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Adieu bonus : un geste citoyen

L’heure n’est pas aux louanges des « grands patrons », très décriés pour leurs bonus et les salaires astronomiques fixés par les conseils d’administration malgré la crise. Aussi, lorsque Maurice Lévy, président du géant publicitaire Publicis, a annoncé fin 2011 qu’il renonçait à son bonus, cela n’est pas passé inaperçu. Exception ou exemple à suivre ? 

L’Observateur de l’OCDE : Vous avez annoncé le 1er décembre dernier qu’à partir de janvier 2012, vous ne percevrez plus de rémunération fixe. Pourquoi une telle décision ?

Maurice Lévy : Mon mandat de président du directoire de Publicis Groupe s’achevait au 31 décembre 2011. Le conseil a décidé, à l’unanimité, de nommer le directoire pour une nouvelle période de quatre ans et a insisté pour que je poursuive ma mission. Ayant déjà passé plus de 40 ans à Publicis, j’aurais préféré m’arrêter. Aussi, pour bien marquer que je ne m’accroche ni à mon poste, ni à ma rémunération, j’ai souhaité n’être plus rémunéré qu’à la performance, ou plutôt à la « surperformance ». C’est une forme de défi que je me lance à moi-même.

Dans le contexte économique actuel, pensez-vous que d’autres chefs d’entreprises devraient suivre votre exemple ?

Ma situation est trop liée à mon itinéraire au sein de Publicis et je ne cherche ni à être un exemple ni à donner des leçons à qui que ce soit. Pour autant, en tant que citoyen, je crois que les plus favorisés doivent participer explicitement à l’effort demandé à tous dans ce contexte de crise. Il me paraît indispensable que l’effort de solidarité passe d’abord par ceux que les mérites et les hasards de la vie ont récompensé.

J’ai toujours considéré que la grande majorité des dirigeants méritaient leur rémunération, et pour certains plus encore. Je ne suis pas surpris cependant que ces rémunérations puissent choquer, mais je rappelle que les rémunérations des top models ou des footballeurs sont bien supérieures, pour des contributions à la croissance ou à la collectivité bien moindres.

Je considère qu’il est normal que tous ceux qui ont eu la chance de réussir, de gagner de l’argent, jouent pleinement leur rôle de citoyens, particulièrement en ces temps de difficultés et d’incertitude. C’est la raison pour laquelle j’avais appelé, en août 2011, à une contribution des plus riches – et pas seulement les dirigeants d’entreprises.

Une baisse des hauts salaires est-elle symbolique ou contribue-t-elle réellement à améliorer l’économie ?

En ces matières, on ne peut s’appuyer que sur des cas individuels, donc à valeur symbolique. Il serait en effet inenvisageable, dans des économies libres, que le législateur vienne fixer ex ante un salaire maximum. Dans les États qui reposent sur la liberté d’entreprendre, la liberté du commerce et de l’industrie, le principe est de laisser la libre initiative aux citoyens, après quoi la puissance publique opère une redistribution par l’imposition. C’est un principe extrêmement important. Il serait grave de le remettre en question.

Ceci étant, rien n’empêche certains de choisir, individuellement ou collectivement, de baisser leur rémunération. Les circonstances de crise peuvent le justifier. Au moment de la récession de 1993, nous avions le choix, à Publicis, entre licencier ou proposer aux employés une baisse de leur rémunération. Ils se sont prononcés en faveur d’une baisse (de l’employé de bureau jusqu’au président du directoire). Nous avons pu traverser la crise en « restant groupés » et nous en sommes sortis renforcés.

Cet exemple pour rappeler une chose importante : l’entreprise est vraiment le seul niveau pertinent pour prendre de telles décisions. Imposées de l’extérieur, elles peuvent avoir des conséquences extrêmement graves. Plus fondamentalement, se pose également la question du modèle de société que l’on souhaite : veut-on une société de la médiocrité ou de la méritocratie et créer un élan en récompensant, même de façon disproportionnée, les plus méritants ? Je suis contre la médiocrité et pour l’élan, l’enthousiasme et la possibilité pour les gens, pour tous, de réussir.

Les pays développés traversent la crise économique la plus grave depuis 50 ans. À l’aube de 2012, quels sont les défis les plus importants auxquels la France, et de façon plus large, l’économie mondiale, seront confrontés, et quels conseils donneriez-vous aux décideurs à ce sujet ?

La caractéristique de la crise que nous vivons est sa vitesse de propagation à toutes les sphères : on croyait à une crise financière, elle se révèle crise économique, puis désormais, avec la crise des dettes souveraines, crise politique et, ajouteront certains, géopolitique. Cet ensemble fait de la période actuelle un moment critique qui illustre parfaitement le phénomène de la mondialisation.

Dans ces conditions, je crois nécessaire d’engager avec vigueur un redressement. Le métier politique est difficile, mais il n’interdit pas l’imagination. Cette crise est celle d’un modèle et d’un basculement du monde, et nous n’en sortirons pas vainqueurs si nous nous contentons des idées et des outils précisément hérités du modèle en crise, ou pire, qui ont été à l’origine de celle-ci.

À court terme, il me semble évident que le redressement des finances publiques (pour les pays concernés) est une obligation sans laquelle aucun avenir ne pourra être envisagé ni construit. Aucun pays ne peut avancer en vivant de manière permanente à crédit, en accumulant des pyramides de dettes. Cela doit passer par une révision, aussi douloureuse et difficile soit-elle, des dépenses publiques, notamment de santé, ainsi que des situations, organisations et missions des institutions publiques.

Une réflexion sur la bonne gouvernance de la finance et des banques est également indispensable. Elle n’a été qu’esquissée, et malheureusement de manière dispersée, faute d’un consensus et d’une bonne articulation entre les différents États et régulateurs.

Enfin, il convient de mettre au centre de l’économie et des politiques publiques un triptyque : la connaissance, l’esprit d’entreprise et la création. C’est à ce prix qu’un pays trouve les voies de sa compétitivité dans une économie mondialisée.

Vous dirigez le troisième groupe de communication au monde : êtes-vous optimiste quant à l’avenir de votre secteur ?

Rétrospectivement, on se rend compte que la principale conséquence de la crise amorcée en 2008 a été d’accélérer des mutations dans le secteur de la communication. Une mutation majeure a été l’intégration du numérique dans tous les domaines de la communication. Ceci me rend optimiste pour l’avenir de la communication, dont le sort est désormais de plus en plus lié à celui du secteur du numérique. Il n’existe pas de secteur connaissant une meilleure croissance que le numérique. Tout ceci est très prometteur pour la communication.

Au moment de l’entrée dans la crise, en 2008, on avait observé un arrêt brutal des investissements publicitaires. Mais, les marques ont perdu de l’argent et l’ont regretté. Le numérique, en effet, a pour conséquence de rendre plus aisée et plus rapide la construction et la déconstruction d’une marque. Aucune grande marque installée ne peut donc se permettre de trop ralentir ses investissements. L’obsolescence des marques et des produits s’est accélérée. Défendre ses marques est le premier investissement nécessaire dans une économie de l’immatériel, pour conforter ses parts de marché.

Depuis l’entrée dans le second acte de la crise, avec la crise des dettes souveraines, nous assistons à une érosion très prudente des investissements, plutôt qu’à un coup d’arrêt. Ceci est largement compensé par les pays que je qualifierais volontiers de « submergents ». Au total, au premier semestre 2012, la progression des investissements publicitaires dans le monde devrait se situer entre 4,5 % et 5 %.

« À partir de janvier 2012, je n’aurai plus de rémunération fixe », propos recueillis par L. Girard, Le Monde, 31 novembre 2011.

www.publicisgroupe.com

©L'Observateur de l'OCDE n° 287 T4 2011




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