L’enseignement de demain

Au XXI e siècle, on enseignera et on apprendra différemment. Mais comment le système issu de l'industrialisation et de l'État-nation au XX e siècle peut-il être adapté aux exigences de l'économie du savoir?
Au XX e siècle, les systèmes d'enseignement public étaient indissociables de l'État-providence : ils façonnaient l'identité nationale et préparaient les populations à apporter leur contribution à la société. Mais ces systèmes sont issus de la société industrielle et de l'État-nation, qui appartiennent à une époque révolue et qui ont cédé la place à la nouvelle économie et à la globalisation.Ces nouvelles forces sont si puissantes qu’elles pourraient éliminer les systèmes d'en-seignement public, à moins que nous n’établissions clairement leur raison d'être et de perdurer. Que se passerait-il si ces parents, sans cesse plus nombreux à disposer d'un revenu plus élevé, décidaient d’« acheter » à leurs enfants une formation adaptée à leur propre vision du monde ? En pareil cas, comment les persuaderait-on de continuer à acquitter des impôts pour financer l'éducation des enfants des autres ? Ces dilemmes se posent déjà avec acuité dans certaines villes des États-Unis.Le bien-fondé de l'enseignement public ne peut plus être posé en principe, comme il l'a été au XX e siècle. Il doit être redéfini à travers un concept radicalement différent, aussi bien pour les élèves et les étudiants que pour les enseignants. Il n'en reste pas moins qu'un bon système éducatif revêt une importance grandissante non seulement pour assurer le succès d'une économie moderne fondée sur le savoir, mais aussi pour créer une société équitable.L'explosion des connaissances sur le cerveau et sur les mécanismes naturels d'apprentissage, conjuguée à la puissance toujours plus grande des technologies, donne les moyens de transformer la plus fondamentale des unités d'enseignement : l'interaction entre l'en-seignant et l’élève. Parallèlement, de formidables bouleversements sociaux confrontent la communauté éducative à des circonstances nouvelles et en constante évolution.La question de la réforme des systèmes d'enseignement public se pose aujourd’hui avec acuité. Pour un pays comme le Royaume-Uni, il s'agit essentiellement de savoir si l’on peut préserver la flexibilité et la capacité de transformation qui font désormais partie intégrante du système, tout en améliorant simultanément les résultats des élèves. Ailleurs, en Bavière notamment, l'enjeu consiste à instaurer la flexibilité requise pour l'avenir, tout en maintenant des niveaux élevés.Au XX e siècle, on a souvent mis en avant l’objectif de la « réussite pour tous », alors que la plupart des pays s’accommodaient de systèmes éducatifs affichant des taux d'échec ou de difficultés scolaires non négligeables. Le pari du XXI e siècle est de faire de la réussite pour tous une réalité. Mais ce ne sera possible que si les profes-sionnels de l'enseignement sont persuadés que chaque élève a les moyens d'atteindre un niveau élevé et si les politiques sont conçues pour atteindre ce résultat dans l’ensemble du système éducatif.L’action des décideurs publics s’est jusqu'à présent focalisée sur la normalisation des moyens mis en oeuvre dans le système éducatif : nombre de places à l'école, diplômes des enseignants, contenu des programmes, taille des classes, charge d'enseignement et fourniture d'ouvrages et de matériels. En raison de la diversité de nos sociétés et des antécédents des élèves, il n’y a rien d’étonnant à ce que ce soit le niveau atteint par les élèves – autrement dit le « produit » du système éducatif – qui soit devenu la variable. Or si l’on veut que ce produit – un niveau élevé pour tous – soit la constante, ce sont les moyens mis en oeuvre qui doivent devenir la variable.Certains élèves ont besoin de plus de temps que d'autres pour atteindre un niveau élevé ; certains ont besoin d'un enseignement personnel intensif et, à mesure qu'ils grandissent, certains apprennent mieux sur le lieu de travail qu'à l'école. Les enseignants et la pédagogie doivent s’adapter pour répondre à ces besoins.La technologie moderne permet une personnalisation de l’enseignement qui était auparavant irréalisable. De la même façon que Dell ne vous vend pas un ordinateur standard, mais conçoit l'ordinateur que vous commandez en fonction des paramètres précis que vous lui indiquez, le système éducatif doit être suffisamment souple et adaptable pour faire tomber les obstacles qui empêchent certains jeunes d'atteindre des niveaux d'instruction élevés.Cela étant, les établissements scolaires ne peuvent répondre à ces besoins individuels que si l'enseignement s'adapte, ce qui suppose un changement d'état d'esprit radical chez les professeurs. Il leur faudra en premier lieu croire réellement que tous les élèves peuvent atteindre un niveau élevé. Il faut non seulement qu’ils en soient convaincus, mais aussi qu’ils en aient des preuves concrètes, et nul ne devrait sous-estimer la difficulté d’obtenir un tel changement jour après jour, de classe en classe dans l'ensemble d'un pays.En d’autres termes, les enseignants ne doivent pas se demander quel est le problème de l’enfant, mais plutôt s’interroger sur ce qu’ils doivent faire différemment pour qu’il réussisse la prochaine fois.Cela suppose que les enseignants recherchent inlassablement les meilleures pratiques et peaufinent continuellement leur travail. Cela suppose que les enseignants oeuvrent au sein d'équipes de professionnels de la formation non seulement dans leurs établissements scolaires, mais aussi à l'extérieur. Cela suppose que les enseignants acceptent la nécessité de faire l'objet d'un suivi et se félicitent des possibilités de voir leurs pairs reproduire des pratiques exemplaires. Cette situation existe déjà çà et là. La méthode japonaise de perfectionnement professionnel, dite « étude de cours », en constitue un bon exemple : un petit groupe d'enseignants conçoit, dispense et affine un cours donné pour s'assurer qu'il est le meilleur possible.La responsabilisation et le perfectionnement professionnel permanent ne sont cependant que le début du processus. La révolution technologique, qui a transformé un si grand nombre de secteurs de l'économie, atteindra bientôt une masse critique dans les systèmes éducatifs. Dans de nombreux pays, les investissements réguliers en matériel seront de plus en plus assortis d'investissements dans la connectivité, dans les systèmes de maintenance et dans l'acquisition par les enseignants de compétences dans l'utilisation des technologies de l'information et des communications (TIC). Les investissements des entreprises dans les logiciels éducatifs s'accélèrent eux aussi. Qui plus est, la compréhension du cerveau humain et des mécanismes d'apprentissage a fait l’objet de progrès considérables au cours des deux dernières décennies. La conjugaison de ces nouvelles technologies et de ces nouvelles connaissances est cruciale pour individualiser la formation et assurer un niveau de formation élevé pour tous ; mais en tirer tout le parti possible suppose également de nouvelles méthodes d'enseignement. Le concept de salle de classe est en train d’évoluer. Grâce aux technologies de transmission à large bande et au tableau électronique, les enseignants d'une école peuvent s'adresser aux élèves d'autres éta-blissements. Quant aux élèves, ils peuvent faire des recherches, sur l'éthique médicale par exemple, en contactant directement par courrier électronique des experts universitaires en la matière. Les systèmes de vidéoconférence interactifs leur permettent de travailler en coopération avec leurs pairs dans d'autres pays. Les programmes informatisés peuvent assurer un enseignement individuel, des retours d'information rapides et un soutien constructif pour les élèves travaillant seuls. L'enseignement spécialisé des langues devient économique. Les tests et les épreuves sont de plus en plus informatisés, ouvrent la voie à beaucoup plus de créativité et peuvent être proposés aux moments appropriés au lieu de ne l'être qu'à des périodes fixes de l'année.Désormais les exigences du XX e siècle en matière d’éducation ne portent plus uniquement sur les niveaux scolaires. Elles impliquent également un éventail plus vaste de caractéristiques personnelles et de compétences sociales et organisationnelles, dont les élèves auront besoin à l'âge adulte sur le lieu de travail ou ailleurs.Certains pays de l'OCDE forment déjà les élèves à des concepts tels que la citoyenneté, qu’ils considèrent comme des dimensions fondamentales de l'éducation. Mais l'économie du savoir exigera que nous prêtions tous davantage attention à la façon dont nous mesurons les performances des élèves, des établissements scolaires et du système dans son ensemble en termes de compétences sociales. Au XXI e siècle, nous aurons besoin d’un « enseignement formateur de la personnalité ». Des activités nationales en cours, ainsi que certains grands projets internationaux tels que le Programme international de l'OCDE pour le suivi des acquis des élèves (PISA), posent les bases qui permettront de construire des systèmes perfectionnés de mesures et des indicateurs de performance dans ce domaine.Dans les toutes prochaines années, les pouvoirs publics ne seront plus en mesure de fournir tous les services nécessaires pour assurer le succès des systèmes éducatifs. De nouveaux partenariats se situant bien au-delà du système scolaire s'imposeront donc. Le secteur des entreprises – un des grands « consommateurs » traditionnels des « produits » du système d'enseignement – est amené à devenir un partenaire privilégié dans les services édu catifs, à la fois en tant qu'investisseur et que prestataire. L'explosion d’Internet et d'autres technologies exige des investissements dans de nouveaux logiciels et ce sont les entreprises, et non l'État, qui les réaliseront pour l'essentiel. La rapidité avec laquelle les ordinateurs deviennent obsolètes pose un problème de financement que les pouvoirs publics ne sont pas en mesure de résoudre à eux seuls. L'entretien et la construction d'un parc immobilier scolaire adapté au nouveau siècle nécessitera d'énormes dépenses en capital. Disposer d'un personnel hautement qualifié deviendra primordial dans un contexte de mondialisation de la concurrence. La question n’est donc pas de savoir si le secteur des entreprises doit intervenir, mais selon quelles modalités il doit intervenir.Ces nouvelles sources de financement ne se substitueront pas aux investissements de l'État. Pour que tous les élèves atteignent un niveau élevé, l’État devra au contraire investir davantage à l'avenir. Passer de la théorie à la pratique suppose toutefois une stratégie. L'histoire des réformes de l'enseignement foisonne en projets prometteurs qui ont été abandonnés avant d'avoir eu le temps d'influer réellement et en profondeur sur les per-formances des élèves. Or il nous est aujourd’hui purement et simplement interdit de faire fausse route : les pressions exercées sur les systèmes éducatifs en faveur d'un changement, l'impatience avec laquelle les citoyens attendent une amélioration des performances des services publics et leur peu d'empressement à payer davantage d'impôts à cette fin sont là pour nous le rappeler. Tout comme les établissements scolaires, les pouvoirs publics doivent tirer les ensei-gnements des pratiques exemplaires, d'où qu'elles viennent.Les enseignants et leurs représentants sont confrontés à un choix : soit ils s’adaptent pour suivre la vague du chan gement, soit ils la laissent les engloutir. Les systèmes d'enseignement public sont dans leur ensemble confrontés à des défis analogues. C’est de leur aptitude à y faire face que dépend le succès de l'économie fondée sur le savoir dans tous nos pays.* M. Michael Barber dirige également la Standards and Effectiveness Unit au Department of Education and Employment du Royaume-Uni. Il est l'auteur de The Learning Game: Arguments for an Education Revolution (Indigo, 1997).Références• David Hargreaves, The Mosaic of Learning, Demos, 1994.• Michael Fullan, Change Forces : The Sequel, Falmer Press, 1999.


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