La crise turque

Département des affaires économiques

La Turquie a replongé dans la crise financière alors que son programme sur trois ans destiné à mettre fin à des décennies de forte inflation n’en est pas encore à mi-parcours. Que s’est-il passé et que doit faire désormais le gouvernement ?

Une nouvelle tentative de stabilisation s’appuyant sur le taux de change a été faite en Turquie ; elle a échoué. Quatorze mois après avoir lancé un programme sur trois ans destiné à mettre fin à des décennies de forte inflation, le gouvernement a été contraint d’abandonner le régime de parité ajustable qui servait de point d’ancrage de sa stratégie. Cette décision prise en février a déclenché une dépréciation immédiate de la livre turque de l’ordre de 30 %.Ce programme avait été lancé dans un climat de soutien politique sans précédent ; ses premiers résultats avaient été impressionnants et il passait pour avoir beaucoup plus de chances de succès que nombre de précédents programmes pour la Turquie ayant bénéficié de soutiens internationaux. Qu’est-ce qui n’a pas marché ?Rétrospectivement, on peut dire que c’est la faiblesse du système bancaire et le fait de trop s’en remettre aux entrées de capitaux spéculatifs qui ont rendu le pays très vulnérable à des crises de confiance, de sorte qu’avec les tensions inévitables provoquées par la rapidité de l’ajustement, le régime de parité n’a pas résisté. Le choc de la dépréciation de la livre va désormais retarder le retour à une inflation de moins de 10 % tandis que le choc simultané sur les taux d’intérêt est synonyme de lourdes pertes pour les bilans des banques et de graves tensions budgétaires.Les autorités n’ont désormais plus d’autre choix que de tenter de limiter les dégâts par des mesures macro-économiques judicieuses, de trouver une solution aux problèmes du système bancaire et de rétablir la confiance du marché en poursuivant la mise en oeuvre des réformes structurelles et du programme de privatisation. Mais le grand défi va consister à endiguer les répercussions internes de l’effondrement de la crédibilité de la monnaie et de veiller au caractère équitable du processus d’ajustement. Comme cela s’est produit ailleurs, les efforts consentis pour pouvoir adhérer à l’Union européenne pourraient peut-être servir de point de rassemblement pour l’instauration d’une nouvelle cohésion sociale et une réaffirmation de la volonté politique de réforme.Les tensions qui ont connu leur apogée lors de la crise de fin novembre 2000 étaient profondément enracinées dans le système économique turc. Toutefois, la cause immédiate de la crise aura été la combinaison de pertes de portefeuille et de problèmes de liquidité dans quelques banques qui a déclenché une crise de confiance dans l’ensemble du système bancaire. Ce phénomène a lui-même suscité des sorties de capitaux spéculatifs, une ponction des réserves de change, une aggravation de la pénurie de liquidité bancaire, ce qui a entraîné une hausse brutale des taux d’intérêt et des pertes de portefeuille encore plus grandes pour les banques. Lorsque la banque centrale a décidé d’injecter massivement des liquidités dans le système en violation de son propre dispositif assimilable à un régime de caisse d’émission, elle a fait naître des craintes quant à la viabilité du programme et de l’arrimage de la monnaie. En outre, ces liquidités supplémentaires sont tout simplement ressorties du pays par des mouvements de capitaux, drainant ainsi de nouvelles réserves de change. Le mouvement de panique n’a pu être endigué que par la mise en place d’un plan de financement d’urgence du FMI, à hauteur de $7.5 milliards (en sus d’un premier prêt conditionnel de $4 milliards). Le gouvernement a alors réaffirmé sa volonté de respecter ses précédents objectifs d’inflation et d’accélérer les privatisations et la réforme bancaire, en prenant le contrôle d’une grande banque qui avait été à l’origine des problèmes de liquidité et a annoncé qu’il se portait garant de tous les engagements des banques.La situation a semblé se stabiliser au début de 2001, pratiquement la totalité des $6 milliards de capitaux qui étaient sortis du pays lors de la crise étant revenus et les réserves de change ayant été reconstituées. Toutefois, les investisseurs exigeaient des taux d’intérêt beaucoup plus élevés qu’auparavant, ce qui traduit l’augmentation de la prime de risque attachée au pays. De même, pratiquement la totalité des nouvelles entrées de capitaux s’inscrivaient dans le très court terme (au jour le jour), ce qui témoigne de craintes résiduelles de nouvelle dépréciation de la monnaie. La confiance dans le programme n’a pas vraiment été rétablie, malgré les déclarations du gouvernement et le soutien du FMI. Les investisseurs n’ont pas manifesté d’intérêt pour les deux grandes opérations de privatisation prévues pour 2001, à savoir celles de Turk Telekom et des Turkish Airlines ; certaines réformes structurelles ont commencé à prendre du retard ; des préoccupations se sont exprimées devant le risque de voir la cherté persistante du loyer de l’argent remettre en cause les objectifs budgétaires ; enfin, on a commencé à craindre que les problèmes bancaires ne soient pires que ce qu’il semblait. Même si ces inquiétudes échappaient parfois au contrôle des pouvoirs publics, ce qui a semblé manquer, c’est la manifestation claire d’une volonté affirmée de privatisation et de réforme, et peut-être un programme plus réaliste au regard de la situation après la crise.Dans une telle atmosphère, l’accrochage public intervenu le 19 février entre le Président Ahmet Necdet Sezer et le Premier ministre Bulent Ecevit (apparemment autour de la campagne anti-corruption du premier) s’est immédiatement traduit par le sentiment que la coalition au pouvoir risquait d’être remise en cause et par là-même son programme. La crise a alors repris. Les banques turques ont pris la tête d’une ruée sur le dollar pour couvrir leurs positions ouvertes d’une ampleur considérable afin de prévenir la dévaluation tant redoutée de la livre. Une fois encore, il s’en est suivi une grave pénurie de livres sur le marché interbancaire. Cette fois, cependant, la banque centrale s’en est tenue à son régime de caisse d’émission et a refusé d’intervenir en tant que prêteur en dernier ressort, espérant que les banques allaient changer leurs dollars pour obtenir des livres. Cette situation a abouti à des taux records de l’argent au jour le jour qui ont presque atteint les 5 000 % le 21 février. Le système bancaire, déjà gravement affaibli par la première crise, s’est trouvé au bord de l’effondrement lorsque le système de paiements interbancaires a tout simplement cessé de fonctionner. Le lendemain, le gouvernement a décidé de faire flotter la livre, marquant ainsi la fin du programme de stabilisation reposant sur le taux de change. Dans ces conditions, le flottement de la monnaie était sans doute la seule solution disponible. La confiance du marché qu’il aurait fallu s’assurer pour maintenir la stratégie de parité à crémaillère n’était pas au rendez-vous. Le fait de l’admettre avant qu’il ne soit trop tard a au moins permis au gouvernement de passer à un régime de changes flottant en disposant de réserves de change intactes pour l’essentiel, au lieu de les avoir épuisées à défendre vainement le régime de parité ajustable. Les autorités ont dû redémarrer de zéro pour élaborer un programme à la lumière du nouveau régime de changes.Quelle que soit la dynamique de cette nouvelle stratégie, elle se heurtera au renchérissement des coûts et à l’augmentation des risques du fait de la crédibilité perdue. Le principal danger réside dans la faiblesse prolongée de la monnaie associée à la prime de risque élevée du pays en raison de son incapacité à rétablir la confiance rapidement. Si ce danger se matérialise, ce sera sans conteste négatif pour la Turquie. Cela irait de pair avec une détérioration considérable des termes de l’échange et des pertes de revenus réels pour les consommateurs, des pertes réelles sur les bilans des banques et des entreprises, un gonflement de la dette publique avec la nationalisation de ces pertes et une reprise de la spirale endettement-déficit en raison du renchérissement des charges d’intérêt de la dette publique. Dans de telles conditions, la montée des tensions politiques et sociales pourrait affaiblir la volonté de réforme. De même, la poussée passagère de l’inflation à la suite de la dévaluation de la monnaie pourrait facilement s’enraciner sous l’effet d’une reprise des augmentations de salaires liées à l’inflation, notamment si la situation budgétaire apparaissait hors de contrôle. La tâche des autorités va consister à éviter à tout prix ce scénario – pour l’essentiel une réplique de la crise de 1994. Les pouvoirs publics n’auront guère le droit à l’erreur.Une fois que le calme sera revenu et que le cours de la livre sur le marché se sera stabilisé, les autorités monétaires devront définir un rythme de désinflation réaliste et régler la politique monétaire en conséquence, ce qui supposera un resserrement de leur dispositif. Toutefois, cela pose un grave dilemme, car les banques auront sans doute besoin de faibles taux d’intérêt et de beaucoup de liquidités avant de pouvoir recouvrer la santé. Résoudre ce problème imposera de s’en tenir rigoureusement aux objectifs de privatisation et au programme de réforme structurelle, notamment dans le secteur bancaire et celui des entreprises d’État, ce qui contribuera à faire baisser la prime de risque affectant le pays et finira par attirer des formes plus stables de financements étrangers comme les investissements directs. Il faut imposer la rigueur budgétaire, notamment en exerçant un contrôle strict de la dépense publique.L’un des grands problèmes va consister à reconstruire un consensus social en faveur de l’ajustement compte tenu de toute la crédibilité monétaire, si durement acquise, qui a été dilapidée. Les déposants, les banques et les entreprises ont quelques raisons d’affirmer qu’ils sont précisément en difficulté parce qu’ils ont tellement cru au programme. Le régime de parité à crémaillère a donné des incitations supplémentaires à effectuer des emprunts à l’étranger sans couverture et à détenir des avoirs en livres turques, ce qui alourdit le coût du choc actuel. Une politique équitable des revenus doit être élaborée avec les partenaires sociaux, mais cela n’a jamais été vraiment accepté, même lorsque le programme était crédible. Il sera donc bien difficile de demander de nouveaux sacrifices, comme de nouvelles réductions des salaires réels en raison de la dévaluation ou plus de licenciements du fait des réformes structurelles. Toutefois, faute d’une sorte de pacte social, trouver un nouveau point d’ancrage pour l’inflation risque d’être très difficile. Les efforts en vue de l’adhésion à l’UE pourraient servir de catalyseur pour rallier l’opinion à la cause de la réforme. La nécessité d’une stabilisation économique et d’une modernisation des institutions est inhérente à la recherche de la convergence avec l’Europe et reste essentielle pour trouver une solution aux problèmes de la Turquie.Références• Études économiques de l’OCDE : Turquie 2000-2001, OCDE 2001.


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