Les brimades à l’école : s’attaquer au problème

Si le phénomène des brimades exercées entre écoliers n’est pas nouveau, il n’a fait l’objet de travaux de recherche systéma-tiques que depuis le début des années 70. La recherche s’est à l’origine concentrée sur la Scandinavie, mais dès les années 80 les brimades à l’école attiraient largement l’attention dans des pays comme l’Australie, le Canada, les États-Unis, le Japon, les Pays-Bas et le Royaume-Uni.

“Pendant deux ans, Johnny, un paisible garçon de 13 ans, a été le souffre-douleur de certains de ses camarades. Les adolescents lui soutiraient de l’argent, l’obligeaient à avaler des mauvaises herbes et à boire du lait additionné de détergent, le battaient dans les toilettes, et lui nouaient une corde autour du cou puis le promenaient comme un petit chien. Interrogés, les tortionnaires de Johnny ont déclaré qu’ils pourchassaient leur victime parce que c’était amusant. » (Extrait d’un article de journal norvégien, cité dans Olweus, 1993.)Si le phénomène des brimades exercées entre écoliers n’est pas nouveau, il n’a fait l’objet de travaux de recherche systéma-tiques que depuis le début des années 70. La recherche s’est à l’origine concentrée sur la Scandinavie, mais dès les années 80 les brimades à l’école attiraient largement l’attention dans des pays comme l’Australie, le Canada, les États-Unis, le Japon, les Pays-Bas et le Royaume-Uni.Un élève subit des brimades lorsqu’il est exposé de façon répétée à des actes négatifs perpétrés par un ou plusieurs autres écoliers. Ces actes négatifs peuvent prendre diverses formes : contacts physiques, injures, grimaces et gestes grossiers, mais aussi rumeurs courant sur la victime ou exclusion d’un groupe. Les brimades sous-entendent aussi un déséquilibre des forces entre les tyrans et leur victime, ce que les spécialistes appellent un pouvoir asymétrique.Nos études, qui ont porté sur plus de 150 000 élèves, montrent qu’environ 15 % des élèves des écoles primaires et secondaires de premier cycle de Scandinavie (âgés à peu près de 7 à 16 ans) sont impliqués assez régulièrement dans des problèmes de brimades, soit comme tyrans, soit comme victimes, ou les deux. Environ 9 % sont des victimes et 7 % persécutent d’autres élèves de façon périodique. Une proportion relativement faible de victimes (15 à 20 %) brutalisent elles-mêmes d’autres enfants. Ces chiffres sous-estiment sans doute le problème et certaines données indiquent que le niveau des brimades augmente depuis 10 à 15 ans. Fait plus inquiétant, ce sont les formes de brimade les plus fréquentes et les plus sévères qui progressent le plus.Si la Scandinavie n’est à l’évidence pas le havre de paix et de sérénité qu’elle paraît souvent être, les brimades peuvent être plus répandues encore dans certains autres pays. Selon une étude britannique portant sur plus de 6 700 élèves, plus d’un quart (27 %) des élèves de l’école primaire déclaraient avoir fait assez régulièrement l’objet de brimades ; la proportion était de 10 % pour les élèves du secondaire. Quant aux élèves se rendant coupables de brimades, les chiffres étaient de 12 % dans le primaire et de 6 % dans le secondaire (Smith & Sharp, 1994).Au-delà de ces données brutes, qu’en est-il du contexte ? Un grand nombre d’ouvrages de recherche se penchent sur les caractéristiques des victimes et de leurs bourreaux, sur leurs conditions familiales, les conséquences à long terme de leur comportement, ainsi que sur les mécanismes et les processus de groupe qui sont en cause. Certains des principaux titres figurent dans la bibliographie de cet article. Pour l’essentiel, les brimades doivent être considérées comme une dimension d’un comportement généralement antisocial et contraire aux règles. Selon les études de suivi que j’ai menées, environ 35 à 40 % des garçons considérés comme des « petits durs » entre la sixième et la neuvième année (âgés de 13 à 16 ans) avaient, à 24 ans, été reconnus coupables d’au moins trois crimes officiellement recensés, alors que ce n’était le cas que pour 10 % des autres garçons. Autrement dit, les anciens jeunes tyrans étaient quatre fois plus susceptibles que les autres élèves de perpétrer des crimes relativement sérieux.Plusieurs hypothèses couramment évoquées pour expliquer les causes des brimades ne s’appuient en réalité sur aucune preuve. Les brimades seraient la conséquence de la grande taille des classes ou des écoles, de la rivalité pour les notes, ou d’autres tensions engendrées par l’école. La dureté des tyrans en herbe cacherait en réalité un manque d’estime de soi et un sentiment d’insécurité. De telles affirmations ne sont pas plus fondées que le stéréotype selon lequel les élèves obèses, roux et portant des lunettes seraient particulièrement exposés aux brimades.D’autres facteurs jouent un rôle plus important. Certains traits de personnalité et certains schémas de réaction types, combinés au degré de force ou de faiblesse physique dans le cas des garçons, peuvent expliquer l’apparition de ces pro-blèmes chez certains élèves. En même temps, l’ampleur que peut prendre le phénomène dans une classe ou une école est largement tributaire de diverses influences du milieu, telles que les attitudes, la conduite et les modes de surveillance des enseignants.Les victimes de brimades forment un vaste ensemble d’élèves que les écoles tendent à négliger. Tout enfant a pourtant le droit – un droit fondamental et démocratique de la personne – de se sentir en sécurité à l’école et d’être à l’abri de la contrainte et de l’humiliation répétée et intentionnelle que pourraient lui causer les brimades. Les pouvoirs publics et les autorités scolaires ont par conséquent un rôle important à jouer pour faire respecter ces droits.Une loi suédoise, promulguée en 1994 et modifiée en 1997, va dans le sens du respect des droits de l’enfant à l’école. Selon ses règlements connexes, c’est aux directeurs d’école qu’appartient la responsabilité d’atteindre ces objectifs, notamment à travers l’élaboration d’un plan d’intervention explicite contre les bri-mades. Des initiatives légales similaires, quoique formulées moins clairement, ont été prises dans quelques autres pays tels que la Norvège ou le Royaume-Uni.Dans de nombreux pays les écoles ont peu à peu fait de la lutte contre les brimades une de leurs priorités et différentes propositions ont été avancées pour traiter et prévenir le problème (voir Peter K. Smith et al., 1999, pour un aperçu de certaines de ces mesures). Un certain nombre des propositions et des méthodes suivies semblent pécher dans leur conception même, quand elles ne vont pas à l’encontre de l’objectif visé : c’est le cas lorsqu’elles mettent un accent disproportionné sur le changement de comportement que devraient adopter les victimes pour être moins vulnérables aux brimades. Si d’autres propositions semblent en revanche intéressantes et utiles, le problème fondamental reste que la plupart d’entre elles n’ont pas donné de résultats positifs ou n’ont pas été soumises à une évaluation en bonne et due forme. Dans ces conditions, il est difficile d’identifier les mesures efficaces. Mais ce sont avant tout les résultats qui comptent, et non le sentiment des adultes à l’égard de l’utilisation d’un programme.L’exemple suivant illustre bien la situation. Un comité d’experts américains dirigé par un éminent criminologue, le professeur Delbert Elliot, a récemment évalué de façon systématique plus de 400 programmes de prévention de la violence (ou de comportements déviants). Seuls 10 programmes (dont quatre étaient des programmes scolaires) répondaient aux critères minimums de l’évaluation, autrement dit : avaient des résultats concluants attestés, avaient eu des effets positifs pendant au moins un an, et avaient produit des résultats positifs dans au moins un lieu extérieur au site d’origine. Ces programmes modèles sont maintenant mis en oeuvre dans différents sites avec l’aide financière du US Office of Juvenile Justice and Deliquency Prevention (OJJDP) (bureau de justice pour la jeunesse et de prévention de la délinquance). Un comité officiel a récemment conduit en Norvège une évaluation similaire portant sur 25 programmes destinés à neutraliser ou à empêcher les « comportements déviants ». Un seul programme a été recommandé sans réserves comme modèle.Mon propre Programme de prévention des brimades figure parmi les 10 programmes modèles américains et c’est aussi celui qu’a retenu le comité norvégien. Les outils utilisés sont très simples : ils vont de la sensibilisation des adultes et des rencontres de parents, aux règlements de classe contre les brimades, suivis de réunions régulières en classe avec les élèves. Ces éléments sont résumés dans l’encadré. La première évaluation du programme reposait sur des données provenant de quelque 2 500 élèves (âgés de 11 à 14 ans) de 42 écoles primaires et secondaires de premier cycle de Bergen, en Norvège. Les sujets de l’étude ont été suivis sur une période de deux ans et demi, de 1983 à 1985 (voir Olweus, 1993 ; et Olweus & Limber, 1999).Les principales conclusions tiennent en trois points. Tout d’abord, les problèmes de brimades ont notablement diminué – de 50 % au moins – pendant les périodes où le programme a été appliqué, respectivement 8 et 20 mois. Ensuite, les comportements antisociaux généraux, tels que le vandalisme, les bagarres, le chapardage, l’ivrognerie et l’absentéisme scolaire, ont également nettement reculé. Enfin, le « climat social » de la classe et le taux de satisfaction des élèves à l’égard de la vie scolaire se sont grandement améliorés.Des résultats similaires ont été mis en évidence dans un récent projet d’intervention à grande échelle (1997-99) conduit à Bergen et dans un nouveau projet (dont les résultats ne sont pas encore publiés) mené dans 10 écoles d’Oslo. Des effets positifs, quoiqu’un peu moins nets, ont aussi été signalés en Allemagne, aux États-Unis et au Royaume-Uni.Les pouvoirs publics norvégiens ont décidé d’offrir le Programme de prévention des brimades à toutes les écoles polyvalentes de Norvège. Cette nouvelle initiative repose sur un élément essentiel : la mise en place de « groupes de discussions éducatives pour les enseignants » dans chaque établissement. La formation et la supervision de ces groupes sera assurée par des candidats moniteurs spéciaux, formés et supervisés par mon « Groupe de prévention des brimades et des comportements antisociaux » de l’Université de Bergen. Un grand nombre d’écoles pourront ainsi bénéficier de cette initiative dans un laps de temps relativement court.Le coeur du message est clair : si les brimades constituent un problème important dans les écoles, il est possible de le réduire considérablement en appliquant un programme d’intervention adéquat. Un programme efficace de lutte contre les brimades peut être mis sur pied assez facilement et sans entraîner de coûts importants : il s’agit avant tout de modifier les attitudes, les connaissances, le comportement et les habitudes dans la vie scolaire.Pour plus des précisions, on peut prendre contact avec le professeur Dan Olweus sur le site Olweus@psych.uib.no. et obtenir, à la même adresse électronique, des renseignements complémentaires sur la « trousse » du Programme Olweus de prévention des brimades. Cette trousse se compose d’un livre de Dan Olweus, intitulé Bullying at school – what we know and what we can do (1993), d’un manuel destiné aux enseignants, intitulé Olweus’ core program against bullying and antisocial behavior: A teacher handbook (1999), et du Revised Olweus Bully/Victim Questionnaire, accompagné d’un logiciel pour PC et d’une cassette vidéo de 20 minutes.Références• Olweus, D. (1978), Aggression in the schools : Bullies and whipping boys, Hemisphere (Wiley), Washington, D. C.. 1978.• Olweus, D., Bullying at school : What we know and what we can do, Oxford, Blackwell Publishers, 1993.• Olweus, D., & Limber, S. (1999), Blueprints for violence prevention : Bullying Prevention Program, Institute of Behavioral Science, University of Colorado, Boulder, USA. (Voir www.colorado.edu/cspv/blueprints.)• Smith, P. K., Morita, Y., Junger-Tas, J., Olweus, D., Catalano, R. & Slee, P. (dir. publ.), The nature of school bullying: A cross-national perspective, London, Routledge, 1999.• Smith, P.K., & Sharp, S., School bullying: Insights and perspectives, Routledge, 1994.


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