Fuite des cerveaux : Mythes anciens, réalités nouvelles

Direction de la science, de la technologie et de l'industrie
En 2000, le gouvernement britannique et la fondation de recherche sans but lucratif Wolfson ont lancé un programme de recherche qui a eu un écho très faible en dehors des cercles scientifiques. Ce projet de £20 millions vise à encourager des scientifiques britanniques de haut vol à revenir au pays, et à attirer au Royaume-Uni de jeunes chercheurs du monde entier. La même année, mais avec un retentissement médiatique beaucoup plus grand, le Congrès américain annonçait que le quota annuel de visas de travail temporaires délivrés à des professionnels hautement qualifiés augmenterait de 115 000 à 195 000, et ce jusqu’en 2003.
Ces deux exemples illustrent, d’une part la demande croissante de matière grise et la concurrence de plus en plus intense entre les pays de l’OCDE, et d’autre part la nécessité de concevoir des politiques pour attirer les travailleurs compétents et limiter leur exode. L’initiative britannique vient dissiper le mythe selon lequel la fuite des cerveaux ne concernerait que les économies en développement ou en transition. C’est d’ailleurs pour décrire l’exode massif de scientifiques et d’ingénieurs du Royaume-Uni vers les États-Unis et le Canada dans les années 1950 et au début des années 1960 que la British Royal Society avait inventé l’expression « brain drain ».Même si l’on manque de données internationales comparables sur la migration des élites, on constate dans les années 1990 une augmentation du nombre d’immigrations aux États-Unis, au Canada, en Australie et au Royaume-Uni provenant d’Asie. Ce phénomène s’explique à la fois par l’importance des besoins en spécialistes des technologies de l’information et d’autres domaines des sciences et technologies dans les pays de l’OCDE, et par les politiques d’immigration sélectives en faveur des travailleurs qualifiés. Mais tous lestravailleurs qualifiés qui émigrent ne sont pas en quête de meilleures conditions éducatives, économiques ou intellectuelles. Ils sont parfois obligés de quitter leur pays à cause de la guerre ou de persécutions politiques, ethniques ou religieuses. La migration de travailleurs qualifiés entre pays de l’OCDE est également en augmentation, mais elle concerne surtout des séjours temporaires d’étudiants en doctorat, de chercheurs et d’employés mutés à l’étranger au sein de leur entreprise, c’est-à-dire qu’il s’agit davantage d’une circulation que d’une fuite des cerveaux. La mondialisation des entreprises a contribué à accroître les migrations temporaires : au milieu des années 1990, les mutations au sein-même des entreprises représentaient 5 % à 10 % des migrations totales des travailleurs qualifiés du Canada vers les États-Unis.En termes absolus, les États-Unis sont le premier pôle d’attraction pour les travailleurs qualifiés étrangers ; 40 % des résidents nés à l’étranger ont un niveau d’éducation tertiaire. Depuis le début des années 1990, environ 900 000 travailleurs qualifiés, principalement des informaticiens en provenance d’Inde, de Chine, de Russie et de quelques pays de l’OCDE (Canada, Royaume-Uni et Allemagne notamment), ont immigré aux États-Unis dans le cadre du programme d’octroi de visas temporaires. De même, 32 % des étudiants des pays de l’OCDE expatriés résident aux États-Unis. De fait, l’enseignement supérieur est une voie importante de captation de matièregrise étrangère : en 1999 près de 25 % des détenteurs de visas temporaires H1B avaient fait leurs études dans des universités américainesMais les États-Unis ne sont pas les seuls à exercer un pouvoir d’attraction sur les travailleurs qualifiés. Le Canada attire aussi des talents, et, malgré une modeste perte d’émigrés qualifiés qui vont aux États-Unis, le pays est un importateur net de capital humain. Les flux migratoires vers l’Allemagne et la France sont traditionnellement moins importants, mais ces deux pays tentent eux aussi d’attirer des étudiants, des chercheurs et des informaticiens étrangers. En 2000, l’Allemagne a mis en place un programme baptisé « Green card » pour recruter 20 000 spécialistes des technologies de l’information et à la fin de l’année suivante, elle en avait recruté la moitié, provenant principalement d’Europe de l’Est. De plus, un certain nombre d’économies asiatiques dynamiques, telle Singapour, s’efforcent quant à elles de combler leur pénurie d’informaticiens en recourant à l’immigration de Malaisie, voire de Chine. S’il est vrai que la crise économique actuelle a réduit la demande de techniciens de l’informatique et autres travailleurs spécialisés, les compétences étrangères restent demandées. En janvier, le gouvernement britannique a annoncé qu’il lancerait un programme pour recruter des talents étrangers et des projets similaires existent aussi en Australie et en Nouvelle-Zélande.Les coûts et les avantages de ces flux de main d’oeuvre sont au centre des débats. À l’échelle mondiale, la mobilité internationale des travailleurs qualifiés peut être un bienfait puisqu’elle favorise la circulation des savoirs et permet de mieux répondre à la demande de compétences. Il est de plus en plus reconnu que les travailleurs qualifiéscontribuent à la croissance économique et aux progrès de leur pays d’accueil, en particulier dans les domaines de la recherche, de l’innovation et des compétences entrepreneuriales, comme le montrent tous les gagnants de prix Nobel américains nés à l’étranger ou les créateurs d’entreprises de haute technologie (Intel, eBay et autres start-ups à succès).Certes, les pays de l’OCDE sont moins exposés à la fuite des cerveaux que ne le sont les pays en développement, mais le risque existe pour eux aussi. Ainsi, le Canada perd des travailleurs qualifiés au profit des États-Unis, et à la fois importe un capital humain qualifié d’autres pays. Reste à déterminer quels sont les avantages relatifs de tous ces échanges. L’immigration de plusieurs centaines d’informaticiens compense-t-elle le départ d’un laboratoire public d’un seul chercheur vedette dans le domaine de la génétique ? Il est bien difficile d’en juger. Cependant, si les migrations de travailleurs qualifiés entre pays avancés sont effectivement temporaires, ces pays pourraient être deux fois gagnants. Ils ont la possibilité de recueillir les fruits de l’expérience acquise à l’étranger par leurs chercheurs et de bénéficier de l’arrivée constante de travailleurs qualifiés.Lorsque les cerveaux fuient des pays en développement, les choses se compliquent. Pour tirer leur épingle du jeu, ces paysdoivent rapatrier les émigrés qualifiés et leur permettre d’utiliser leurs nouvelles compétences technologiques. Les entrepreneurs de retour au pays peuvent également apporter une expérience précieuse du management, des compétences entrepreneuriales, un accès aux réseaux mondiaux et même dans certains cas des capitaux à investir. Mais ceci est une vision optimiste des choses. Les problèmes causés par la fuite des cerveaux dans ces pays sont grands. Les émigrants de pays en développement ont plus de probabilité que ceux des pays avancés de s’établir définitivement dans leur pays d’accueil. Une enquête sur les docteurs en sciences et en technologies d’origine étrangère résidant aux États-Unis, montre que la majorité d’entre eux ne prennent pas le chemin du retour, surtout lorsqu’ils viennent de pays en développement : 88 % des Chinois et 79 % des Indiens ayant reçu leurs doctorats aux États-Unis en 1990-91 y travaillaient encore en 1995. En revanche, seulement 11 % des Coréens et 15 % des Japonais titulaires d’un doctorat américain d’ingénieur en 1990-91 travaillaient aux États-Unis en 1995. Cependant, à long terme, la perspective d’un retour de personnes et de capitaux peut constituer une forme de stratégie de développement économique. Par exemple, au Taipeh chinois, la moitié des sociétés établies dans le parc scientifico-industriel de Hsinchu ont été créées par d’anciensexpatriés de retour des États-Unis. En Chine, d’après les estimations du ministère des sciences et des technologies, la plupart des entreprises d’Internet du pays ont été créées par des personnes ayant fait leurs études à l’étranger.En réalité, rares sont les pays qui réussissent à rapatrier leur matière grise. L’Office international des migrations (OIM) estime à 300 000 le nombre de travailleurs qualifiés originaires d’Afrique vivant et travaillant en Europe et en Amérique du Nord. Selon certaines estimations, un tiers des professionnels de la recherche et du développement du monde développé réside dans la zone OCDE. La presse se fait l’écho de nombreux cas de créateurs d’entreprise indiens aux États-Unis qui établissent des filiales ou des entreprises en Inde, mais rares sont ceux qui rentrent effectivement au pays. En 2000, on estime à 1 500 le nombre d’Indiens hautement qualifiés revenus en Inde, mais ceux qui sortent chaque année sont 30 fois plus nombreux.Si le Taipeh, la Corée et l’Irlande ont relativement bien réussi à encourager le retour de leurs expatriés, cela est dû à l’ouverture de leur économie et de leurs politiques en faveur des investissements nationaux dans l’innovation, la recherche et le développement. Parmi les pays en développement, ceux qui sont dotés d’une infrastructure d’emploi en recherche-développement tel que l’Inde parviennentmieux que les autres à faire revenir leurs expatriés. Mais la « diaspora scientifique » et les « réseaux d’entrepreneurs expatriés » sont aussi un vecteur efficace pour tirer parti du savoir-faire des émigrés. En Afrique du Sud et en Amérique latine des initiatives émanant de la base s’efforcent de promouvoir les liens entre les chercheurs expatriés et des réseaux établis dans leurs pays d’origine. De même, les diplômés Indiens expatriés aux États-Unis sont les principaux vecteurs des transferts de compétences et de capitaux vers l’Inde. Le gouvernement indien a également contribué à l’émergence de ces réseaux privés par une législation et des règlements fiscaux favorables aux transferts privés et aux investissements de ressortissants indiens établis à l’étranger. La diaspora a aussi été appliquée par des pays avancés comme la Suisse qui a établi un réseau en ligne, www.swiss-list.com, pour favoriser les liens entre les scientifiques suisses aux États-Unis et leurs pairs restés au pays.Les gouvernements peuvent faire beaucoup pour s’attaquer aux causes de la fuite des cerveaux. Les politiques publiques en matière de science et technologie jouentun rôle clé à cet égard. Pour qu’un pays soit attractif pour les travailleurs hautement qualifiés – tant pour les nationaux expatriés que pour les talents étrangers – la meilleure stratégie consiste à développer des pôles d’excellence pour la recherche et scientifique et à créer un climat favorable au développement de l’innovation technique et à la création d’entreprises. Mais la tâche n’est pas aisée et peut prendre du temps. Ainsi, l’Inde investit en capital humain dans le domaine de la science et de la technologie et consacre des moyens à la recherche et au développement depuis les années 1950. La Chine a récemment lancé un programme visant à hisser une centaine d’universités au niveau des meilleurs établissements du monde afin non seulement de dispenser un enseignement supérieur de qualité, mais aussi d’offrir des postes aux enseignants et aux chercheurs. Dans les pays de l’OCDE, le gouvernement du Royaume-Uni projette d’accroître de 25 % la rémunération des stagiaires en formation post-doctorale et d’accroître le financement alloué au recrutement de professeurs d’université. La France a pour sa part créé quelque 7 000 postes de professeurs et de chercheurs depuis 1997 afin de retenir les compétenceset d’encourager des stagiaires en formation post-doctorale à l’étranger à revenir. Pour rendre plus attrayant l’espace de recherche européen, la Commission européenne a quant à elle porté à € 1,8 milliard le montant alloué aux salaires dans le cadre du Sixième programme cadre communautaire de recherche, ce qui représente un doublement du financement.Ainsi, le risque d’une fuite des cerveaux est bien réel, cependant les pays peuvent créer des conditions favorables pour la recherche, l’innovation et la création d’entreprise sur leur territoire et par-là stimuler les flux rentrants de migrants, de capitaux et l’accès aux réseaux internationaux d’innovation. En dosant judicieusement leurs politiques et une coopération internationale soutenue, plusieurs pays pourraient, selon l’expression d’un haut fonctionnaire indien, voir comment transformer la « fuite des cerveaux » en « réservoir de cerveaux ».© L’Observateur de l’OCDE, Nº230, Janvier 2002RéférencesInternational Mobility of the Highly Skilled, OCDE, 2002.Tableau de bord de la technologie et de l’industrie, OCDE, 2002-02-20


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