens et de l’identité du médecin et de l’hôpital, une autre question se pose et se posera davantage encore dans l’avenir. Il s’agit de la question du pouvoir.Ce pouvoir médical, à son apogée à la fin de la deuxième guerre mondiale, s’exprimait dans le rapport perpendiculaire d’un médecin debout, en bonne santé, propre et bien habillé avec un malade couché, innocent, inculte et muet.L’absence de loi sur l’éthique, sur le respect des personnes soumises à la recherche biomédicale, l’absence d’association de patients capables de revendiquer les droits légitimes et inaliénables de toute personne entrant dans un hôpital ou soumettant sa vie ou sa santé aux mains d’un médecin, tout ceci concourrait à déséquilibrer cette relation au profit unique du médecin, tout puissant dans son univers hospitalier, terrifiant autant qu’opaque.Heureusement, l’immense majorité d’entre eux ont usé avec sagesse de cette puissance dans le seul but d’aider les patients. Mais, nous avons vu, ailleurs et dans d’autres temps, les effets pervers que pouvaient entraîner l’usage immodéré, inadapté, inadéquat de cette puissance, de ce pouvoir.Qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure d’Internet, des associations de lobbying, des médias, à l’heure où le médecin n’apparaît le plus souvent aux yeux de la société que comme le responsable des déficits de la sécurité sociale, de l’augmentation des prélèvements sociaux, que comme un être souvent incompétent,capable de toutes les erreurs, incapable de charité ou d’amour ? S’il y a dans cette image profondément caricaturale et grotesquement fausse du corps médical, une envie sous-jacente de briser, à sa source, l’origine du pouvoir médical, il n’y a pas pour autant de véritables propositions concrètes pour l’établissement d’un système de santé, d’un vrai système de soins capable de promouvoir la santé, d’éradiquer la souffrance et de respecter la vie, la valeur et la dignité de tout être humain.La France a dépensé près de 900 milliards de francs pour la santé (10 % de PIB) mais les Français sont-ils satisfaits de leur système de santé ? Sont-ils d’accord pour dépenser autant pour une valeur, la Santé qui leur semble bien abstraite tant qu’ils sont à l’âge de payer pour elle et non à l’âge d’en bénéficier ?Le monde de la santé est-il heureux de disposer de tous ces moyens alors qu’en France sur 800 000 infirmières, 50 000 ont mis fin prématurément à leur carrière, que sur 39 000 postes de praticiens hospitaliers, 3 000 sont toujours vacants ? Avons-nous su répondre aux espérances légitimes de la jeunesse en terme d’équité, de compassion, quand nous acceptons silencieusement l’idée que des malades atteints de SIDA ou de cancer en Europe seront soignés et guéris grâce à des traitements efficaces mais que ces mêmes malades, simplement parce qu’ils sont africains, asiatiques, pauvres et dociles, meurent de ces mêmes maladies dans l’indifférence et l’abandon ?Si l’on ne veut pas aboutir à un effondrement de nos systèmes de santé sous l’effet combiné des contraintes économiques qui s’essoufflent à financer le progrès médical, de la crise de conscience d’un monde médical qui ne comprend plus ce que l’on attend de lui et de l’émergence d’une citoyenneté « patiente » qui vient combler le vide d’un pouvoir médical déchu, il nous faudra trouver des réponses à cette question du sens.Mais, malgré les difficultés, malgré les soubresauts d’un monde en profonde évolution, il n’y a pas lieu d’être pessimiste.D’autres valeurs viennent aujourd’hui nous aider à trouver des réponses aux interrogations pressantes d’un système qui ne sait plus très bien vers où aller.Car en réalité, le pouvoir et le sens ne se comprennent qu’au travers du Partage. C’est dans la relation singulière, unique, privilégiée, c’est dans le respect de l’autre, c’est dans le rôle de garant des droits, du droit à l’universalité de l’accès à des soins de qualité, du droit à l’information, du droit à partager la connaissance, du droit à l’équité en matière de santé, du droit enfin à la dignité et à l’espoir. C’est dans tout cela, dans une alliance devenue invincible, que les patients comme les médecins, les administrateurs comme les économistes, les industriels comme les chercheurs, pourront enfin créer des conditions pour qu’un système de soins à la hauteur des espérances de tous et des réalisations, et plus encore des potentiels, de la science, puisse se mettre en place. Il garantira à chacun que tout sera fait, dans les limites du disponible, pour que toute vie s’épanouisse, cherche sa voie, trouve son bonheur, dans la sérénité et le silence d’un corps bien portant.Bien sûr, chaque pays, chaque région devra définir démocratiquement ses priorités en matière de santé, en tenant compte de ses besoins mais aussi de ses ressources. De la même manière, il est fondamental que la « gouvernance » globale de ces problématiques passe par le partage entre le Nord et le Sud. Enfin, il faudra encourager les initiatives visant à soutenir le droit des jeunes à s’engager dans les actions philanthropiques liées à la santé.L’économie d’un pays ou du monde ne peut se substituer à l’éthique. Elle ne peut être une Éthique. Mais l’économie nous impose des choix et l’éthique nous aide à les faire. En quelque sorte, à une éthique aveugle adossée à un pouvoir médical absolu doit se substituer une éthique des choix, basée sur le partage.Alors, dans une éthique rénovée, dans un pouvoir partagé, dans une médecine efficiente et accessible à tous, chacun prendra sa part du pouvoir avec un objectif commun, une seule idée en tête, celle qui veut que tous, citoyens d’un même monde, nous ayons tous les mêmes droits et face à la maladie, la souffrance ou l’adversité, les mêmes chances.


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016