Objectif : Jubilé 2010

Démantèlement des barrières douanières

Les églises et la société civile devraient mobiliser leurs énergies et oeuvrer au démantèlement de la protection imposée par les pays riches à l’encontre des exportations des pays pauvres. Cependant, la société civile doit préalablement dissiper certains malentendus à propos des obstacles tarifaires.

Il est avéré que les pays riches n’ont pas entièrement démantelé leurs barrières tarifaires. En tout état de cause, cet immobilisme nuit non seulement aux pays riches eux-mêmes, mais également aux pays les plus pauvres. Ces constats sont connus et condamnés par les économistes (ainsi que par de nombreux décideurs et leaders politiques) depuis plus d’un quart de siècle. En effet, la grande majorité des économistes spécialistes des échanges, voire des institutions comme la CNUCED, ont, depuis des décennies, prouvé et dénoncé le protectionnisme des pays riches.Les responsables d’organismes internationaux ainsi que les médias ont condamné récemment le protectionnisme des pays riches. Cette condamnation, aussi souhaitable soit-elle, rappelle seulement une évidence. Parallèlement, le protectionnisme des pays pauvres, largement établi par les experts en commerce international les mieux informés, a été occulté, facilitant ainsi la diffusion d’idées erronées et contraires à la réduction du protectionnisme dans ces pays. Ces erreurs et ces malentendus doivent être clairement expliqués et il faut demander aux auteurs des critiques les plus récentes, qui bien trop souvent ne sont pas des experts en commerce international, de condamner systématiquement le protectionnisme aussi bien des pays pauvres que des pays riches, même s'ils stigmatisent plus volontiers celui des pays riches.En même temps, nous avons besoin du concours de certains groupes reconnus pour leur intégrité, à l’instar des églises, afin d’apporter du soutien à l’action des pouvoirs publics dans le combat mené non pas contre le libre-échange, mais contre les obstacles au commerce. Dans la mesure où le protectionnisme imposé par les pays riches à l’encontre des produits à forte valeur ajoutée de main-d’oeuvre provenant des pays pauvres reste un problème particulièrement épineux, nous oeuvrons maintenant au lancement d’une campagne baptisée Jubilé 2010, ciblée plus particulièrement sur la forme de protectionnisme des pays riches nuisant aux pays pauvres.Les erreurs suivantes font obstacle à l’élimination du protectionnisme érigé par les pays pauvres :Première erreurLe niveau de protection imposé par les pays riches est plus élevé que celui imposé par les pays pauvres.De nombreux dirigeants politiques de pays pauvres ont tiré parti du protectionnisme des pays riches et font valoir que ce système d’obstacles commerciaux est « injuste » à leur égard. À ce titre, ils précisent que les obstacles imposés par les pays riches sont nettement plus élevés, en particulier si on les évalue à l’aune des exportations des pays pauvres. Cependant, cette assertion n’est pas confirmée par les données relatives aux obstacles tarifaires imposés par les pays riches et par les pays pauvres. En réalité, les pays pauvres ont, en moyenne, un niveau de protection plus élevé que les pays riches. Cette constatation ressort clairement de notre premier graphique, qui s’inspire des travaux menés par Michael Finger et Ludger Schuknecht (voir références). S’agissant des produits industriels, les droits appliqués par les pays riches s’élèvent à 3 % en moyenne, contre 13 % dans les pays pauvres. De même dans le secteur des textiles et de l’habillement, les droits appliqués par ces derniers atteignent 21 %, contre 8 % dans les pays riches.Certes, tous les pays en développement ne recourent pas au même niveau de protection. Depuis de nombreuses années maintenant, Singapour et Hong Kong, qui ont réussi à sortir de la catégorie des pays en développement, sont des exemples classiques de pays libre-échangistes. De la même manière, les niveaux de protection appliqués par des pays à revenu intermédiaire, comme la République de Corée et le Taipei chinois, ne sont pas sensiblement plus élevés que ceux des pays développés. Néanmoins, les pays les plus adaptés au système concurrentiel sont précisément ceux qui ont le niveau le plus élevé de protection. Il s’agit pour la plupart de pays situés en Asie du Sud et en Afrique, dont les droits de douane sont, en moyenne, nettement supérieurs à ceux des pays en développement et des pays développés.Il est vrai que les droits les plus élevés appliqués par les pays développés sont ciblés sur les exportations des pays pauvres et concernent essentiellement des articles comme les textiles et l’habillement, les chaussures et les produits de la pêche. Cependant, les estimations de la CNUCED montrent que les droits les plus élevés appliqués par les pays développés ont trait seulement au tiers environ des exportations des pays en développement. Par ailleurs, il ressort du document de MM. Finger et Schuknecht que les droits élevés s’appliquant aux exportations des pays en développement émanent, pour la plupart, des pays en développement eux-mêmes ; autrement dit, il s’agit d’une protection réciproque. Quant aux obstacles non tarifaires, en particulier les mesures antidumping, les pays en développement rattrapent rapidement les pays riches et adoptent non seulement leurs pratiques mais également leurs excès. Les économistes Michael Finger, Francis Ng et Sonam Wanchuk ont constaté que, entre 1995 et 1999, les pays riches ont engagé 401 actions antidumping contre 464 par les pays pauvres. On assiste à une prolifération des actions antidumping ne relevant plus exclusivement des pays riches. Bref, les obstacles tarifaires ne semblent pas asymétriquement dirigés contre les pays pauvres.Deuxième erreurLes barrières tarifaires érigées à l’encontre des pays pauvres reflètent l’hypocrisie des pays riches.Il s’agit là d’un sentiment exprimé par de nombreuses ONG favorables aux pays pauvres. Pourtant, un regard plus attentif sur le niveau de protectionnisme imposé par les pays pauvres permet d’avancer une explication plus prosaïque du protectionnisme des pays riches. La présence persistante (en dépit de l’ampleur du mouvement généralisé de libéralisation des échanges déclenché par les pays riches depuis la seconde guerre mondiale) de la protection imposée à l’encontre des exportations des produits à forte valeur ajoutée de main-d’oeuvre provenant des pays pauvres n’est, en grande partie, qu’une conséquence de négociations réciproques. Pendant un temps, les pays pauvres ont bénéficié de la clause de la nation la plus favorisée dans les négociations commerciales. De surcroît, la doctrine en vigueur prétendait que le protectionnisme des pays riches n’était pas nuisible aux pays pauvres, par trop « sous-développés » pour libéraliser leurs échanges. Dès lors, les pays riches se sont désengagés de l’obligation de poursuivre les négociations commerciales, et ont réduit les droits applicables aux pays pauvres seulement à l’égard des produits qui les intéressaient. Ainsi, jusqu’à la fin des années 1980, les pays riches faisaient preuve d’indifférence à l’égard des marchés relativement restreints offerts par les pays pauvres. Cette situation a évolué au vu du développement d’un certain nombre de ces marchés.Troisième erreurIl est injuste de demander aux pays pauvres de supprimer leurs obstacles aux échanges alors que les pays riches en dressent. Ce point de vue a été clairement exposé durant une conférence tenue à New Delhi à laquelle Nicholas Stern, Économiste en chef de la Banque mondiale, a déclaré qu’il était « manifestement hypocrite de la part des pays riches d’encourager les pays pauvres à libéraliser leurs échanges et à se trouver de ce fait corrélativement confrontés aux problèmes d’ajustement, tout en tombant eux-mêmes sous la coupe de groupes puissants soucieux de perpétuer un certain niveau de protection dans leur intérêt égoïste ». Il s’agit là d’un principe politique manifestement cohérent, mais complètement erroné en matière économique. Joan Robinson a fait valoir, dans une remarque devenue célèbre, que si le port de votre partenaire commercial est encombré de rochers, ce n’est pas une raison pour en jeter dans le vôtre. De nombreuses ONG occidentales et certaines églises, soutenant des arguments de M. Stern, ne comprennent pas que le protectionnisme soit nocif pour les pays pauvres et contribue en réalité à aggraver leur situation.En fait, il est préférable et plus efficace de reformuler différemment cette argumentation : dans le domaine politique, il est plus délicat de progresser sur la voie de la libéralisation des échanges à l’échelle mondiale lorsque les pays riches eux-mêmes recourent massivement à des subventions et à la protection tarifaire.Quatrième erreurLes exportations des pays pauvres ne peuvent progresser à cause de la protection des pays riches.Cette affirmation est illusoire. Certes, il est juste de condamner le niveau de protection imposé par les pays riches. Cependant, le protectionnisme des pays pauvres est bien souvent la cause première de l’état désastreux de leurs exportations et de leurs résultats économiques. Afin de le comprendre, prenons un exemple simple. Imaginez-vous sous les traits d’un pays pauvre. Deux portes vous séparent de la demeure des pays riches. La porte de cette demeure peut être fermée : cela traduit la protection imposée par les pays riches. Reste que vous devez également passer votre porte et celle-ci peut être fermée, du fait de la protection imposée par les pays pauvres agissant comme un obstacle aux exportations. Nous pourrions aussi ajouter : dans l’hypothèse où les deux portes sont ouvertes, vous pouvez manquer d’énergie dans les jambes faute d’entraînement, cela traduit votre « capacité d’offre ». Cette question a suscité récemment un vif intérêt. À notre avis, l’attention quasi-exclusive accordée à cet aspect de la situation n’a pas permis d’envisager les choses dans une optique plus dynamique ni de consacrer l’idée de l’ouverture raisonnable des deux portes, constituant ainsi une incitation à acquérir l’énergie qui fait défaut.Considérons maintenant, à la lumière de cet exemple, le cas des économies du Sud-Est asiatique, ouvertes vers l’extérieur et appliquant des politiques libre-échangistes (Hong Kong et Singapour) ou de celles qui ont opté pour une politique moins favorable, en cherchant à compenser l’effet pervers de leur protection sur les échanges par le recours à des subventions à l’exportation (République de Corée et Taipei chinois). Ces économies ont réussi à enregistrer des résultats spectaculaires à l’exportation, en dépit de la protection à l’importation imposée par certains pays, comme l’Inde, nuisible à leurs propres exportations. Pourtant, les deux groupes de pays ont été confrontés pratiquement au même degré de protectionnisme extérieur. L’expérience de l’après-guerre montre bien qu’une attitude pessimiste en matière d’exportation et le manque d’audace ne permettent pas d’aller de l’avant. Paradoxalement, les pays cherchant à tirer parti des marchés étrangers ont généralement constaté qu’il était possible de le faire et de surmonter les obstacles érigés par le protectionnisme d’autres pays.Jubilé 2010 : Démanteler la protection des pays riches contre les exportations des pays pauvresEn résumé, il est possible de réfuter les erreurs qui, irréversiblement, portent atteinte à la bonne santé économique des pays pauvres. Cela devrait nous aider à cibler nos efforts sur la réelle nécessité de réduire le niveau de protection appliqué dans les pays pauvres afin d’aller plus loin. Qu’en est-il du protectionnisme des pays riches ?De toute évidence, les négociations commerciales multilatérales sont importantes et l’ouverture récente d’un nouveau cycle à Doha, ayant mandat explicite d’écrêter les pointes tarifaires dans les pays riches, constitue une évolution favorable.Très certainement, nous allons devoir également mobiliser l’énergie et la générosité des groupes de la société civile, y compris les églises, notamment dans le but d’éliminer le protectionnisme. À Seattle et ailleurs, ces groupes se sont rangés aux côtés des partisans du protectionnisme, en s’identifiant entièrement, dans la plupart des cas, aux travailleurs des pays riches, même si certains d’entre eux ont fait valoir, à notre avis sans véritable fondement, que les échanges nuisaient au bien-être des travailleurs dans les pays pauvres.Ces différents groupes oublient que pour danser le tango, il faut être deux. Dès lors, ils ne devraient pas chercher seulement à promouvoir le bien-être des travailleurs des pays riches, mais également celui des travailleurs du Tiers Monde, de façon concomitante. Dans cette perspective, les églises et associations de la société civile doivent se mobiliser en faveur du démantèlement de la protection érigée à l’encontre des exportations de produits à forte valeur ajoutée de main-d’oeuvre revêtant une importance capitale pour les pays pauvres, dans un cadre qui permet de prendre en considération les besoins de nos travailleurs. Il convient également de prévoir une aide institutionnelle en faveur du reclassement et de la reconversion de ces derniers.Pour cette raison, nous avons préconisé, il y a un an, le lancement d’une campagne intitulée Jubilé 2010 (inspirée par celle du Jubilé 2000, qui a finalement abouti à un allégement de la dette des pays pauvres) au sein de laquelle les partisans de la liberté des échanges, les églises et les ONG uniraient leurs efforts pour démanteler d’ici 2010 le protectionnisme imposé par les pays riches. Il convient de réduire progressivement et de cibler les obstacles tarifaires aux importations de produits à forte valeur ajoutée de main-d’oeuvre pour lesquelles les pays pauvres sont comparativement et indéniablement avantagés. Ces réductions s’accompagneraient d’injections substantielles de fonds destinés à financer le reclassement et la reconversion des travailleurs pauvres des pays riches privés de leurs emplois. Nous nous félicitons que le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, ait proposé l’idée du Jubilé 2010 devant les ONG réunies, au moment de la Conférence de Bruxelles tenue il y a un an, durant laquelle l’Union européenne avait annoncé une initiative de moindre portée : « tout sauf des armes ». Cette initiative a pour objet d’autoriser l’accès en franchise de droits à 99 % des importations en provenance des 48 pays les plus pauvres. Nous prévoyons de donner suite à cette idée, en son temps.


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