Pour un commerce mobile

Le commerce électronique vient à peine de naître qu’on parle déjà de « commerce mobile ». De quoi s’agit-il au juste, et qui va en profiter ?
Le ministère des Communications de l’Afrique du Sud souhaite que les marchands ambulants de Johannesbourg disposent d’une nouvelle arme contre le vol : le téléphone portable. Dans le cadre d’un projet pilote, les touristes pourront payer à ces marchands les objets d’art traditionnel qui les intéressent en se servant d’un combiné mobile. Le principe ? Soit le commerçant introduira la carte de crédit intelligente du client dans un téléphone mobile équipé d’un lecteur de carte adapté, soit le touriste effectuera un virement d’argent sur le compte bancaire du marchand.
Dans une ville assiégée par la criminalité, pouvoir circuler sans avoir sur soi une liasse de billets n’est qu’un des avantages concrets du commerce mobile – lequel, à l’instar du commerce électronique, consiste à acheter et à vendre des biens par l’intermédiaire des réseaux publics de télécommunications.Selon toute vraisemblance, le commerce mobile ne se substituera pas au commerce électronique ; les deux systèmes resteront complémentaires. Par exemple, les entreprises pourront assurer, par le biais des réseaux mobiles, des liaisons sécurisées avec les sites de commerce électronique existants.Il y a cependant des différences fondamentales entre les deux systèmes. Si le commerce électronique, en faisant fi des distances, permet aux entreprises d’exposer et de vendre leur marchandise aux consommateurs et aux autres sociétés commerciales à travers le monde et à peu de frais, le commerce mobile, lui, présente l’avantage de la proximité.L’industrie des communications mobiles attache beaucoup d’importance, en effet, aux services de proximité : aider l’abonné à trouver un restaurant ou à réserver un billet de train, par exemple, ou encore l’orienter par une publicité appropriée vers un magasin avoisinant.Un fidèle compagnonLe téléphone mobile accompagne son propriétaire à peu près partout ; et grâce à la carte à puce SIM, il peut même tenir lieu de portefeuille électronique. Placée à l’arrière de chaque téléphone, la carte SIM sert à identifier l’opérateur, à localiser l’appareil, et souvent aussi à reconnaître l’abonné.À la fin de 2010, « le commerce mobile sera, juste après les services de santé, l’industrie la plus importante au monde », affirme Risto Perttunen, P.D.G. du groupe finlandais McKinsey, acteur planétaire dans le domaine du sans fil. Ce pronostic est partagé par nombre d’analystes : le commerce mobile devrait avoir un impact considérable sur les habitudes d’achat des consommateurs et des entreprises.Quand bien même sa croissance resterait en deçà des prévisions, le commerce mobile dispose de biens meilleurs atouts que le commerce électronique pour s’installer dans le quotidien du consommateur moyen.Les téléphones mobiles sont meilleur marché, plus facile à utiliser et plus répandus que les microordinateurs. Le Groupe Gartner, bureau d’études dans le domaine des technologies de l’information et des communications, prévoit que 40 % des liaisons avec les systèmes de commerce électronique emprunteront les réseaux mobiles en 2003. Il estime également que pour chaque utilisateur de l’Internet fixe, il y a aujourd’hui plus de deux utilisateurs de téléphones portables.En outre, la construction des réseaux de téléphonie mobile représente, pour les pays en développement, la façon la moins chère et la plus rapide de fournir aux gens une ligne téléphonique. Autre avantage : les services mobiles étant assortis de systèmes de paiement intégrés, les prélèvements sur compte bancaire ne sont pas nécessaires. En effet, les cartes SIM prépayées font déjà office de porte-monnaie électronique, bien que les microachats qu’elles permettent de faire se limitent généralement à quelques minutes de conversation téléphonique.Il n’y a donc qu’un pas à franchir pour que la carte prépayée soit également utilisée comme carte de débit pour régler de petits achats. Un téléphone servant également de carte de débit pourrait s’avérer fort utile dans les pays où relativement peu de gens disposent d’une carte de crédit, mais où les services de téléphonie mobile prépayés ont la faveur populaire. Il n’y a pas que les pays en développement qui soient ici concernés : la croissance rapide que connaît la téléphonie mobile en Italie est due en grande partie au système de prépaiement. Dans plusieurs pays, les services prépayés attirent les clients qui, en raison d’une solvabilité jugée insuffisante, se sont vu refuser l’abonnement mensuel à un réseau mobile.Les opérateurs pourraient également proposer un système de crédit en vertu duquel ils ajouteraient à la facture mensuelle de leurs clients les achats faits en ligne. Parce qu’elle permet d’identifier le client, la carte SIM assure un degré de sécurité qui n’a pas d’équivalent dans le commerce électronique grand public.Rien d’étonnant, donc, à ce que les opérateurs de services mobiles européens accueillent à bras ouverts le commerce mobile.Les greffés du téléphone ?Comme le fait remarquer Telecom Italia Mobile (TIM), les cartes SIM de la dernière génération peuvent non seulement enregistrer des informations sur le compte ou l’identité de l’abonné, mais également servir tout à la fois de carte de crédit et de débit, de permis de conduire, et de carte de sécurité sociale.La majorité des abonnés n’apprécieront peut-être pas qu’autant de données soient stockées sur une puce contrôlée par un exploitant de services mobiles. N’a-t-on pas reproché avec véhémence aux sociétés de la nouvelle économie d’avoir recueilli sur leur clientèle des renseignements destinés à être revendus ?TIM compte néanmoins parmi les nombreux exploitants qui espèrent contrebalancer la baisse des revenus liés aux appels vocaux par une augmentation des recettes provenant du commerce mobile. La société italienne prévoit qu’entre 2002 et 2004 le commerce mobile lui assurera 15 % de ses revenus, contre 5 % pour la période 2000-2001.TIM a déjà commercialisé un service permettant l’achat et la vente de valeurs mobilières à Milan, New York, Paris et Francfort. Elle espère également que ses clients utiliseront leur téléphone portable pour régler leurs factures de gaz et d’électricité, et faire des virements bancaires.Les pionniers européens du commerce mobile travaillent actuellement sur d’autres applications : le micropaiement de journaux ou de billets de cinéma, par exemple, ou encore les jeux d’argent en ligne.Les fournisseurs de services destinés au commerce mobile espèrent persuader les clients habitués à recevoir sur leur micro-ordinateur des contenus gratuits, de payer pour obtenir des renseignements sur le secteur où ils se trouvent. ImmobilitéEn dépit de ces alléchantes perspectives, le commerce mobile apparaît encore, aux yeux des consommateurs européens et américains, comme un centre commercial somptueux, mais désert, et auquel on ne peut accéder que par un chemin de terre... à péage !Peu d’opérateurs de services mobiles à l’extérieur du Japon ont déjà mis en place des réseaux de communication par paquets, sans lesquels le consommateur ne peut accéder rapidement aux biens et aux contenus susceptibles de le tenter. À l’heure actuelle, la plupart des abonnés aux GSM européens doivent se contenter d’une vitesse de transmission des données ne dépassant pas 9.6 kbit/s, soit le tiers, voire le cinquième, de la vitesse du trafic téléphonique normal ; et ils sont soumis à une tarification à la minute nettement supérieure à celle autorisant l’accès à l’Internet fixe.Les consommateurs devront attendre jusqu’à l’année prochaine pour pouvoir accéder aux premiers réseaux de données capables d’assurer des services de données ultrarapides facturés à forfait ou en fonction du nombre ou du type de services fournis.Il existe d’autres entraves au commerce mobile. La sécurité des transactions, par exemple, ne préoccupe pas que les acteurs des réseaux fixes, et peu d’abonnés disposent de combinés ou d’assistants numériques personnels (appareils de poche servant à la fois d’agenda et de bloc-notes, et permettant l’affichage des messages électroniques) munis de claviers et d’écrans adaptés au shopping électronique régulier.Du côté de l’offre, le peu d’engouement suscité par la poignée de services WAP proposés a contribué à freiner le développement des applications et des services destinés à la téléphonie mobile. Dans le cadre de leur commercialisation, les services de protocole d’application hertzienne (WAP) ont été présentés comme un moyen d’accéder à l’Internet mobile – pour passer en revue et télécharger de l’information, par exemple. Mais que ce soit en Europe ou aux États-Unis, peu de sites Web conçus pour les téléphones mobiles ont à ce jour amené les clients à délier leur bourse, ou proposé des contenus d’une richesse comparable à ce qu’on trouve sur Internet fixe.Le commerce mobile rapporte peu, même au groupe japonais NTT DoCoMo, fournisseur du service iMode, considéré en Europe comme précurseur des services de données et de téléphonie mobile de l’avenir. Selon Kunihiko Adachi, président de Tokai, filiale régionale de NTT DoCoMo, les revenus provenant du commerce mobile en septembre 2000 représentent moins de 1 % de l’ensemble de l’activité commerciale de NTT sur le Web. Et comme le font remarquer les analystes, une grande partie du commerce mobile japonais se résume à la nouvelle marotte des abonnés : télécharger des sonneries amusantes dans leurs portables.Mais les services ultrarapides ne se feront pas attendre encore bien longtemps, et dès que les infrastructures et les services nécessaires au commerce mobile auront été mis en place, le mouvement s’accélérera non seulement dans l’industrie des communications mobiles mais également au sein des banques et des sociétés de crédit. Les exploitants sont bien placés pour offrir des formules de débit et de crédit attractives, faciles d’emploi, et qui pourraient inciter leurs nombreux abonnés à faire certaines transactions sans l’aide des banques.Il se pourrait également qu’en enregistrant sur la carte SIM des informations relatives aux comptes bancaires et aux cartes de crédit, les fournisseurs de services mobiles nuisent à la position dont jouissent les banques sur le marché ainsi qu’aux rapports qu’elles entretiennent avec leur clientèle.Les banques, chacune de leur côté, ont lancé une contre-offensive en investissant des millions de dollars dans les services bancaires mobiles (m-banking) et en s’associant avec les opérateurs de services mobiles, dont certains se demandent s’ils ne devraient pas devenir eux-mêmes des banques.En partenariat avec Nokia, le groupe Visa est en train de mettre au point un téléphone portable pouvant accueillir deux puces à la fois : la carte SIM, et une carte émise par la banque de l’utilisateur et qui permet de faire des paiements authentifiés sous forme de débit ou de crédit Visa.Il y a gros à parier que les banques et les opérateurs trouveront chacun leur créneau, et que les seconds, plutôt que de s’aventurer sur le terrain glissant de la gestion des risques liés au crédit, s’en tiendront principalement aux opérations de débit.Aux pays en voie de développement, la technologie mobile ouvre d’intéressantes perspectives. Les formules de paiement via les réseaux mobiles trouveraient facilement preneurs dans les pays où les services bancaires et les services de crédit restent inaccessibles à la majorité des gens. On observe déjà, dans les pays en développement, un très vif engouement pour les services mobiles prépayés. Au dire de Hamadoun Touré, de l’Union internationale des télécommunications, une formule de paiement bien rodée permet aujourd’hui aux consommateurs vénézuéliens de porter leurs achats sur leur facture de téléphone mensuelle. Au Cambodge, les abonnements prépayés sont beaucoup plus nombreux que les comptes mobiles mensuels, et représentent souvent pour les consommateurs jugés insolvables l’unique façon d’obtenir un service téléphonique.Bien que la téléphonie mobile attire de plus en plus d’abonnés, il faudra encore déployer bien des efforts, malheureusement, pour que le commerce et les services bancaires mobiles s’implantent dans les pays les plus pauvres. Les échanges commerciaux dépendent non seulement de la facilité avec laquelle acheteurs et vendeurs entrent en communication les uns avec les autres, mais aussi des rapports de confiance et des mécanismes garantissant le paiement et la livraison des biens.Le commerce électronique, par exemple, repose en grande partie sur la numérisation des rapports de confiance traditionnels. Comme le fait remarquer Monsieur Touré, étant donné que les gens ne disposent pas de carte de crédit ou de compte bancaire, en particulier dans les zones rurales des pays en développement, la mise en place de dispositifs tels que l’authentification et la non-répudiation – grâce auxquels une relation de confiance peut être établie – ne s’est généralement pas avérée nécessaire.Les exploitants de réseaux mobiles hésiteront sans doute, dans un tel contexte, à offrir des facilités de paiement perfectionnées. Et pour cette raison, comme le souligne Neil Montefiore, P.D.G. de Mobile One, exploitant d’un réseau mobile de Singapour, le commerce mobile risque de ne pas prendre beaucoup d’essor dans ces pays.Bref, d’ici à ce que soient adoptées des réglementations efficaces en matière de financement et de télécommunications, seul le monde industrialisé connaîtra les avantages associés au commerce mobile.


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