Fécondité et changement social

Les taux de fécondité – le nombre d’enfants nés pour assurer la prochaine génération – sont généralement faibles dans les pays de l’OCDE. C’est là une source majeure de préoccupation pour les pouvoirs publics car cela contribue au vieillissement des sociétés et signifie qu’il y a moins de contribuables pour les fonds de pension, les services de santé, etc… Pourtant, près d’un siècle de politiques publiques destinées à encourager les familles nombreuses n’ont pas réussi à faire décoller les taux de fécondité. Le cas de la Suède peut nous aider à comprendre pourquoi.

Pour combattre le développement de la pauvreté, du chômage et des mauvaises conditions de logement pendant la crise économique mondiale des années 1930 et 1940, de nombreux gouvernements ont lancé des programmes de protection sociale. Mais en Suède les autorités étaient moins préoccupées par ces problèmes que par la baisse du taux de fécondité. Des économistes suédois réputés, Alva et Gunnar Myrdal, affirmaient dans leur livre paru en 1934 sur la crise de la démographie que la Suède devait augmenter son taux de fécondité. À l’époque, ce taux était inférieur à deux enfants par femme contre quatre au début du siècle. Pour renverser cette tendance il fallait, selon eux, une réforme sociale en faveur de la famille. Leurs propositions assignaient clairement la responsabilité des objectifs démographiques aux pouvoirs publics et comprenaient aussi bien les soins médicaux maternels et infantiles, que l’accouchement gratuit, des allocations de maternité et de logement, ou encore des allocations familiales.Du fait de l’évolution des systèmes de protection sociale et de réformes profondes concernant la sexualité et la procréation, le taux de fécondité a fluctué aux alentours de deux enfants par femme pendant la plupart des cinquante dernières années. Ce taux a culminé à environ 2,5 au milieu des années 1940, au moment de l’introduction des allocations familiales après la fin de la deuxième guerre mondiale mais il n’a jamais retrouvé son niveau du début du siècle.Récemment, une forte baisse a ramené ce taux au niveau le plus bas jamais enregistré en Suède soit 1,5 enfants par femme en 2000. À nouveau, les pouvoirs publics redoublent d’efforts en faveur des parents et augmentent les avantages accordés aux familles avec enfants, espérant ainsi renverser la tendance. Ces 60 dernières années, certains changements ont nettement influencé le taux de fécondité, mais pas toujours de manière prévisible. En 1939, une loi empêchant les employeurs de licencier les femmes pour cause de mariage, grossesse ou naissance d’un enfant, a permis de faire remonter le taux de fécondité. Davantage de femmes étaient alors en mesure de se marier et d’avoir des enfants tout en continuant à gagner de l’argent. Depuis cette époque, la plupart des Suédoises ont cherché à combiner maternité et activité professionnelle.L’étape décisive suivante, pour les femmes déjà actives sur le marché du travail, est survenue dans les années 1960 lorsqu’une phase de développement économique rapide a augmenté les possibilités de suivre des formations et des études supérieures, et d’obtenir des emplois bien rémunérés. Les employeurs faisaient tout pour recruter (hommes ou femmes). On discutait de l’égalité des sexes et des rôles assignés aux femmes et aux hommes, et la liberté économique des femmes augmentait.De nombreuses femmes ont aussi profité de la nouvelle liberté sexuelle offerte par la pilule contraceptive et le stérilet. Bien que les méthodes contraceptives (surtout préservatif et diaphragme) aient fait partie de l’éducation sexuelle à l’école (introduite sur une base volontaire en 1942 et rendue obligatoire en 1955), les mentalités restaient strictes à l’égard de la sexualité. L’abstinence avant le mariage était la seule recommandation possible pour les écoles. L’introduction de la pilule, moyen simple et fiable de contraception pour les femmes, a contribué à faire évoluer les attitudes, permettant aux jeunes gens de vivre ensemble sans se marier.L’expansion économique des années 1960 a rétabli la confiance en l’avenir et le taux de fécondité a augmenté dépassant 2,5 enfants par femme, mais ce temporairement. De nombreuses femmes se sont trouvées ballottées entre leur travail à plein temps, les soins à apporter aux enfants et les tâches domestiques car les systèmes de garde d’enfants étaient inadaptés. Elles avaient gagné le droit de travailler à plein temps mais les hommes ne réclamaient pas le partage des tâches domestiques. De ce fait, elles sont nombreuses à se souvenir de ces jours de « progrès » comme d’une période où elles ont travaillé dur avec un sentiment constant d’insuffisance.Le besoin d’un contrôle des naissances plus efficace était devenu évident. La pilule était une aide mais elle restait encore chère et à usage restreint surtout pour les jeunes femmes célibataires. Puis en 1974 le gouvernement promulgua une loi autorisant l’avortement sur demande. Pour être sûrs que l’avortement soit bien considéré comme une solution de dernier recours, les pouvoirs publics ont fait en sorte que tous les contraceptifs soient facilement accessibles à tous. Des services de planification familiale assurés par des sages-femmes spécialement formées ont été rapidement mis sur pied dans tous les centres de santé du pays.Les femmes qui jonglaient avec travail et famille ont enfin été en mesure de planifier leurs grossesses. Effectivement, depuis le début des années 1970, il est devenu courant et socialement acceptable que des jeunes aient une relation stable sans avoir d’enfants. La plupart des jeunes femmes veulent terminer leurs études et trouver un emploi avant de fonder une famille. En 1975, l’âge moyen d’une femme primipare était de 24 ans ; en 1998 il était passé à 28 ans.Paradoxe démographique Cette tendance à avoir moins d’enfants a fait chuter le taux de fécondité à 1,6 dans les années 1970, niveau le plus bas jamais atteint jusque-là. Cette décennie a vu se multiplier les structures publiques de garde à la journée et les hommes ont été officiellement encouragés à partager la responsabilité de la garde des enfants grâce à un congé de paternité de six mois payé à 90 % de leur salaire. Mais dans le même temps, les femmes devenaient économiquement les égales des hommes en vertu d’une nouvelle loi sur l’imposition individuelle rendant chaque adulte responsable de ses gains et capable de subvenir à ses besoins. L’augmentation du nombre de divorces a été un résultat indirect de tous ces changements, aucune femme ne se sentant plus obligée de poursuivre une relation malheureuse pour des raisons économiques ou par respect des convenances.Le début des années 1980 a coïncidé avec une nouvelle période d’expansion économique. Le pourcentage des femmes dans la population active était élevé, un des plus élevé de la zone de l’OCDE : en effet 86 % des femmes de 20 à 64 ans et 90 % des hommes du même groupe d’âge avaient un emploi rémunéré. La plupart des hommes travaillaient à plein temps, tandis qu’un tiers des femmes étaient à temps partiel. Peu à peu, le taux de fécondité est remonté jusqu’à 2,1, alors que d’autres pays européens comme l’Italie, l’Allemagne et la Hongrie annonçaient des taux entre 1,3 et 1,5 enfants par femme. Ce haut niveau de fécondité suédois, en dépit d’un taux d’emploi féminin particulièrement élevé, s’explique par des prestations familiales généreuses et par une meilleure infrastructure de garde des enfants qui ont permis aux femmes d’avoir un troisième enfant tout en continuant à travailler.En 1989, les congés combinés de maternité et de paternité rémunérés à 90 % du salaire ont été portés à 12 mois, avec la possibilité de trois mois additionnels bénéficiant alors d’un salaire minimum. De plus, l’un ou l’autre des parents a obtenu le droit à un congé payé pouvant aller jusqu’à 60 jours par an pour s’occuper d’un enfant malade.Mais le retournement de la conjoncture économique dans les années 1990 qui s’est traduit par une profonde récession accompagnée d’un taux de chômage élevé, a mis fin à ces réformes. Les efforts visant à rétablir la santé de l’économie passaient par des coupes budgétaires dans presque tous les secteurs du système de protection sociale, y compris celui des allocations familiales. Le taux de fécondité est retombé à 1,5 enfants par femme à la fin des années 1990, chiffre le plus bas jamais enregistré. Les dernières années de la décennie ont vu la conjoncture s’améliorer et les allocations familiales et le congé parental ont été à nouveau augmentés. Mais le chômage des femmes est resté élevé et très peu d’entre elles décidaient de fonder une famille avant d’être rassurées sur leur avenir économique. Les femmes qui sont en dehors du marché du travail ou qui n’ont que de très faibles revenus, en raison du chômage ou parce qu’elles poursuivent leurs études, présentent le taux de fécondité le plus bas. Qui plus est, il ne semble pas y avoir de jeunes femmes qui décident d’avoir des enfants au lieu de chercher du travail ou de poursuivre des études. C’est une rupture avec les tendances suédoises précédentes qui va à l’encontre de celles de plusieurs autres pays de l’OCDE tels que les États-Unis et le Royaume-Uni.Pendant ce temps, la population continue de vieillir. Mais tout nouveau programme de réforme sociale destiné à résoudre cette crise démographique devra prendre en compte le fait qu’en Suède les femmes comme les hommes veulent d’abord et avant tout travailler et gagner leur vie avant d’élever des enfants.*QWeb est un forum sur la santé et l’émancipation des femmes© L’Observateur de l’OCDE, Nº229, Novembre 2001


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