La durabilité est une bonne affaire

La durabilité, la rentabilité, le respect de l’environnement et la responsabilité sociale sont les nouveaux maître-mots du rapport annuel de nombreuses entreprises. Partout, les entreprises proclament leur attachement aux principes du développement durable. Est-ce là une nouvelle croisade morale des grandes entreprises ou simplement le résultat de la pression exercée par des manifestants comme ceux de Seattle ou de Gênes ? Pour certains, l’un ou l’autre de ces arguments peut être vrai, mais dans l’ensemble, la durabilité est principalement une question de saine gestion des entreprises.

En fait, il n’y a pas de contradiction fondamentale entre le souci de l’environnement ou la responsabilité sociale et la recherche du profit, qui est, pour une grande part, à l’origine du monde développé tel que nous le connaissons aujourd’hui. En un mot, la recherche du profit est toujours une motivation valable. Cela ne veut pas dire que le jeu sans freins des forces du marché assurera la durabilité. Il appartient évidemment aux pouvoirs publics de mettre en place le cadre qui convient pour que les marchés atteignent les résultats plus diversifiés que nous cherchons tous pour notre planète. En matière d’environnement, il y a des externalités – des coûts qui ne sont pas à la charge des pollueurs – qui, actuellement, sont exclues des facteurs influant sur le marché. Cela tient à diverses raisons, mais principalement au fait que, jusqu’à une époque récente, des ressources comme l’air pur et l’eau propre ont été simplement considérées comme gratuites. Dans le passé, il y a eu des cas où l’on a réussi à internaliser ces externalités – la transformation de vaines pâtures en propriété privée, qui a créé la nécessité de préserver l’environnement, en est un exemple – même si cela ne s’est pas fait sans conflits.Les émissions de gaz à effet de serre provoquant un réchauffement de la planète sont, de toute évidence, une externalité environnementale qui doit être internalisée. Rares sont les pays où les émissions sont réglementées ou fiscalisées d’une quelconque manière. Dans la plupart des pays, l’émission de C0 2 n’entraîne pas de coût pour les entreprises. Elles sont donc peu incitées à modifier leur comportement tant qu’il n’y a pas d’intervention des pouvoirs publics. De fait, bon nombre d’entreprises s’efforcent de parvenir à un accord mondial pour combattre le changement climatique.Ceci leur permettrait de procéder aux ajustements économiques nécessaires de façon ordonnée. Les gouvernements ont aussi un rôle essentiel à jouer dans la mise en place d’un cadre qui permette aux marchés de fonctionner d’une manière responsable vis-à-vis de la société. Les politiques fiscale et de dépenses publiques devraient être conçues de manière à compléter l’économie de marché en fournissant biens et services publics de façon efficace. Et pour entrer dans un domaine peut être plus controversé, on peut dire que les gouvernements sont les principaux responsables du respect des droits de l’Homme et de la lutte contre la corruption, même si les entreprises, en particulier les grandes multinationales, ne peuvent pas ignorer et de fait n’ignorent pas ces questions.Cependant, il est dans l’intérêt des entreprises de tendre davantage vers la durabilité même avant que le marché n’en ait totalement intégré les principes. Prenons l’exemple du changement climatique. Le secteur du ciment est un important producteur de CO 2 , le principal gaz à effet de serre, représentant environ 5 % des émissions mondiales. En tant que premier producteur mondial de ciment, Lafarge a intérêt à réduire son intensité de carbone, d’abord pour se préparer à un monde futur où les émissions de carbone seront limitées, mais aussi pour éviter une législation élaborée à la hâte et mal conçue. Il n’y a pas que Lafarge à réagir de la sorte mais aussi des entreprises du secteur pétrolier comme BP et Shell, d’autres dans le secteur de l’électricité comme TransAlta, ou encore Dupont pour les produits chimiques. Toutes ont une approche analogue du changement climatique. Du point de vue de la responsabilité sociale, notre défense de la durabilité est aussi fondée sur les intérêts bien compris des entreprises. Nos cimenteries et nos carrières dominent souvent les autres industries dans les localités où elles sont installées. Lafarge a compris, au cours de ses presque 170 années d’existence, que le « permis d’exploitation » délivré implicitement par la communauté locale à l’issue d’actions fondées sur le dialogue et la transparence, est aussi important que les autorisations réglementaires remises par les autorités. Sans le soutien et la compréhension de la communauté locale, l’extension des activités extractives ou les changements de combustibles au profit de l’utilisation de combustibles résiduaires (comme les pneus usés, qui réduisent les coûts et permettent d’économiser les combustibles fossiles), seraient plus difficiles, sinon impossibles, à obtenir. Notre activité deviendrait précaire et moins flexible.En agissant selon les principes de la durabilité, les entreprises peuvent devenir plus compétitives, plus résistantes aux chocs, plus adaptables dans un monde en rapide évolution, plus unies dans leurs objectifs. Elles seront aussi plus à même d’attirer et de retenir les clients et les meilleurs salariés tout en étant plus à l’aise sur les marchés financiers et avec les autorités chargées de la réglementation.Les marchés financiers commencent à percevoir ces effets positifs. Entre le 1er janvier 1999 et le 30 juin 2000, le Dow Jones Sustainability Group World Index – composé d’entreprises gérées selon les règles de la durabilité don’t Lafarge – a dépassé le Dow Jones Global World Index de 127 points de base en dollars. Cet indice regroupe les 10 % d’entreprises considérées comme les plus performantes en matière de développement durable. Leur avantage en valeur s’est affiché à la fois sur le marché haussier et le marché à la baisse.Les principaux facteurs opérationnels de la durabilité constituent pour les entreprises manufacturières un bon concept stratégique pour améliorer leurs résultats :• Eco-efficacité : La réduction de la consommation de matières premières naturelles limitées ou de la consommation de combustible, la diminution de la production de déchets et l’utilisation de produits dérivés provenant d’autres industries permettent aux entreprises de réduire leurs coûts ;• Amélioration de la valeur ajoutée des produits : Avec une stratégie axée sur la durabilité, les entreprises comptent pouvoir élargir leurs gammes de produits pour vendre des produits plus complexes et plus technologiques, comportant une valeur ajoutée plus importante (licences, technologie exclusive etc.). Les liens avec les clients et les utilisateurs deviendront plus étroits et plus durables et la loyauté s’en trouvera améliorée ;• Création de nouveaux débouchés : Une politique orientée vers la durabilité devrait faciliter l’expansion des entreprises dans de nouveaux pays ou de nouvelles régions grâce à des méthodes d’intégration plus sensibles et plus anticipatives et à une stratégie environnementale plus développée. De nouveaux produits permettront aux entreprises de mieux répondre aux nouvelles attentes de leurs clients ; • Renforcement d’une gestion responsable vis-à-vis de la société : Cette politique renforcera la culture d’entreprise, aidera les entreprises à conserver la loyauté de leurs salariés et leur permettra d’en attirer de nouveaux ayant un potentiel élevé ;• Amélioration de la réputation : Une stratégie anticipative aidera les entreprises à conserver leur « permis d’exploitation ». Elle améliorera leur image afin de maintenir la valeur de la marque, ainsi que la qualité de leurs relations avec les autorités et communautés locales. Cela contribue à réduire la possibilité de nouveaux impôts et de réglementations inadaptées et à éviter des crises.Une fois établi le cadre qui convient, des marchés concurrentiels et ouverts sont un bon moyen pour progresser vers la durabilité. Les marchés, malgré toutes leurs imperfections, sont encore le meilleur instrument que l’homme ait trouvé comme source d’innovation et d’efficacité. En récompensant la réussite, les marchés canalisent l’énergie créatrice. Il est difficile d’imaginer que des autorités gouvernementales, aussi bien intentionnées ou efficaces soient-elles, réussissent à fournir un meilleur accès à la durabilité que le mécanisme du marché ; à condition bien sûr qu’il fonctionne dans un cadre encourageant la durabilité. Bien entendu, le développement durable ne doit pas servir d’excuse aux gouvernements pour alourdir les réglementations et multiplier les impôts. Prenons l’exemple du gouvernement français qui a essayé d’imposer par la loi l’établissement de rapports sur la durabilité s’appuyant sur plus de trente indicateurs dans le seul domaine social. Prenons encore l’exemple des États-Unis où la législation relative au Superfund profite essentiellement aux juristes. Il faudrait consacrer davantage d’énergie pour que les prix et autres signaux permettent aux marchés de fonctionner d’une manière plus durable. Cela veut dire convaincre, et non contraindre. Après tout, la durabilité ne progressera pas si ceux qui sont censés la mettre en oeuvre perdent de vue le sens du concept. Cela signifie également que les gouvernements devraient adopter une stratégie globale. Le développement durable, par sa nature même, ne se prête pas aux méthodes fragmentaires, non coordonnées, que différents ministères ont tendance à employer. On en a pour exemple les énormes subventions toujours versées aux combustibles fossiles dans de nombreux pays alors qu’elles sont en contradiction avec les préoccupations que suscite le changement climatique. Nul n’a le monopole du savoir sur la façon de s’acheminer vers la durabilité. Le dialogue et le partenariat, entre les gouvernements et la société civile en général, d’une part, et les entreprises, d’autre part, sont le moyen d’aller de l’avant. Qui sait exactement quels sont les accords et les initiatives qui en découleront ? Ce qui est clair, c’est que les marchés peuvent et doivent fonctionner pour le profit de tous. Sans eux, le progrès en direction d’un développement durable à l’échelle planétaire sera beaucoup plus difficile, sinon impossible.*Chris Boyd a été l’un des intervenants du Forum 2001 de l’OCDE sur le Développement Durable et la Nouvelle Économie, qui a eu lieu en mai. Il est Président du Comité de l’Environnement du Comité Consultatif Économique et Industriel (BIAC) auprès de l’OCDE. Lafarge est un leader mondial du secteur des matériaux de construction comptant 85 000 salariés dans 75 pays. Les positions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur.Références Forum : Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales », série d’articles, dans L’Observateur de l’OCDE, n° 225, mars 2001. Schmidheiney, Stefan, Changing Course : A Global Perspective on Development and the Environment, Business Council for Sustainable Development, MIT Press, Cambridge, 1992. Sustainable America, The President’s Council on Sustainable Development, US Government Printing Office, Washington, D.C., 1996. Witherell, B., Maher, M., « Le développement durable suppose des entreprises responsables », L’Observateur de l’OCDE, n° 226-227, été 2001.


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016