La politique de la mondialisation version 1773

L’ innovation en politique a une histoire longue et mouvementée. La mondialisation et la bataille qui oppose ses partisans et ses adversaires ne font pas exception, comme en témoignent les événements de la fin du XVIII e siècle.

Il y a eu une « révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les moeurs, l’industrie, le gouvernement de tous les peuples ». Les peuples industrieux du Nord « roulent sans cesse autour du globe ». Les continents sont reliés par des sortes de « ponts volants de communication ». Ces observations ne datent pas de 2001 mais figurent dans un écrit de 1770 de l’Abbé Raynal, l’un des commentateurs politiques les plus populaires du XVIII e siècle. C’est à cause du commerce, écrivait Raynal, que les pays ont perdu leur « indépendance nationale et individuelle ». Ils avaient aussi perdu leur capacité d’imposer le revenu du capital. « Le détenteur d’actions est, à proprement parler, un citoyen du monde et il n’est pas forcément attaché à un pays particulier », écrivait Adam Smith en 1776.Le propriétaire de capital financier, dans la description donnée par Condorcet la même année, est quelqu’un « qui, par une opération de banque, devient en un instant anglais, hollandais ou russe ». Le système politique moderne est dominé par le « principe du commerce », écrivait Edmund Burke en 1769, et c’était alors « entièrement nouveau dans le monde ». Le système politique était imprégné d’un intérêt commercial étendu et complexe « nuançant toujours et contrôlant souvent, toute idée générale de constitution et de gouvernement ». Il était associé, avant tout, à l’essor des grandes compagnies financières et commerciales. L’ East India Company, par exemple, collectait plus de 3,5 millions de livres sterling de taxes sur ses sujets en Inde alors que les dépenses totales de l’État britannique étaient de l’ordre de 7 millions de livres. L’ État abandonnait une partie de son pouvoir dans ses relations avec les compagnies, selon la description faite par Burke, et gagnait du crédit en échange. Il renonçait à une partie de sa souveraineté : « dans ce cas, parler des droits souverains ne rime à rien ».On présente souvent la mondialisation comme une situation actuelle et future, un phénomène sans passé. Or, l’échange d’informations, de marchandises, d’investissements, de goûts et d’idées entre sociétés lointaines, qui constitue la mondialisation, a caractérisé bien des époques antérieures, en Asie aussi bien qu’en Europe et en Amérique. L’ idée d’une économie mondiale est, en elle-même, une cause de la mondialisation. L’ idée d’une influence à distance, d’une communication instantanée, d’un empire mondial exaltant ou insidieux a, de temps à autre, au cours de l’histoire, eu un impact profond sur l’imagination et la philosophie politiques.La période 1850-1870, par exemple, a été marquée par une activité d’invention d’institutions politiques favorisant l’intégration économique. Cet enthousiasme allait parfois jusqu’à l’euphorie, donnant lieu entre autres à l’achèvement de l’unification allemande, la signature en 1860 du traité de libre-échange (partiel) par l’Angleterre et la France, le développement de codes internationaux du commerce et l’homogénéisation des poids, mesures et monnaies. Toutefois, la phase d’innovation s’est achevée, comme l’a montré Luca Einaudi dans une étude récente (voir références), par d’acerbes conflits nationaux et internationaux sur les mécanismes d’un projet d’unification monétaire européenne et à propos d’une nouvelle monnaie qui devait s’appeler « Europe » don’t des prototypes ont été frappés en 1867.La fin de la mondialisation dans les années 1920 à 1940 a été bien plus catastrophique, comme le montre Harold James dans un livre récent. La violente réaction contre la mondialisation qui a commencé à la fin du XIX e siècle s’est traduite par une mobilisation politique et des restrictions protectionnistes sur les biens de consommation, l’immigration et la circulation des capitaux. Après la Première guerre mondiale, l’idéologie de l’« internationalisme » a été elle-même la cible de virulentes attaques politiques dans le cadre d’un enchaînement destructeur de crises économiques, d’échec des institutions de coopération internationale et d’enthousiasme nationaliste.La politique de la mondialisation, au cours de la révolution commerciale du XVIII e siècle, a été l’objet de moins d’attentions ces derniers temps. Mais les conflits du XVIII e siècle présentent, sur certains points, un intérêt particulier pour les choix du début du XX e siècle. L’ une des raisons est que les entreprises et les sociétés étaient au centre de débats mondiaux sur la souveraineté et le commerce, bien plus qu’au XIX e siècle, période des empires formellement reconnus. Une autre raison est que la politique d’information mondiale était au coeur du débat politique et philosophique à une période de développement du transport maritime par navires long-courriers et d’essor de l’impression et de la publication de masse. « L’oeil du monde est sur elle », affirmait un orateur au sujet de la politique britannique lors d’un débat parlementaire sur l’East India Company en 1772. Selon un autre, « le monde a été aveuglé par les publications ».La mondialisation du crédit a suscité elle aussi bien des débats. Avec la crise financière de 1763, « la terreur a gagné toutes les cités commerçantes du continent », peut-on lire dans une description de l’époque. La crise du crédit de 1772 a commencé par la faillite d’une banque londonienne propriétaire de succursales à Glasgow. Elle a conduit à l’effondrement des banques néerlandaises qui spéculaient sur les actions de l’East India Company, et s’est poursuivie par la faillite du président de cette compagnie en Angleterre, et par des faillites et des suicides en Virginie. « Un des maillons de la chaîne a lâché — le charme a été rompu instantanément, la consternation a succédé à la confiance et la richesse imaginaire a fait place au vide et à la détresse du monde réel », déclarait un marchand de tissus de Hambourg à la Chambre des Communes en 1774.La politique d’influence mondiale a elle-même été l’objet de protestations publiques, populaires et même violentes. L’ exemple le plus frappant a trait à la révolution américaine et à la politique mondiale concernant une boisson à la mode. Le thé qui était transporté par bateau de Chine en Angleterre par l’East India Company, puis d’Angleterre en Amérique du nord, a fait l’objet en 1773 d’une nouvelle législation. Celle-ci visait à amplifier le marché mondial de la Compagnie et à réduire le prix du thé anglais en Amérique. C’était bien le thé de l’East India Company qui arriva au large des côtes du Massachusetts en novembre 1773 et qu’un groupe de négociants, déguisés en « Indiens » d’Amérique, jeta par-dessus bord dans le port de Boston. Cet épisode est connu sous le nom de Boston Tea Party.« Le pire des fléaux, le thé détesté, expédié par l’East India Company jusqu’à ce port, est arrivé », annoncèrent les patriotes du Massachusetts. L’ East India Company, écrivait Thomas Jefferson, « nous envoie des quantités de cargaisons de ce produit infecte » et « ce produit nous fait horreur». Le théoricien révolutionnaire, John Dickinson, comparait l’oppression potentielle de l’East India Company en Amérique au fait d’être « dévoré par des rats ». La Compagnie avait corrompu l’Angleterre et avait exercé « les pires actes de barbarie, de rapine et de pouvoir » au Bengale, écrivait-il. Et elle « jette maintenant son dévolu sur l’Amérique, comme nouveau théâtre de ses actes de pillage, d’oppression et de cruauté».Les événements de 1773-1774 ont surpris tout le monde. Le Premier Ministre, Lord North, déclara par la suite qu’il « lui était impossible de prévoir que les Américains pourraient renoncer à boire leur thé à neuf pence moins cher par livre». La cause immédiate était apparemment sans importance (un droit résiduel de trois pence par livre). Pourtant, un différend sur un produit de consommation des plus communs, déclarait Burke en 1774, avait « ébranlé les fondements de l’empire commercial qui embrassait toute la planète ». Le thé était un symbole de luxe étranger. Désormais, il représentait également la corruption politique du nouvel empire mondial et l’impuissance des populations des provinces lointaines. Les Américains disposaient d’une grande masse d’informations sur la politique anglaise, la plupart dépassées et certaines même fausses. Le navire qui apporta le thé fatidique avait, lors d’un précédent voyage, apporté une cargaison de journaux qui traitaient en détail les enquêtes parlementaires sur l’East India Company. Le thé était, ou semblait être, la preuve de la corruption des politiciens anglais, de leur intention d’asservir l’Amérique et de leur mépris des populations assujetties à leur politique.Les conséquences politiques du commerce mondial et de l’influence mondiale, au cours de la période qui a suivi la révolution américaine, sont devenues une préoccupation des hommes politiques de la plupart des pays d’Europe. L’ Angleterre était une nouvelle Carthage qui avait corrompu le monde avec ses flots d’or et ses misérables appâts, déclarait en 1793 le révolutionnaire français Bertrand Barère. « Une anglomanie ridicule » avait subjugué la France ; « des commis des douanes, des ouvriers de métallurgie, des manipulateurs de denrées coloniales, des voituriers des étoffes de l’Inde, voilà nos maîtres réels ». L’ anglomanie des consommateurs allemands, écrivait quelques années plus tard l’économiste Adam Müller, s’est accompagnée d’une « prétendue anglomanie — faisant référence aux manières anglaises, à la langue anglaise et même à la Constitution britannique ».Les idées politiques de la fin du XVIII e siècle en Europe et en Amérique du nord, notamment les idées de droits universels pour tous les individus et de liberté universelle du commerce, sont au coeur de l’idéologie moderne de la «démocratie de marché mondiale ». Ces idées ont été, parfois, associées à de nouvelles institutions de coopération politique internationale ou trans-océanique. Les projets anglais de parlement nord-américain atlantique au sein duquel les colonies américaines seraient « virtuellement » représentées ou enverraient leurs propres membres au prix de longs et périlleux voyages jusqu’à Westminster, ont été abandonnés au profit des nouvelles idées de souveraineté nationale nées de l’indépendance américaine. Les projets français de fédération européenne pacifique ont été écartés par les nouvelles hostilités nationales des guerres révolutionnaires et napoléoniennes.Cependant, l’ancien idéal de la fin des « Lumières » où le respect des droits individuels peut être associé à des conceptions de plus en plus répandues et de plus en plus universelles de coopération politique, demeure important pour le nouveau monde globalisé du XXI e siècle. L’ expérience des réactions anti-mondialisation des années 1870 et des années 1930 donne à réfléchir sur la rapidité avec laquelle la politique d’opposition à une influence mondiale peut dégénérer en destruction tant économique que politique. Il est temps, une fois de plus, d’imaginer de nouvelles institutions politiques pour notre nouvelle ère de commerce mondial.Références Einaudi, Luca, Money and Politics : European Monetary Unification and the International Gold Standard, Oxford University Press, 2001. James, Harold, The End of Globalization : Lessons from the Great Depression, Harvard University Press, 2001. Rothschild, Emma, Economic Sentiments : Adam Smith, Condorcet, and the Enlightenment, Harvard University Press, 2001. Rothschild, Emma, « La mondialisation en perspective historique : l’Amérique-hyperpuissance » dans Qu’est-ce que la culture ? dir. pub. Yves Michaud, Université de tous les savoirs/Odile Jacob, 2001, pp. 57-68.


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