Les suppositions erronées de la mondialisation

Les marchés, la concurrence et le libre échange sont essentiels pour la mise en place d’une mondialisation saine. En fait, tout le monde n’est pas convaincu. Ses adversaires avancent que la mondialisation peut être une force positive pour la croissance économique mais qu’une trop grande partie des bienfaits vont aux pays nantis alors que les coûts d’ajustement des marchés et des institutions sont à la charge de millions d’ouvriers déjà appauvris du monde entier.

D’autres vont plus loin encore et rendent le libre échange responsable d’un grand nombre de malheurs de tous les pauvres, et des agriculteurs en particulier. José Bové, de la Confédération Paysanne, est l’un de ces activistes anti-mondialisation. Dans cet article, il explique ce que sont pour lui les « suppositions erronées » qui sous-tendent les arguments des défenseurs de l’économie de marché. Cet article est paru à l’origine dans Le Monde*.L’HUMANITÉ est aux prises avec une croyance redoutable, à vocation totalitaire et mondiale comme bien d’autres : le libre-échange. Les gourous et les serviteurs zélés de cette doctrine (les « responsables ») affirment qu’il n’y a de dieu que le Marché et qu’hérétiques sont ceux qui veulent le combattre (les « irresponsables »). Ainsi sommes-nous affrontés à un obscurantisme des temps modernes, à un nouvel opium dont les prêtres-trafiquants se font fort de rendre les peuples dépendants.Des articles parus récemment dans la presse et qui soutiennent le lancement d’un nouveau cycle de négociations commerciales sont bien clairs quant au dogme que l’on veut imposer aux hommes et femmes de cette planète.Les voix dénonçant le credo libéral défendu par l’OMC sont de plus en plus nombreuses, tant les dégâts qu’il engendre sont visibles et les mensonges sur lesquels il repose sont grossiers.Premier mensonge : les vertus autorégulatrices des marchés. Elles constituent le fondement du dogme. Cette mystification idéologique est démentie par les faits. Ainsi, pour l’agriculture, depuis 1992, les grands pays industrialisés se sont largement ouverts aux marchés mondiaux (les États-Unis ont instauré le Fair Act, politique agricole qui supprime les aides directes à la production au profit d’aides découplées, tout en laissant produire sans aucune contrainte) sans que cette évolution ait calmé les soubresauts des marchés.Au contraire, ils ont connu une instabilité inégalée depuis la signature des accords commerciaux de Marrakech, en 1995. Le résultat le plus spectaculaire du « découplage » américain a été l’explosion des aides directes d’urgence, pour compenser la baisse des prix. Elles atteignent un niveau record de plus de US$ 23 milliards en 2000 (quatre fois plus que ce qui était programmé dans la loi agricole de 1996).Ainsi, contrairement aux affirmations des libéraux, les marchés ont un caractère spontanément instable et chaotique. L’ intervention publique est nécessaire pour assurer leur régulation et ajuster l’évolution des prix, pour assurer la rémunération des producteurs et permettre ainsi le maintien de l’activité agricole.Deuxième mensonge grossier : la concurrence génère la richesse pour tous. Or, la concurrence n’a de sens que si elle reste compatible avec la survie des compétiteurs. Cette réalité concerne éminemment l’agriculture, où les écarts de productivité du travail vont de 1 à 1 000 entre le fermier des plaines céréalières du Middle West et le paysan qui travaille à la bêche en plein coeur du Sahel.Prétendre que les conditions de concurrence seront saines et loyales, et tendront donc à l’équilibre si des politiques agricoles n’interfèrent pas dans le libre jeu du marché, est hypocrite.Comment peut-on confronter sur un même marché une majorité de producteurs (1,3 milliard d’actifs agricoles) qui ne pratiquent que la culture manuelle ou attelée, à une infime minorité (28 millions d’agriculteurs mécanisés) redoutablement armée pour l’exportation ? Comment parler de concurrence loyale quand les agriculteurs les plus productifs des pays riches bénéficient, en plus de primes à l’exportation directes et indirectes, d’aides d’urgence et d’assurances multiples contre la baisse des prix ?Troisième mensonge : le prix mondial serait un critère pertinent pour l’orientation des productions. Ce prix ne concerne pourtant qu’une fraction très réduite de la production et de la consommation mondiales. Le marché mondial du blé ne représente que 12 % de la production mondiale. De plus, les échanges internationaux s’effectuent à des prix qui ne sont pas déterminés par l’ensemble de ces échanges, mais par le prix du pays exportateur le plus compétitif.Le prix mondial du lait et des produits laitiers est déterminé par le coût de production en Nouvelle-Zélande, sachant que la part de ce pays dans la production mondiale de lait n’a été en moyenne que de 1,63 % de 1985 à 1998. Le prix mondial du blé lui-même est fixé sur celui des États-Unis, dont la production n’a représenté que 5,84 % de la production mondiale entre 1985 et 1998.Quatrième mensonge : le libre-échange serait le moteur du développement économique. Les libéraux accusent de tous les maux les systèmes de protection douanière : ils feraient régresser les échanges, la prospérité économique, voire freineraient les échanges culturels et le nécessaire dialogue entre les peuples... Mais qui osera affirmer que l’exportation massive de café, de cacao, de riz, de bananes, depuis des décennies, en direction des pays du Nord, a enrichi et amélioré la vie des paysans du Sud ? Qui osera l’affirmer, en regardant droit dans les yeux ces paysans qui doivent faire face à une misère grandissante ? Et qui osera aller affirmer aux éleveurs africains, ruinés par la concurrence des viandes subventionnées en provenance de l’Europe, que les barrières douanières tombent pour leur bonheur ?Pour aller jusqu’au bout de ses fins, le libre-échange instrumentalise les sciences au nom du « modernisme » et affirme que l’exploitation de toute découverte scientifique est un progrès... dès lors qu’elle est économiquement profitable. Il ne supporte pas que le vivant puisse se reproduire de lui-même, gratuitement, d’où la course aux brevets, aux licences, aux profits, à l’expropriation par la force. Évidemment, pour l’agriculture, nous ne pouvons pas ne pas citer la mascarade des OGM. Personne ne les demande mais ils doivent faire le bonheur de tous ! Nous sommes invités à nous plier à l’évidence : le riz (cyniquement nommé « doré ») génétiquement modifié va nourrir ceux qui meurent de faim en les préservant de bien des maladies grâce à sa nouvelle richesse en vitamine A. Les problèmes de carence vitaminique ne seront pas réglés pour autant, car il faudrait manger 3 kg de riz sec chaque jour, alors que la ration normale ne dépasse pas 100 grammes !La malnutrition, qui affecte près d’un tiers de l’humanité, sera combattue par une diversification de l’alimentation. Cet objectif passe par la remise en question d’un ordre social épouvantable, soutenu par le système économique libéral, qui cherche à maintenir les coûts salariaux dans les pays du Sud au niveau le plus bas possible pour maximiser ses profits. Il est donc alors judicieux d’ajouter de la vitamine dans le riz vendu aux pauvres, pour qu’ils ne meurent pas trop vite et continuent de travailler à bas coût, plutôt que de les soutenir dans la construction d’une société plus libre et plus équitable. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, a d’ailleurs récemment reconnu que « pour nourrir les 8 003 millions de personnes qui ont faim, on n’a pas besoin d’OGM » (Le Monde du 10 mai). Ce n’est pas étonnant alors que les paysans indiens de la Via Campesina, mouvement international de petits agriculteurs, détruisent les champs de riz transgénique.La FAO n’est pas la seule institution internationale à remettre en question certaines certitudes et positions radicales de l’OMC quant aux bienfaits du libéralisme. La très libérale OCDE reconnaît dans un rapport récent, intitulé « Du bien-être des nations », que le maintien et l’amélioration des services publics (santé, enseignement) est un facteur-clé permettant de comprendre la réussite économique des nations.Tout nous porte ainsi à combattre le dangereux mythe du libre-échange. Au vu de ses considérables dégâts sociaux et environnementaux, il faut prioritairement lui imposer, tous ensemble, paysans et non-paysans, trois principes fondamentaux :– la souveraineté alimentaire (droit des peuples et des pays àproduire librement leur alimentation et à protéger leurs agriculturesde la ravageuse « concurrence » mondiale) ;– la sécurité alimentaire (droit de se préserver de tout risque pourla santé) ;– la conservation de la bio-diversité.Au respect de ces principes doit être associé un objectif de développement solidaire, par la mise en place de zones de partenariat économique entre pays voisins, basé notamment sur la protection à l’importation de ces groupes de pays de structures et de niveaux de développement homogènes.L’ OMC souhaite pousser encore plus loin sa logique libérale. En novembre prochain, dans l’isolement d’une monarchie qui interdit les partis politiques et les manifestations – le Qatar –, elle tentera d’atteindre ses buts. Mais si d’importantes institutions internationales se montrent de plus en plus critiques et ébranlent les certitudes, les citoyens mobilisés peuvent soumettre le commerce à leurs droits. Entre le souverainisme des nationalistes et le libre-échange existent des voies alternatives. Pour reprendre le thème du Forum mondial social qui s’est tenu à Porto Alegre en janvier dernier, « d’autres mondes sont possibles ! », qui respectent les cultures et les particularités de chacun dans un souci d’ouverture et de compréhension. Nous sommes heureux et fiers de participer à leur émergence.José Bové est l’un des porte-parole de la Confédération paysanne.Cet article est paru dans Le Monde du 12.06.01


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016