Le déficit d’innovation en Russie

Direction de la science, de la technologie et de l'industrie

Il peut paraître étonnant de parler d’un déficit d’innovation en Russie, un pays qui a été pendant si longtemps un bastion du savoir scientifique. Pourtant, c’est précisément ce qui se passe depuis l’éclatement de l’Union soviétique.

L’investissement dans la recherche et le développement (R&D) a considérablement reculé depuis 10 ans : d’un peu plus de 2 % du PIB en 1990 il est passé à un peu plus de 1 % en 1999 contre une moyenne de 2,2 % pour l’OCDE. Pourtant, avant les années 1990, le pays était considéré par tous comme une véritable mine de science et de technologie qui tenait sa place dans des domaines comme la physique théorique et la technologie nucléaire. C’était également un leader mondial des technologies spatiales. L’effondrement de l’économie soviétique, et particulièrement du complexe militaro-industriel auquel la Russie consacrait l’essentiel de ses investissements de R&D, a causé la chute d’un système qui reposait en grande partie sur le prestige technologique et la planification bureaucratique.Les crises financières, le délabrement de l’équipement, le chômage et la supériorité des salaires pratiqués dans d’autres secteurs ont conduit de très nombreux chercheurs – et aussi des techniciens – à abandonner la science et la technologie, ou même à quitter le pays. Au début des années 1990, l’émigration permanente de scientifiques et de technologues russes vers l’Allemagne, Israël, les États-Unis et le Canada a considérablement augmenté. Cette « fuite des cerveaux » s’est maintenant ralentie et la Russie se place encore à l’égal des grands pays de l’OCDE pour le nombre de chercheurs par rapport à la population active. Néanmoins, le nombre de personnes qui travaillent dans les secteurs scientifique et technologique est à peine égal à la moitié de ce qu’il était en 1990, alors que la demande de qualifications reste élevée dans la plupart des pays de l’OCDE.La transition vers une économie de marché semble avoir oublié le secteur R&D où s’installe un climat d’inertie institutionnelle et une absence d’initiative personnelle. Le gouvernement continue de financer la plus grande part des dépenses de R&D en Russie, un tiers seulement provenant de l’industrie. C’est-à-dire nettement moins que dans les pays avancés de l’OCDE où les entreprises sont la principale source d’accroissement des dépenses en R&D. Le seul type de financement de R&D qui ait sensiblement augmenté au cours des 10 dernières années est le financement étranger. Il a plus que doublé pour atteindre 10,3 % du total en 1999 (contre 4,6 % en 1995) et ce, grâce à des dons et à des investissements étrangers. Mais le danger de ces financements étrangers est qu’ils sont volatils, subordonnés à l’opinion du monde des affaires et sujets à la concurrence d’autres pays.Les rigidités institutionnelles restent pour la R&D une contrainte majeure, et le secteur privé a peu de possibilités d’investir dans la R&D pour accroître ses performances économiques. De ce fait, l’essentiel de la R&D continue d’être assuré par les Académies des Sciences (des laboratoires publics subordonnés à divers ministères et instituts technologiques).Selon les chiffres officiels, une part relativement importante de la R&D est assurée par les entreprises, mais cela tient surtout à l’inclusion dans ces chiffres des 2 500 instituts de recherche et de technologie. En fait, la faiblesse du lien offre/demande entre ces instituts et les entreprises est un défaut majeur du système d’innovation qui se met en place en Russie. Facteur aggravant, la part de l’effort public consacrée à la recherche fondamentale a augmenté par rapport à celle destinée aux programmes de recherche appliquée, mieux à même de répondre aux besoins économiques et sociaux immédiats. La recherche universitaire, si importante ailleurs pour l’innovation, n’apporte en Russie qu’une contribution minime à la R&D scientifique et technologique. Or, sans la recherche universitaire, un chaînon manque dans la diffusion des connaissances et technologies. Elle fait également défaut pour la constitution de partenariats public/privé axés sur l’innovation, comme ceux dont ont bénéficié les économies de l’OCDE.Malgré l’importance de ses actifs et de ses réussites au niveau international dans plusieurs disciplines scientifiques, la production scientifique et technologique russe est assez modeste : la Russie ne se situe qu’au septième rang mondial pour le nombre de publications scientifiques avec environ 3,5 % du total. Et le nombre de ses demandes de brevets n’a cessé de diminuer dans les années 1990 (1 pour 10 000 habitants en 1997 contre 4,5 aux États-Unis, 2,5 dans l’Union Européenne et 3,8 dans les pays nordiques). Le marché peut très bien être le moteur de l’innovation mais l’intervention de l’état est nécessaire pour réduire les risques et inciter à la transformation des connaissances en produits et procédés nouveaux. L’OCDE a maintes fois répété que les gouvernements devaient jouer un rôle ciblé mais actif d’encouragement à l’innovation. Pour inciter les entreprises à se moderniser et à investir dans la R&D et l’innovation, certaines conditions doivent être en place, notamment des politiques adaptées de la fiscalité, de la concurrence, et des marchés des produits et du travail. Susciter une interaction entre la recherche publique et l’industrie est aussi l’affaire des gouvernements. Or, il y a en Russie un déficit marqué d’incitations au développement de relations plus étroites entre les établissements publics de recherche et l’industrie. Il est clair que des réformes réglementaires s’imposent notamment des mesures susceptibles d’encourager la mobilité des chercheurs et les partenariats public/privé. En fait, les crédits de la recherche pourraient être utilisés pour faciliter de tels partenariats.Un autre chaînon manquant du système d’innovation émergeant en Russie est le capital-risque. Le peu qui existe provient de l’étranger, généralement sous forme de prêts et rarement comme prises de participation dans de nouvelles entreprises à caractère technologique. Pour atteindre une masse critique, il est indispensable que le secteur bancaire institutionnel russe – affaibli par la crise financière de 1998 – s’implique davantage. Des services d’information et de conseil pour les scientifiques et les jeunes entrepreneurs sont tout aussi indispensables afin qu’ils puissent acquérir les compétences de gestion nécessaires à la création de nouvelles entreprises. L’émergence en Russie d’un nouveau type d’universités qui associent les études scientifiques et le développement des compétences entrepreneuriales, est un pas dans cette direction.En bref, la réduction du « déficit d’innovation » de la Russie passe par des réformes pour rapprocher la nouvelle infrastructure de l’innovation et le système scientifique. Elle va aussi exiger une interaction intensive et continuelle entre l’industrie et la recherche publique.Un régime solide de protection des droits de propriété intellectuelle est également nécessaire. Des progrès ont été réalisés sur la fixation de règles et l’application des droits de propriété intellectuelle conformément aux obligations internationales mais des efforts restent à faire. La commercialisation des idées nouvelles produites dans les établissements de recherche est entravée par l’absence de règles cohérentes sur la possession, la gestion et la protection de la propriété intellectuelle. Une avancée consisterait à améliorer la diffusion des informations relatives aux décisions de justice sur les droits de propriété intellectuelle, de manière à créer un environnement transparent et à encourager l’investissement.Il y a là toute une série de défis qui exigent maintenant la volonté politique de pousser les réformes et d’éliminer les rigidités institutionnelles. Certes, on en voit des signes avec le financement par l’État de pépinières pour les entreprises de haute technologie et de centres de technologie de l’innovation qui établissent un lien entre la recherche et la production. Mais ces initiatives sont trop fragmentées. Des efforts supplémentaires s’imposent pour développer les financements et instaurer un marché des connaissances plus transparent et plus fluide. Il s’agit pour cela de faire en sorte que la traduction des idées en applications pratiques trouve sa récompense. Il s’agit aussi d’investir dans les ressources humaines et dans les laboratoires et d’encourager les entreprises russes, y compris les petites, à investir dans la R&D. Ce qui contribuera à créer des emplois pour les scientifiques et les chercheurs et encouragera le retour des talents nationaux. Tout cela aiderait la Russie à reprendre sa place parmi les grands de la science et de la technologie mondiales, tout en donnant à son économie l’impulsion dont elle a tant besoin.


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