États-Unis : surfer sur la croissance

Département des affaires économiques
Avec une progression du PIB réel de 3,9 % en 1998, les États-Unis ont connu leur septième année consécutive d'expansion économique. La croissance peut-elle se poursuivre à un tel rythme ?
Lorsque Harold Macmillan, le célèbre Premier ministre britannique, déclarait à ses concitoyens que le contexte n'avait jamais été aussi favorable, il parlait de la situation économique du Royaume-Uni dans les années 50. Aujourd'hui, une telle remarque pourrait fort bien s'appliquer aux États-Unis. Quelques chiffres montrent effectivement que l'économie américaine s'est rarement, voire jamais, mieux portée. Tout d'abord, c'est le seul pays du G7 dont le taux de croissance a dépassé les 2 % en termes réels depuis le début des années 90. Les résultats récents ont été particulièrement remarquables, avec un taux de croissance moyen de 4 % au cours des trois dernières années. Grâce à cette expansion soutenue, le taux de chômage est tombé à 4,3 % de la population active, soit le niveau le plus bas depuis la seconde moitié des années 60. Et, malgré cela, l'inflation est restée modérée.Cette expansion est principalement liée au dynamisme de la consommation privée et de l'investissement. Les ménages ont cessé d'épargner pour augmenter leurs dépenses tandis que les entreprises, encouragées par la baisse des prix du matériel informatique, ont investi dans des biens d'équipement. Cette forte progression de la demande intérieure privée a pu compenser le ralentissement des exportations. Mais l'inflation a encore reculé. Dans ce contexte, la hausse des importations stimulée par la demande, conjuguée à la baisse des exportations, a creusé le déficit du compte des opérations courantes de la balance des paiements. Et pour la première fois depuis cinquante ans, le secteur des ménages se retrouve avec un besoin de financement.Cette conjoncture favorable peut-elle persister ? Toutes les bourses du monde ont les yeux nerveusement rivés sur le moindre retournement des cours, y voyant le signe avant-coureur d'une terrible récession, pour finalement observer dès le lendemain un nouveau mouvement à la hausse. La légère baisse des taux d'intérêt à court terme par la Réserve fédérale au début du mois de juillet n'a pas pour autant enrayé l'euphorie des marchés. Bien au contraire, les affaires ont repris dès le lendemain. Mais comme dit le fameux dicton, « les bonnes choses ont toujours une fin ». S'agissant des États-Unis, deux questions viennent tout de même à l'esprit : Quand cette fin se produira-t-elle ? Et de quelle façon ? L'analyse des origines de l'expansion peut nous fournir quelques éléments de réponse.Quel type de productivité ?Trois facteurs expliquent les excellents résultats de l'économie américaine : la forte croissance de la productivité, la baisse des prix des importations et la nette amélioration du patrimoine des ménages. La productivité étant très largement considérée comme l'un des moteurs essentiels de l'expansion, son évolution mérite d'être analysée avec attention. La productivité a décollé grâce à une rapide augmentation de la formation de capital qui a porté l'investissement à un niveau relativement élevé, proche de 12 % en termes réels du stock net de capital des entreprises, et nettement au-dessus des pics de tous les cycles observés depuis 1945. Certes, les investissements de remplacement sont plus nécessaires que par le passé étant donné que l'on achète davantage d'équipements à courte durée de vie. Mais il n'en demeure pas moins que le taux de croissance du stock net de capital s'est accéléré ces dernières années en termes réels et a atteint des niveaux jamais observés depuis 1979.C'est grâce à ce dynamisme que le taux de croissance de l'économie des États-Unis a pu se maintenir à près de 3 %. Fait particulièrement important à noter, l'augmentation de la productivité du travail, qui va de pair avec la croissance, est essentiellement liée au fait que l'on utilise beaucoup plus d'équipements informatiques, qu'il s'agisse d'ordinateurs ou d'autres technologies de l'information. Rien ne permet véritablement de penser que la productivité totale du capital et du travail se soit accélérée. Les fortes hausses observées en 1996 et en 1997 peuvent s'expliquer par la phase d'expansion conjoncturelle, mais seule une petite partie de l'accroissement constaté en 1998 pourrait être imputée à un mouvement tendanciel.L'amélioration de la productivité du travail prouve que les coûts unitaires ne se sont pas accélérés de manière aussi rapide que les augmentations de salaire laisseraient à penser. Les coûts unitaires de main-d'œuvre ont été généralement bien contenus, les rémunérations nominales augmentant à peine plus vite que les gains de productivité supérieurs à la moyenne. Les pressions exercées par la concurrence ont cependant été extrêmement fortes et, en 1998, les entreprises ont dû faire face à des baisses de prix qui ont entraîné une contraction de leurs marges bénéficiaires.Baisse des prix des importationsCette stabilité des coûts nous conduit au deuxième facteur à l'origine des bonnes performances de l'économie américaine, à savoir la forte diminution des prix des importations. C'est là un facteur important dans la mesure où il a freiné l'inflation et, par là même, gonflé la demande. L'indice des prix des importations a fortement diminué en 1998 après s'être infléchi à la baisse l'année précédente, tandis que le coût du pétrole a chuté d'un tiers, ce qui s'est traduit directement par une baisse d'un quart de point de l'indice des prix à la consommation. Les produits de base ont été particulièrement touchés par le ralentissement de la demande mondiale. Les prix des autres importations ont eux aussi diminué alors que le dollar s'appréciait, ce qui a entraîné l'amélioration des termes de l'échange la plus importante depuis 1983.La troisième raison de la vive expansion de l'économie des États-Unis tient au comportement des ménages américains eux-mêmes. Les consommateurs ont tout simplement réduit leur taux d'épargne parce que leurs finances se portaient bien. Bien que leur dette se soit rapidement gonflée, leurs actifs financiers ont augmenté encore plus vite, alors que l'on constatait en même temps une hausse de leurs avoirs en biens matériels. Le patrimoine net des ménages s'est accru de plus de 10 % en taux annuel au cours des trois dernières années, reflétant l'évolution des cours de la bourse qui ont progressé de 23 % par an. Près d'un tiers des avoirs financiers des ménages sont désormais constitués, directement ou indirectement, de titres de sociétés, contre un quart trois ans auparavant.L'expansion peut-elle durer ?
Malheureusement, on ne peut s'attendre à ce que tous ces facteurs positifs persistent et un ralentissement de la croissance est donc probable. Les investissements en installations et équipements devraient se tasser sous l'effet de la contraction des profits et une nouvelle envolée des cours des actions paraît de moins en moins probable. Les dépenses de consommation se ralentiront elles aussi en conséquence. Malgré ce tassement de la demande, l'inflation devrait s'accélérer, alors que les prix du pétrole, exceptionnellement bas, devraient se redresser. Toutefois, on n'a observé aucune évolution du taux de change par rapport à sa moyenne de 1998, ce qui réduit les chances d'une baisse des prix des importations.Ce sont ces différents facteurs qui sous-tendent les prévisions de l'OCDE concernant la croissance aux États-Unis, dont on estime qu'elle se ralentira à 2 % à partir du second semestre de cette année et qu'elle se maintiendra à ce niveau jusque dans les premiers mois de l'an 2000. Malgré le relâchement de la demande, le déficit des opérations courantes devrait se creuser davantage pour atteindre 3,5 % du PIB l'an prochain. On ne peut également exclure une certaine détérioration du chômage, bien qu'il devrait toutefois se maintenir nettement en dessous de son niveau d'équilibre - estimé par l'OCDE à 5,5 % de la population active - de sorte que l'an prochain, l'économie américaine devrait tourner à un rythme supérieur à son potentiel.La politique monétaire a contribué à soutenir le rythme de la reprise. Les baisses de taux d'intérêt opérées à l'automne dernier ont évité un possible ralentissement de la conjoncture en facilitant le redressement des prix des actifs. Les prévisions donnent à penser que l'économie accusera effectivement un certain ralentissement et que l'inflation ne se redressera que modérément. Néanmoins, si la vigueur récente de l'économie devait persister, et si certains signes laissent présager que l'inflation ne pourra se maintenir à son faible niveau actuel, un certain durcissement de la politique monétaire pourrait alors se justifier.Quant à la politique budgétaire, elle a exercé une influence stabilisatrice sur l'économie au cours de l'année écoulée. Pour la deuxième fois en trente ans, le compte des administrations publiques a dégagé un solde excédentaire, de sorte que la dette nette du secteur public est tombée à 42 % du PIB après avoir culminé à 45 % en 1995. Les décisions prises par les autorités pour freiner la progression des dépenses ainsi que la hausse plus importante que prévue des recettes fiscales n'ont pas été étrangères à cette évolution.Des réductions de dépenses semblent nécessairesLe programme quinquennal de maîtrise des dépenses adopté par le Congrès et l'Administration en 1997 se trouve maintenant à un stade décisif et devrait influencer fortement les perspectives budgétaires à moyen terme. Au début de la mise en œuvre du plan, on a laissé les dépenses globales augmenter légèrement, mais il faudra que les dépenses nominales diminuent au cours des trois prochaines années si l'on veut respecter les plafonds qui ont été fixés.Il est cependant difficile de procéder à des réductions de dépenses lorsque la conjoncture est favorable et que le budget est excédentaire, les finances fédérales faisant l'objet de demandes de plus en plus pressantes à caractère politique. Les autorités doivent faire preuve de beaucoup de fermeté pour apprécier ces demandes de ressources supplémentaires et, dans des bien des cas, s'y opposer. Mais si le Congrès peut s'en tenir à la proposition budgétaire du Président qui limite à moyen terme la progression des dépenses discrétionnaires au taux d'inflation, la dette nette des administrations publiques devrait revenir aux alentours de 10 % du PIB d'ici à 2009, contre 42 % actuellement.Le problème ne se posera véritablement que dans dix ans, mais une hausse de l'épargne nationale est essentielle si l'on veut pouvoir faire face aux conséquences du vieillissement de la population au cours des quarante prochaines années. Il est peu probable que cette phase de vive expansion dure éternellement. C'est donc dès à présent qu'il faut agir sur le budget - et dans le sens prévu - si l'on souhaite que la prospérité économique se prolonge davantage.


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