L'euro : le défi

Département des affaires économiques

L'arrivée réussie des billets et des pièces en euros n'est pas un gage du succès économique. Ce succès dépendra de la réalisation de réformes structurelles et de l'achèvement du marché unique européen.

Après plusieurs années de préparation et de discussions, les pièces et les billets en euros ont enfin fait leur apparition. Depuis le 1er janvier, les distributeurs bancaires des 12 pays membres de la Zone euro* délivrent des billets flambant neufs libellés en euros, et non plus en monnaies nationales. Tous les paiements par cartes bancaires, chèques ou transferts s’effectuent désormais en euros. Les anciens billets et pièces en monnaies nationales pouvaient encore être utilisés temporairement, avant qu’ils ne soient définitivement retirés de la circulation, généralement à la fin du mois de février 2002.L’introduction de l’euro est un événement symbolique et politique important. C’est la réalisation d’un rêve récurrent dans l’esprit de visionnaires et d’hommes politiques (Victor Hugo évoquait déjà les « États-Unis d’Europe » ). En cela, l’euro constitue un pas déterminant vers la construction de l’Europe telle que la concevaient ses pères fondateurs, comme Jean Monnet et Altiero Spinelli, des personnalités politiques comme Konrad Adenauer, Robert Schuman et, plus récemment, Jacques Delors. Les partisans de l’euro attendent de la monnaie unique qu’elle relie entre eux tous les pays membres, de la Finlande à l’Espagne et de l’Irlande à l’Autriche, comme le symbolisent les ponts représentés sur tous les billets. Les fenêtres et les portails qui apparaissent sur les billets sont également les symboles du passage à une ère nouvelle.Mais que pouvons-nous attendre de cette nouvelle ère ? En 1990, la Commission européenne avait publié un rapport intitulé « Marché unique, monnaie unique » . Cependant, existe-t-il vraiment un marché unique dans la Zone euro ? De surcroît, est-il bien fondé d’entreprendre une politique monétaire unique à l’intérieur d’une zone où l’existence de chocs soudains – qu’il s’agisse de la conjoncture ou des conditions financières – peut engendrer des réactions asymétriques selon les pays et régions ?La circulation des billets et des pièces en euros constitue l’aboutissement d’un long processus d’intégration monétaire. La phase la plus importante de ce processus est intervenue il y a trois ans, lors de la fixation irrévocable des cours bilatéraux des monnaies participantes. Le cadre définitif de l’union monétaire européenne était ainsi fixé, les fluctuations monétaires à l’intérieur de la Zone euro étaient supprimées et la politique monétaire allait devenir unique. L’essentiel des instruments monétaires et financiers constituant la monnaie scripturale (actions, obligations, SICAV, dépôts à terme et comptes bancaires) ont été convertis en 1999, ou peu de temps après. En comparaison, le remplacement récent des billets et des pièces, représentant seulement 7 % de la masse monétaire M2, a des implications économiques plus limitées.Néanmoins, le passage à l’euro a exigé une formidable logistique : 50 milliards de pièces nouvelles ont été frappées et 14,5 milliards de billets neufs imprimés, pour une valeur totale de € 664 milliards. Et il a fallu les livrer tous au bon endroit et au bon moment. Les distributeurs de billets ont dû être adaptés, les ordinateurs reprogrammés, et les distributeurs de boissons aussi bien que les cabines téléphoniques modifiés. Le coût total du passage à l’euro (transport, sécurité, formation, adaptation des logiciels, etc.) aurait atteint, selon certaines estimations, plusieurs milliards d’euros. Aucun chiffre précis n’a cependant été avancé.Cette opération a également un coût pour les détaillants et les consommateurs, avec l’obligation d’afficher les prix dans la monnaie unique et de se familiariser avec les nouveaux symboles monétaires. Certes, les billets sont identiques dans l’ensemble de la Zone euro et les pièces ont une face commune. Il n’en demeure pas moins que l’autre face des pièces est propre à chaque état membre, augmentant ainsi le risque de confusion lors des premiers échanges au-delà des frontières nationales. Les quelque 120 types de pièces en circulation (12 séries de huit pièces émises par chaque état membre, plus le Vatican, San Marin et Monaco) risque d’être un casse-tête pour au moins quelques-uns des 305 millions d’habitants de la Zone euro. Il est probable que le passage à l’euro s’accompagne d’une augmentation momentanée des prix, les détaillants profitant de la conversion pour les arrondir à la hausse.En récompense des efforts entrepris pour s’habituer aux nouveaux prix, billets et pièces, quels avantages les Européens peuvent-ils espérer tirer du passage à l’euro ? L’un des avantages souvent avancé est la suppression des commissions prélevées sur les opérations de change. Néanmoins, la plupart de ces commissions ont été supprimées dès 1999. Ainsi ce sont essentiellement les touristes qui se féliciteront, grâce à ces nouveaux billets et nouvelles pièces, de ne plus devoir changer leurs devises lors de leurs déplacements dans les différents pays membres. En revanche, la monnaie unique ne s’accompagne pas d’un système bancaire unique. Certes, la Commission européenne a obligé les banques à aligner à terme les commissions prélevées pour les transferts transfrontaliers à l’intérieur de la zone euro sur celles perçues pour les transferts nationaux. Néanmoins, les transferts bancaires transfrontaliers, de la Grèce vers les Pays-Bas par exemple, feront encore l’objet de commissions aussi élevées qu’auparavant.L’amélioration de la transparence au niveau des prix constitue certainement l’un des principaux avantages du passage à l’euro. L’existence d’une monnaie unique fait apparaître au plein jour les écarts de prix d’un pays à l’autre, aidant ainsi les consommateurs et les entreprises à faire des comparaisons. Ceci devrait encourager la convergence des prix, que les insuffisances du marché unique ont jusqu’à présent limité. Selon William M. Mercer Global Information Service, le prix du même litre de lait va de € 0,67 au Portugal à € 1,22 en Italie, et le prix du même téléviseur couleurs varie entre € 543 en Finlande et € 1 049 au Luxembourg. La fiscalité peut expliquer en partie ces différences, mais l’insuffisance de la concurrence sur les marchés a également une large part de responsabilité. L’amélioration de la transparence due à la monnaie unique devrait aider à combler ces lacunes. De fait, plusieurs journaux et magazines affichent déjà un prix de vente unique dans l’ensemble de la Zone euro. Ce phénomène de convergence ne pourra se réaliser que grâce à de nouvelles réformes susceptibles de lever les obstacles réglementaires aux échanges transfrontaliers à l’intérieur de la Zone euro : dans le secteur automobile, par exemple, l’achat d’une voiture dans un pays étranger est encore découragé.L’intégration monétaire européenne représente un enjeu plus important que le simple fait de payer dans une même monnaie. Le principal avantage de long terme est la disparition des fluctuations de taux de change, dont les états membres bénéficient déjà depuis le 1er janvier 1999. Cette stabilité est importante dans un continent qui a souvent été le théâtre de turbulences monétaires, tout dernièrement au lendemain de la réunification de l’Allemagne. La forte récession économique observée depuis le début de 2001 et les attentats terroristes du 11 septembre n’ont pas affecté les monnaies européennes. Il n’est pas difficile d’imaginer les tensions monétaires qui auraient pu en résulter en l’absence de la fixation irrévocable des cours bilatéraux. À l’inverse, les cours des monnaies européennes n’appartenant pas à la Zone euro, en particulier la livre britannique, la couronne suédoise et le franc suisse, subissent encore d’importantes fluctuations.Néanmoins, l’intégration monétaire comporte aussi des risques, et certains doutent encore que la Zone euro rassemble les conditions requises pour assurer le succès de la monnaie unique. L’union monétaire exige des sacrifices, notamment la perte de l’autonomie en matière de politique de change et de politique monétaire. Puisqu’elles mettent en commun leur politique monétaire, il faut que les économies qui partagent la même monnaie ne soient pas trop dissemblables, faute de quoi il serait préférable de conserver des moyens d’action autonomes.Selon les travaux empiriques disponibles, les économies de la Zone euro apparaissent réagir de façon différente à des chocs communs (tels que la hausse des prix du pétrole ou le tassement des échanges mondiaux). Une des raisons avancées relève de l’inégalité des progrès réalisés dans le cadre de la flexibilité du marché du travail. Les économies de la Zone euro semblent aussi réagir différemment aux changements de taux d’intérêt, et les décisions de la Banque centrale européenne (BCE) sont donc susceptibles de ne pas avoir le même impact sur les différents états. Cette situation peut s’améliorer avec le temps, au gré de l’adaptation du secteur économique au nouveau système monétaire. Les récents travaux de recherche sont effectivement plus rassurants à cet égard.Il n’en demeure pas moins que des chocs extérieurs tendent à affecter la Zone euro de manière asymétrique. Certaines régions ou certains états sont plus durement touchés que d’autres, constituant ainsi un facteur de divergence et non de convergence. Ainsi, bien que la BCE conduise une politique monétaire unique pour l’ensemble de la Zone euro depuis trois ans, les hausses annuelles des prix à la consommation s’échelonnaient à la fin de l’an dernier encore de 1,3 % (France) à près de 5 % (Pays-Bas). La croissance de la production a également suivi des tendances divergentes pendant la période 1999-2001, son taux cumulé atteignant 8,5 % en France et seulement 5,5 % en Allemagne. Plusieurs petites économies, comme l’Irlande, ont connu des périodes de surchauffe et n’ont pu augmenter les taux d’intérêt pour freiner la croissance de la demande intérieure ou l’inflation. De surcroît, le récent éclatement de la bulle technologique s’est répercuté de façon asymétrique sur les économies, affectant davantage des pays comme la Finlande, spécialisés dans les produits liés à l’information et aux télécommunications, que des économies de plus grande taille et plus diversifiées. Ces différences ne constituent pas un obstacle insurmontable à l’intégration monétaire, mais elles exigent que les économies des états membres s’adaptent et s’ajustent mieux aux phénomènes de crise sans pouvoir compter sur l’intervention des autorités. La politique budgétaire naturellement de relever des compétences nationales et peut donc être utilisée pour faire face à des évolutions défavorables. Néanmoins, les contraintes imposées par le traité de Maastricht afin d’éviter des déficits budgétaires excessifs limitent sa marge de manoeuvre. Il ressort de tout cela que l’Europe ne tirera pleinement profit de l’euro qu’en levant les derniers obstacles à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des actifs.Pour l’heure, l’intégration économique progresse malheureusement moins rapidement que l’intégration monétaire. Et même sur le marché unique dont on fait tant l’éloge, d’importants secteurs sont encore protégés par des barrières nationales – le secteur bancaire et l’énergie n’en sont que deux exemples. D’importantes subventions publiques continuent de fausser la concurrence, tout particulièrement dans le secteur agricole. Lors de la passation des marchés publics, la préférence est encore souvent accordée aux fournisseurs nationaux. Le manque de mobilité de la main-d’oeuvre pose également un problème, que ce soit pour des raisons culturelles, linguistiques ou institutionnelles. Les pays traversant des périodes de retournement conjoncturel risquent ainsi de connaître un taux de chômage élevé, même si le marché du travail de leur voisin est vigoureux. Manifestement, l’Europe doit accélérer la mise en oeuvre du programme de réforme structurelle que les chefs d’état européens ont clairement accepté. L’union monétaire étant réalisée, l’achèvement du marché unique est plus souhaitable que jamais.Les fervents partisans de la monnaie unique espèrent que l’euro deviendra une monnaie internationale de réserve plus importante que ne l’était l’ensemble des monnaies auxquelles il s’est substitué. L’Europe serait par là même mieux protégée contre les fluctuations financières internationales, et pourrait jouer un rôle plus important dans l’architecture du système financier international.Or, jusqu’à présent, la performance de l’euro sur les marchés internationaux s’est révélée décevante. Depuis son lancement en 1999, l’euro s’est déprécié de près de 25 % par rapport au dollar américain. De plus, les chiffres de la balance des paiements montrent que les résidents de la Zone euro effectuent à l’extérieur de la zone des investissements directs et de portefeuille plus importants que ceux réalisés par les non-résidents à l’intérieur de la zone. Les émissions libellées en euros sur le marché obligataire international sont encore largement inférieures à celles libellées en dollars américains. Au cours des trois premiers trimestres de 2001, selon la Banque des règlements internationaux, le montant brut des émissions internationales de titres obligataires libellés en dollars américains s’est élevé à US$ 732 milliards contre l’équivalent de US$ 535 milliards seulement d’émissions libellées en euros. Environ la moitié de l’encours des titres internationaux d’emprunt sont libellés en dollars américains, contre 30 % seulement en euros. Le rapport annuel du FMI montre qu’à la clôture de l’année 2000, les banques centrales ont préféré conserver 68 % de leurs réserves de change en dollars américains, contre à peine 12,7 % en euros.Comment renforcer l’attrait de l’euro comme placement international ? Il faudrait commencer par rendre l’Europe plus attrayante pour les investisseurs étrangers. Il ressort des enquêtes et des déclarations des entreprises que la majeure partie de la Zone euro souffre encore de l’existence de réglementations administratives complexes, de la rigidité des marchés du travail et de coûts de production élevés – encore que certains progrès aient été faits pour remédier à ces problèmes. La prudence des investisseurs pourrait également tenir à la faible cohésion politique des différents pays européens. En effet, bien que l’Europe ait une monnaie unique et un Parlement européen, elle est encore représentée par des nations distinctes dans les organisations financières internationales comme le FMI et la Banque mondiale. Elle dépêche également des délégations distinctes lors de rencontres économiques internationales, comme celles du Groupe des sept. Avec l’euro, l’Europe devra faire taire les prérogatives nationales et parler d’une seule voix sur la scène monétaire internationale. Cela ne se fera pas sans mal. Mais, si l’objectif est atteint et les réformes du marché unique menées avec la même détermination et la même clairvoyance que celles qui ont présidé à la naissance de l’euro, la nouvelle monnaie permettra non seulement d’unir les européens mais elle marquera aussi le début d’une ère de plus grande prospérité.* Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas et Portugal (le Royaume-Uni, la Suède et le Danemark sont membres de l’Union européenne mais ont pour l’instant décidé de ne pas adopter l’euro).RéférencesGreenspan, A., “The euro as an international currency”, discours prononcé lors de l’Euro 50 Group Roundtable, Washington, D.C., 2001.Koen, V., “2000, l’annus miserabilis de l’euro ?”, l’Observateur de l’OCDE N° 226-227, été 2001, voir www.oecdobserver.orgL’UEM : An un, OCDE, 2000.Études économiques de l’OCDE, Zone Euro, OCDE, 2001.Patrick Lenain


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016