1000 ans de mondialisation.

Les empires naissent et meurent, l’économie demeure. Le dernier millénaire a été marqué par l’ascendance de l’occident, mais son déclin est inévitable.

Pourquoi l’Amérique du nord, l’Europe occidentale et le Japon dominent-ils l’économie mondiale ? La richesse par habitant dans ces régions est sept fois plus élevée que dans le reste du monde. Il n’en a pas été toujours ainsi : en 1820, l’écart n’était que de 2 à 1, tandis qu’il y a 1 000 ans, la richesse par habitant était à peu près partout la même. Ces données sont extraites d’une étude sur le dernier millénaire, réalisée par Angus Maddison, historien de l’économie, et publiée par l’OCDE au début de cet été sous le titre L’économie mondiale. Tous ceux qui souhaitent comprendre la diversité du monde actuel trouveront dans ce texte des points de vue fascinants. Il nous paraît tout naturel (sans doute avec un peu d’arrogance) que le monde soit dominé par notre technologie, mais cela n’explique ni comment ni pourquoi nous avons développé ces technologies, et encore moins si ce processus va se poursuivre. Il y a 1 000 ans, l’Asie (Japon non compris) disposait des deux tiers du PIB mondial. La part de l’Afrique était alors proche de12 %, largement supérieure à celle de l’Europe occidentale. Nous portons sur l’histoire un regard d’Européen. Des monuments comme la Tour de Londres, destinés à montrer la puissance des Normands victorieux, sont des témoignages concrets de cette époque. Mais à l’échelle de l’économie mondiale, l’Europe occidentale ne jouait qu’un rôle de figuration. En 1500 encore, l’Asie comptait pour plus de 60 % dans la production mondiale, et l’Europe pour moins de 18 %.En Europe le développement s’est ensuite accéléré, et en 1870 elle assurait le tiers de la production mondiale. Au cours du siècle dernier, les États-Unis sont devenus le leader du pouvoir économique et, en 1950, l’Europe occidentale et les États-Unis (plus le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) assuraient 57 % de la production mondiale, tandis que la part de l’Asie n’était plus que légèrement supérieure à 15 %.La répartition du pouvoir économique entre l’Est et l’Ouest en 1950 était très largement comparable à ce qu’elle était en l’an 1000 ou en 1500. Mais voyons ce qui est arrivé depuis. Au cours des 50 dernières années, l’Asie a progressé de manière spectaculaire, et même sans le Japon, le pouvoir économique du continent asiatique est désormais plus important que celui de l’Europe ou de l’Amérique. Le monde est aujourd’hui beaucoup plus équilibré.L’Asie est naturellement beaucoup plus peuplée que l’Europe occidentale ou l’Amérique du nord, mais même si l’on considère le PIB par habitant, l’écart se resserre. En l’an 1000, la population mondiale disposait pratiquement des moyens nécessaires à sa subsistance, avec un revenu de l’ordre de US$ 400 à 450 par habitant (en dollars de 1990). L’Afrique et l’Asie étaient alors légèrement plus riches que l’Europe. La situation n’avait semble-t-il guère évolué pendant les 1 000 années précédentes, les niveaux de vie dans l’Empire romain semblent avoir été de l’ordre de US$ 450 par habitant – avec, j’en suis convaincu, des écarts de revenus extrêmement importants (le sort d’un galérien n’était probablement guère enviable).Aujourd’hui, la population des pays d’Europe occidentale, du Japon, et plus encore des États-Unis est infiniment plus riche que celle des autres régions : le revenu par habitant est 20 fois plus élevé aux États-Unis qu’en Afrique, alors qu’en 1820, l’écart n’était que de trois à un. Dans plusieurs pays d’Afrique — notamment le Tchad, la Tanzanie et le Sierra Leone —, le niveau de vie moyen de la population n’est guère plus élevé, à supposer qu’il le soit, qu’il ne l’était dans l’Empire romain. Plusieurs régions d’Asie rattrapent rapidement leur retard, mais certaines régions d’Afrique continuent de régresser, tant en termes relatifs qu’absolus.Comment peut-on expliquer que l’Europe d’abord, puis les Européens vivant en Amérique du nord et en Australasie, aient vu leur niveau de vie s’améliorer beaucoup plus vite que partout ailleurs dans le monde ? Angus Maddison propose une explication en trois parties : la conquête et la colonisation de zones relativement peu peuplées puis les échanges internationaux et les mouvements de capitaux, et enfin, l’innovation technologique et institutionnelle. L’illustration la plus spectaculaire de la première phase est la conquête des Amériques par l’Europe, qui s’est traduite par une forte augmentation de la population, de la productivité et des niveaux de vie. Pour la deuxième phase, le meilleur exemple est fourni par le développement des échanges et des services financiers en Europe, d’abord du fait des Vénitiens, puis de celui des Portugais, des Hollandais et des Anglais. Quant à la troisième, elle a commencé après la Réforme, l’Europe a su alors diffuser les connaissances en développant une culture du savoir qui a permis à la technologie de progresser timidement d’abord, puis à un rythme spectaculaire après 1820.Si tel a été le passé, à quoi peut-on s’attendre ? Angus Maddison est spécialiste de l’histoire de l’économie et non-futurologue, il n’aborde donc pas cette question bien qu’il constate un ralentissement apparent du rythme du progrès technique et ce malgré la révolution de l’Internet. Mais je pense qu’un certain nombre de conclusions sont implicites dans cette analyse.La première est que la réussite économique a de profondes racines culturelles, et qu’elle est notamment liée à l’ouverture aux idées nouvelles et à l’existence d’un contexte commercial et juridique encourageant la croissance. Une deuxième conclusion est que ces facteurs ne sont le monopole d’aucun pays ni d’aucune région : l’évolution de l’Asie au cours des cinquante dernières années montre comment une région à la traîne peut soudainement commencer à combler son retard.Une autre conclusion concerne l’Afrique. Si elle veut inverser son déclin relatif – et l’humanité tout entière doit espérer et prier pour qu’il en soit ainsi –, elle doit modifier profondément sa culture, ses attitudes et ses modes d’organisation. Faute de quoi, la triste expérience des 1 000 dernières années risque fort de se poursuivre.Une dernière conclusion s’impose : la part prépondérante qu’occupent aujourd’hui les États-Unis, l’Europe occidentale et le Japon dans l’économie mondiale se réduira progressivement. Nous perdons déjà du terrain en termes relatifs. Ce n’est pas une catastrophe – une telle tendance est naturelle et inévitable. Mais nous devons être attentifs et réfléchir à ce déplacement du pouvoir économique : nous devons utiliser le pouvoir dont nous disposons de manière réfléchie, et nous devons nous préoccuper des intérêts des régions qui sont (pour l’instant) moins favorisées. Car les temps sont en train de changer…* L’article de H. McRae a été publié dans le journal britannique Independent on Sunday du 26 août 2001.© L’Observateur de l’OCDE, Nº228, Septembre 2001


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