Le e-campus mondial : bientôt une réalité ?

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Vingt-quatre siècles après l’Académie de Platon, les jours de l’université intra muros sont-ils comptés?

Où que vous soyez dans le monde, en vous connectant sur http://www.cardean.edu vous pouvez vous inscrire à une formation en commerce, en gestion ou comptabilité dispensée par une université appartenant à un consortium d’établissements prestigieux tels que Stanford ou la London School of Economics. Vous n’aurez pas besoin de quitter votre bureau puisque toutes les formations de Cardean University sont entièrement assurées en ligne. Il s’agit là de l’exemple apparemment le plus respectable d’une nouvelle espèce d’universités virtuelles. Le catalogue des formations et les effectifs sont encore modestes mais le potentiel de ces fournisseurs internationaux du savoir est époustouflant. Passerons-nous bientôt nos diplômes sur le web ? Et faut-il donc en conclure que vingt-quatre siècles après l’Académie de Platon, les jours de l’université intra muros sont comptés ?Si les années 1990 ont été le témoin de nombreux débats relatifs à l’avènement de l’enseignement « virtuel » et au développement de l’exportation de services d’éducation, très peu d’actions ont suivi. De nombreux établissements supérieurs ont commencé à utiliser les médias électroniques à l’appui de leur enseignement sans toutefois en changer la structure. Les véritables cours virtuels étaient généralement expérimentaux, à petite échelle ou de qualité douteuse.Mais des représentants des gouvernements de l’OCDE ont constaté l’amorce d’un décollage de l’enseignement virtuel depuis deux ans, lors d’une réunion récente à Tokyo avec des experts de la cyberformation (voir références). L’économie mondiale de l’enseignement virtuel pourrait bien devenir une réalité sous l’effet conjugué de trois phénomènes.Premièrement les possibilités techniques d’Internet et des technologies connexes permettent désormais de dispenser des formations de haute qualité, partiellement ou totalement en ligne. Les observateurs de l’éducation ont été favorablement impressionnés par la très haute qualité de la plate-forme créée par Cardean, à grands frais, il faut le souligner.Deuxièmement, la structure et les motivations de la population estudiantine ayant profondément changé, une transformation tout aussi radicale est nécessaire dans l’offre et dans la façon de dispenser les formations. L’époque est révolue où l’enseignement supérieur s’adressait à une minorité de la population, essentiellement de grands adolescents ou de jeunes adultes étudiant à plein temps pour décrocher une licence. Dans de nombreux pays les universités ont développé l’enseignement à temps partiel, ont institué de nouveaux modes de formation extra muros souvent en partenariat avec les entreprises et ont assoupli la reconnaissance d’équivalences. Mais les établissements déjà existants continuent à fonctionner selon leurs schémas habituels : un campus physique, un corps enseignant, une année rythmée en trimestres ou en semestres et l’admission chaque année de nouvelles cohortes de jeunes étudiants fraîchement émoulus de l’enseignement secondaire. La création d’institutions entièrement nouvelles, sans campus, pourrait annoncer un bouleversement plus profond.Troisièmement, certains pays réalisent tardivement l’importance que pourrait avoir les échanges internationaux pour les services de formation. Jusqu’à présent les études suivies à l’étranger constituaient la part la plus importante de ces échanges. Aujourd’hui, la cyberformation ouvre de nouvelles perspectives et permet aux consommateurs d’importer un large éventail de services. Les États-Unis ont inscrit les services d’éducation sur la liste des services à libéraliser dans le cadre des négociations de l’AGCS (Accord Général sur le Commerce des Services) sur les échanges de services.Cette conjonction d’évolutions technologiques, éducatives et commerciales est encore loin de représenter une menace sérieuse pour les systèmes éducatifs nationaux, même si chacun de ces éléments ne cesse d’évoluer. Selon une enquête réalisée l’an dernier, 57 % des universités canadiennes proposent déjà des formations en ligne, offrant 3 000 cours au total. Dans d’autres pays, la cyberformation ne concerne qu’une minorité d’établissements mais leur nombre augmente rapidement : aux Pays-Bas, par exemple, seule une université sur quatre offre un environnement pédagogique électronique, mais 90 % envisagent de leur emboîter le pas.Le lien physique unissant le campus et l’étudiant est déjà largement remis en question. En Australie, un étudiant sur sept est inscrit comme « externe », sa présence in situ est donc ponctuelle ou facultative. Sur le plan commercial, l’éducation est au moins le cinquième secteur d’échanges internationaux de services aux États-Unis. Cependant, la plupart de ces échanges reposent encore sur le déplacement physique des étudiants étrangers, alors que la cyberformation reste un phénomène national. L’université virtuelle multinationale est encore un rêve dont Cardean n’est pour l’instant qu’un prototype. Pourtant, de nombreux représentants gouvernementaux présents à Tokyo s’inquiètent de cette évolution. Les États-Unis sont bien placés pour exporter des services d’éducation – l’industrie du test d’évaluation, par exemple, constitue déjà un marché conséquent au niveau international – et il est peu probable que le système éducatif américain se voit jamais inquiété par des acteurs extérieurs. En revanche, les pays plus petits peuvent redouter de subir une domination culturelle et de perdre le contrôle d’un service considéré par les gouvernements comme un instrument crucial pour orienter le développement de leurs sociétés. Les États-Unis eux-mêmes reconnaissent que l’enseignement primaire et secondaire doivent être exclus des négociations de l’AGCS mais certains pays craignent également des intrusions étrangères dans les formations universitaires sanctionnées par des diplômes.À l’avenir, plusieurs problèmes clés devront être résolus avant le véritable décollage de l’exportation de la cyberformation. Les questions du contrôle de qualité et de l’agrément sont cruciales. Les étudiants ont besoin de savoir quelle est la valeur intrinsèque de la formation achetée, mais aussi comment elle sera appréciée, en particulier par les employeurs. Certains pays établissent déjà au niveau national une habilitation des institutions et un agrément des diplômes qui garantissent à l’étudiant que la formation qu’il reçoit est reconnue et appréciée par d’autres. Cela est beaucoup plus difficile à réaliser pour les prestataires étrangers. L’agrément international n’en est qu’à ses débuts : la Global Alliance for Transnational Education, l’une des principales organisations oeuvrant dans ce domaine, n’a encore reconnu que quatre institutions.Un autre point étroitement lié au précédent est le protectionnisme. Les négociations de l’AGCS devront s’attaquer à une série de mesures prises par les pays pour freiner l’importation de services éducatifs : mesures et législations directes, non-reconnaissance des qualifications étrangères, lois sur les télécommunications et restrictions sur le déplacement des personnes. Il s’agira en fait de s’opposer à une motivation fondamentale : le désir de garder le contrôle de son propre système d’éducation.Les États doivent formuler plus clairement quels sont les objectifs de leurs systèmes éducatifs qu’ils veulent garder dans le domaine public et prendre conscience du potentiel immense des prestataires privés, nationaux ou étrangers pour assurer le reste.Avant que le cyber-enseignement ne puisse concurrencer sérieusement l’enseignement traditionnel il faut répondre à une question simple : est-il rentable ? Initialement, on supposait que la formation de milliers de personnes via des logiciels intelligents permettrait des économies considérables par rapport à la configuration traditionnelle d’un enseignant dans une classe. Il est aujourd’hui largement accepté que l’efficacité de l’étude ne puisse aller sans un certain degré d’interaction humaine, par e-mail ou par un contact direct entre l’étudiant et l’enseignant. De plus, les coûts fixes de la mise en place d’une plate-forme de cyberformation de qualité peuvent être énormes : le dispositif de Cardean a coûté plusieurs centaines de millions de dollars. Dans ces conditions, seuls les opérateurs qui pourront vendre leurs services à échelle mondiale, seront gagnants. Au départ, les cours les plus rentables à savoir les MBA et les formations pour dirigeants seront probablement privilégiés. Ce qui pourrait repousser quelque peu le moment où les universités virtuelles pourraient sérieusement concurrencer les formations classiques du premier cycle.Enfin, les problèmes liés à la propriété intellectuelle se posent avec une acuité croissante. Quand en avril 2001, le Massachusetts Institute of Technology a annoncé qu’il allait mettre sur Internet la totalité de ses notes de cours, son objectif affirmé était de lutter contre une tendance à la privatisation du savoir. Le MIT a également précisé que ces notes ne constituaient pas en elles-mêmes des cours. Cependant, ceux qui tentent de vendre leurs formations en ligne risquent d’avoir des difficultés à protéger leurs produits contre certaines formes de piratage. Au mieux cela aurait l’avantage d’éliminer les opérateurs qui inondent les étudiants de matériel de cours sans aucun suivi individualisé. L’inconvénient est que les universitaires les plus éminents pourraient se montrer réticents à vendre leur savoir aux fournisseurs en ligne, de crainte que des duplications à l’infini ne dévalorisent leur propre contribution intellectuelle ainsi que la renommée des établissements où ils enseignent.Certains participants à la réunion de Tokyo ont adressé des mises en garde contre la cybermania, cette foi exagérée dans la capacité des communications électroniques à transformer le monde. La cyberformation est aussi loin de représenter une menace pour l’enseignement en campus que les importations de services éducatifs le sont de mettre en péril l’enseignement national dont le volume est bien plus conséquent. Ceci étant, nul doute que ces deux phénomènes sont bien réels et qu’ils progressent rapidement. Les ministres de l’éducation y sont d’ailleurs très attentifs : réunis à Paris au début de l’année 2001, ils ont demandé à l’OCDE de surveiller les évolutions dans ce domaine et de leur en faire rapport.


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