Le commerce électronique : ce qui se cache derrière la toile

Le commerce électronique, dont on parle beaucoup depuis quelque temps sans trop savoir souvent de quoi il retourne, a jusqu’ici nourri beaucoup d’espoirs et fait miroiter de nombreuses promesses. Si sa définition exacte continue parfois à nous échapper, une chose est sûre : à en juger par le nombre de transactions auxquelles il donne lieu, le commerce électronique pèse lourd – son chiffre d’affaires équivaut à ce que réalise l’industrie pharmaceutique ou celle du matériel informatique, par exemple, – et il ne cesse de croître.

On estime actuellement la valeur du commerce électronique mondial, pour l’année 2000, à US$ 650 milliards. Ce chiffre tient compte des transactions effectuées entre les sociétés commerciales (commerce électronique interentreprises) et des ventes réalisées par les entreprises auprès des consommateurs (commerce électronique grand public), mais ne comprend pas les transactions faites par les administrations publiques ni celles conclues entre les consommateurs. Les estimations de la valeur du commerce électronique aux États-Unis pour l’année 2000 varient énormément : entre US$ 100 milliards (IDC) et US$ 1,2 billion (Boston Consulting Group). Ces estimations sont souvent accompagnées de projections très optimistes augurant une croissance pouvant aller jusqu’à 1 000 % au cours des prochaines années.

Les données officielles émises par les bureaux de statistique nationaux semblent plus proches de la réalité. D’après le ministère du Commerce américain, les ventes au détail réalisées en ligne (commerce électronique grand public) ont atteint US$ 6,4 milliards de dollars au cours du troisième trimestre 2000, soit environ 0,8 % de l’ensemble des ventes au détail. Le Bureau de la statistique australien estime de son côté que les entreprises australiennes ont enregistré en 1999-2000 et pour l’ensemble des secteurs de l’économie nationale environ 0,4 % de leurs ventes/commandes par le biais d’Internet. Les chiffres de Statistiques Canada indiquent pour leur part qu’en 1999, et encore une fois pour l’ensemble de l’économie nationale, les consommateurs canadiens ont fait environ 0,2 % de leurs achats sur Internet.

Bien que la croissance ait été très vigoureuse en Europe, notamment en Suède et en Finlande, plus des trois quarts des transactions commerciales effectuées en ligne sont américaines. Si la perspective d’un commerce « sans frontières » fait toujours rêver, la plus grande partie des échanges électroniques reste confinée aux territoires nationaux ou aux limites continentales. On s’attend toutefois à ce que les échanges transfrontières se multiplient et, de l’avis de certains, à ce qu’ils progressent plus vite que le commerce électronique national.

Ce qui nous ramène à la question de la véritable nature du commerce électronique et des raisons pour lesquelles il a de l’importance. Pour définir le commerce électronique, il est essentiel d’identifier à la fois les transactions effectuées et les réseaux électroniques utilisés. La plupart des définitions proposées sont centrées sur la vente et l’achat de biens et de services sur Internet. L’OCDE penche en faveur de cette définition étroite. Mais pour mesurer d’une manière précise la valeur des échanges électroniques, il faudrait peut-être prendre en compte des activités telles que la collecte d’informations, le paiement, la livraison en ligne, ainsi que certaines autres opérations en rapport avec le développement, la production et la livraison des biens et des services.

Le volume du commerce électronique grand public est d’une manière générale peu important. Cela s’explique en partie par le manque de confiance des consommateurs : plusieurs d’entre eux, craignant des problèmes de livraison, une fiabilité douteuse, une escroquerie ou quelque autre ennui, hésitent encore faire du commerce électronique. Mais les possibilités d’accès à Internet, qui ne sont pas les mêmes partout, expliquent davantage, peut-être, le faible volume de ces échanges. À fin de l’an 2000, plus de la moitié de la population nord-américaine avait récemment utilisé Internet, contre moins d'une personne sur trente en Amérique latine, d'une sur quarante en Asie, et moins d'une sur deux cents en Afrique.

Ce serait une erreur de croire que tous les pays n’appartenant pas à la zone OCDE affichent des taux d’accès peu élevés. Les Émirats arabes unis, par exemple, comptaient en 1999, toutes proportions gardées, plus d’utilisateurs Internet (1 668 pour 10 000 habitants) que le Japon (1 447), d’après les données fournies par l’Union internationale des télécommunications. Bien qu’il soit difficile de mettre les chiffres en parallèle, le taux de pénétration d’Internet à Doubaï équivaut aujourd’hui, selon toute vraisemblance, à celui dont jouissent plusieurs des pays de la zone OCDE, tout en restant inférieur à celui de Singapour, par exemple (2 946 pour 10 000, selon l’UIT).

Les chiffres émis par la National Retail Federation et la société d’étude de marché Forrester indiquent que les produits de consommation les plus souvent achetés aux États-Unis en octobre 2000 ont été les billets d’avion, le matériel informatique, les réservations d’hôtel, les vêtements et l’électronique grand public. Près de la moitié des Australiens ont récemment utilisé Internet, mais seulement 10 % de ces utilisateurs ont fait un achat en ligne. Le chiffre peut-être le plus étonnant concerne Hong Kong, où l’alimentation arrive en tête des achats en ligne, devant les livres, la musique et les logiciels, produits les plus demandés ailleurs.

À la lumière de ces pourcentages élevés, comment peut-on interpréter l’emballement qu’a suscité la nouvelle économie, ou encore la récente débâcle qu’elle a connue ? Les fluctuations en dents de scie du cours des actions liées à l’Internet et au commerce électronique ont été impressionnantes : l’indice composite du NASDAQ a chuté de 50 % entre mars et décembre 2000. Après les faillites abondamment commentées de plusieurs détaillants en ligne tels que Boo.com et Pets.com, ainsi que la dégringolade boursière de sociétés vedettes comme Lastminute.com, plusieurs experts ont revu à la baisse leurs prévisions quant aux chances de succès de ce type d’entreprises. Les affaires, on le sait, sont soumises à des cycles ; certains cours finiront forcément par se redresser. Mais en attendant, les brusques dépréciations boursières font que les entreprises naissantes ou déjà en place ont beaucoup de difficulté à lever du capital-risque. Aux États-Unis, les investissements dans les sociétés de la nouvelle économie sont tombés à US$ 18,3 milliards au cours du troisième trimestre 2000, alors qu’ils se chiffraient à US$ 22,7 milliards pendant le trimestre précédent. Bien qu’on observe de tels affaissements dans l’ensemble du secteur du capital-risque, les sociétés Internet attirent encore plus des deux tiers de tous les investissements de ce type.

C’est essentiellement dans le secteur du commerce électronique grand public qu’a été enregistrée la plupart des faillites de la nouvelle économie. En effet, il n’a pas été facile d’élaborer avec succès des modèles commerciaux qui puissent faire concurrence aux détaillants traditionnels et à leur logistique sophistiquée. Par ailleurs, les ventes en ligne dans des domaines où la « perception » et le contact personnel comptent, comme par exemple ceux de la mode et des biens de luxe durables, ont progressé moins rapidement que ce que plusieurs experts avaient prévu. Néanmoins, Internet reste un complément important des achats hors ligne, servant souvent de « vitrine » aux consommateurs qui préfèrent jeter un œil sur la marchandise avant de faire un achat traditionnel en magasin. Cela semble se vérifier dans le cas des automobiles et des appareils ménagers.

Les modèles interentreprises ont donné de bien meilleurs résultats. De fait, ils ont été intégrés au développement et à l’évolution des sociétés bien implantées dans l’économie traditionnelle, et sont sans doute plus viables pour cette raison. Le commerce électronique interentreprises a eu pour effet d’améliorer régulièrement l'efficience des opérations, de réduire les coûts de production, d’accélérer les flux d’information et de rationaliser les chaînes d’approvisionnement.

Un autre bon point marqué par le commerce électronique interentreprises a été la croissance rapide des marchés et plates-formes d'échange électroniques tels que Covisint pour les automobiles, e-Steel pour l’acier, et Chemdex pour les produits chimiques. On prévoit que la majeure partie du commerce électronique se fera sur ces places de marchés dans des secteurs tels que les services publics, l’électronique, les services d’expédition et les fournitures de bureau. La création de ces plates-formes d'échange coûte cependant très cher, et il est probable que seule une poignée, parmi les centaines qui existent actuellement, survivra dans chaque secteur à la consolidation imminente.

Quelles règles pour la nouvelle économie ?

La révolution du commerce électronique a mis et continuera de mettre en vedette un certain nombre d’entreprises, et pas seulement des sociétés relativement jeunes telles que Yahoo!, mais aussi des groupes bien implantés, comme par exemple IBM, qui a réussi à transposer ses méthodes dans l’environnement Internet. À plusieurs égards, cependant, la nouvelle économie est une économie traditionnelle transformée par l’application des technologies de l’information et des communications. Les transactions et l’organisation des marchés évolueront, mais certaines des prédictions les plus audacieuses sur le commerce électronique ne se réaliseront pas. La concurrence parfaite, la disparition de plusieurs intermédiaires, la gratuité des transactions, un marché planétaire sans la moindre friction etc., sont autant d'espoirs qui ne se concrétiseront probablement jamais. Autrement dit, même s'il a fallu les adapter et les moderniser, plusieurs des règles établies s’appliquent encore aujourd’hui.

À quel avenir le commerce électronique est-il dès lors promis ? Il va y avoir encore bien des changements. L’intégration des TIC à toutes les activités des entreprises et dans des secteurs entiers de l’économie va se poursuivre, et ainsi favoriser la transparence en améliorant la circulation de l’information.

Les outils des TIC se développent rapidement. La vitesse et la puissance des ordinateurs ne cessent d’augmenter, et en conséquence la qualité des infrastructures supportant les réseaux s’améliore, et le coût d’accès diminue. Plus l’Internet comptera d’utilisateurs, plus il prendra de la valeur pour tous : c’est ce que les économistes appellent les effets de réseau. De nouveaux terminaux ouvrent des perspectives considérables dans des domaines tels que le commerce sur les réseaux mobiles de troisième génération, la télévision numérique, et la communication sans fil. De nouveaux modèles commerciaux pourront s'appuyer sur ces avancées technologiques. Les sociétés pionnières de la nouvelle économie seront peu nombreuses à être encore debout après le tassement subi cette année par les marchés boursiers. Mais celles qui tiendront le coup auront la satisfaction de pouvoir prendre part à une économie dynamique.

Les pouvoirs publics ont eux aussi un rôle important à jouer. Il leur incombe de favoriser la concurrence sur les marchés des infrastructures ; de garantir aux consommateurs et aux entreprises que ces réseaux sont sûrs, fiables et contrôlables ; enfin, de veiller à ce que les cadres juridiques et commerciaux délimitant les opérations en ligne soient transparents et prévisibles. Ce sont là des défis qu’il n’est pas facile de relever, mais auxquels il est important de s’attaquer. Car ne pas le faire priverait à la fois les consommateurs et les producteurs, et donc aussi les gouvernements, de précieux dividendes.

Références

« Les statistiques du commerce électronique grand public » (DSTI/CP(2000)10), OCDE 2000.

« Définition et mesure du commerce électronique : cadre provisoire et stratégie pour les activités ultérieures » (DSTI/ICCP/IE/IIS(2000)3/REV1), OCDE 2000.

« Projet transnational de mesure des incidences du commerce électronique sur les entreprises » (DSTI/ICCP/IE(2000)5/REV2), OCDE 2000.

Mann, Catherine L., « Global Electronic Commerce: A Policy Primer », Institute for International Economics, Washington D.C., juillet 2000.

Perspectives des technologies de l’information 2000, Paris 2000




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