Le numérique au service de l’environnement

«Internet change tout » proclamaient les gourous de l’ère numérique au plus fort du boom digital. S’ils se font plus discrets aujourd’hui, les avancées des technologies de l’information n’en ont pas pour autant perdu leur potentiel révolutionnaire. L’environnement est l’un des domaines-clés où les applications de la puissance informatique et des innovations connexes ont encore toutes leurs promesses à tenir.

La politique environnementale met depuis longtemps l’accent sur la nécessité d’internaliser les « externalités » (le principe du pollueur-payeur ) et de gérer de manière durable les ressources naturelles communes. Les rejets de fumées d’usines dans l’atmosphère et la surexploitation des stocks de poissons sont à cet égard deux grands classiques. Les défaillances du marché ont pour corollaires l’inefficience économique, la réduction du bien-être de la société et la dégradation de l’environnement. Les pouvoirs publics ont beau élaborer des régimes complexes pour y remédier, les résultats sont souvent décevants. C’est en partie dû à un déficit d’informations : ne pas savoir qui détient les droits sur l’environnement, quelles sont les sources des dommages ou ce que deviennent les émissions complique incontestablement la tâche des politiques. Le manque d’informations obscurcit également notre compréhension des effets sur la santé qu’ont les atteintes à l’environnement, et des moyens d’évaluer leur coût.Des technologies insuffisamment perfectionnées, l’ignorance et de simples erreurs sont autant de « gaspillages » qui peuvent être à l’origine de la pollution. Bien souvent, s’ils disposaient d’informations sur des solutions de remplacement, les pollueurs ou les utilisateurs de ressources adopteraient volontiers des modes de production ou de consommation moins néfastes. Ainsi, les consommateurs informés remplaceraient les ampoules à incandescence par des ampoules à fluorescence à haut rendement, réduisant la consommation d’électricité, ainsi que la pollution et les coûts.À l’ère de l’information, l’ignorance ne devrait plus être un obstacle : les avancées technologiques devraient au contraire nous aider à mieux gérer l’environnement. L’ordinateur offre des possibilités extraordinaires pour rassembler, trier, analyser, stocker et récupérer les données ; il constitue un outil particulièrement performant que nous n’exploitons pas encore pleinement. Le traitement de l’information connaît des avancées considérables et, parallèlement, d’autres technologies connexes progressent à grands pas : capteurs, télécommunications, modélisation informatique, analyse statistique, etc. Grâce à ces progrès, nous pouvons plus facilement détecter les problèmes environnementaux, évaluer leur étendue et leur gravité, et comprendre leurs implications et leurs répercussions. On sait désormais, par exemple, que la pollution de l’air dans le Nord-Est des États-Unis est en grande partie imputable à l’action des vents sur les émissions des États du centre-Ouest.Grâce à la technologie et aux données, l’invisible devient visible, l’intangible, tangible et les phénomènes complexes, gérables. L’analyse approfondie des données nous permet ainsi de mieux en mieux comprendre les impacts cumulatifs et de démêler les interactions entre différents risques environnementaux. Aujourd’hui, il est ainsi établi que l’exposition au radon fait courir un risque beaucoup plus grand aux fumeurs qu’aux non-fumeurs.La consolidation de la base informationnelle laisse également présager un recentrage des débats dans les disciplines environnementales, souvent exclues des sciences dures. Les grands discours et les réactions affectives céderont de plus en plus la place à une réflexion dépassionnée sur les principaux problèmes et à la recherche de solutions concrètes. Une vague de chaleur ne prouve pas que la Terre se réchauffe, mais l’évolution des températures à long terme pourrait en apporter la preuve. Les faits, les chiffres et le suivi des données sur des indicateurs-clés sont susceptibles de limiter les sujets de discorde et d’atténuer la polarisation qui, aujourd’hui, caractérise souvent le débat sur les mesures à prendre, que ce soit à propos du changement climatique ou de la pollution d’un ruisseau.Grâce aux nouvelles technologies, il est également plus facile de définir des stratégies d’intervention plus performantes. Dans le public comme dans le privé, les décideurs sont aujourd’hui en mesure de comparer rapidement et au meilleur coût les options envisageables, de s’informer des expériences menées ailleurs et de déterminer celles qui ont donné les résultats les plus probants. Bref, la prise de décision environnementale peut désormais s’appuyer sur une analyse plus rigoureuse et davantage fondée sur les données.Les systèmes d’information peuvent également transformer les solutions qui s’offrent à nous. De la même façon que les droits de propriété incitent les agriculteurs à gérer leurs terres de manière durable, les technologies numériques peuvent jouer le rôle de « clôtures » virtuelles qui améliorent la gestion des ressources communes tout en évitant leur surexploitation. L’exemple des stocks de poissons est éclairant. On a longtemps considéré que les océans étaient une ressource inépuisable et libre d’accès que les pêcheurs pouvaient exploiter à leur guise : il en a inévitablement résulté un appauvrissement des stocks de poissons (voir l’article de Paul Wallis). Aujourd’hui, les systèmes de localisation et de surveillance, permettent d’attribuer des parts de captures et d’assurer une gestion responsable des rendements, et d’éviter ainsi une « tragédie collective ».Plus généralement, Internet renforce l’efficacité des marchés. Dès lors qu’on peut définir et protéger des droits de propriété sur le milieu, on peut mettre en place un marché de l’environnement plus robuste et réduire le rôle de la réglementation. On peut même imaginer qu’un jour les pollueurs dédommageront directement les citoyens sans que les pouvoirs publics aient à leur imposer des investissements pour lutter contre les émissions, ou à percevoir (et à conserver) des taxes sur la pollution. La télédétection, les technologies laser, l’analyse par faisceaux d’ions, les nanotechnologies et autres minicapteurs permettront bientôt de repérer, de mesurer et même de tarifer pratiquement tous les polluants. Certaines technologies permettent déjà d’analyser facilement les émissions des usines et même les gaz d’échappement d’une automobile en mouvement. Internaliser l’ensemble de ces coûts entre désormais dans le domaine du possible. Quant au rôle de la réglementation, il pourrait s’orienter vers le renforcement des incitations économiques et la mise en oeuvre du principe pollueur-payeur. Alors, à quand des factures mensuelles de pollution dans nos boîtes aux lettres ?La prise de décision en matière d’environnement est généralement marquée par de grandes incertitudes. Non seulement il est coûteux et difficile d’identifier les différentes sources des préjudices et de faire le lien entre des émissions précises et des « victimes » particulières, mais s’appuyer sur des moyennes approximatives et autres généralisations excessives entraîne également des erreurs qui, elles aussi, ont leurs coûts. Pour s’en convaincre, il suffit d’interroger un asthmatique vivant là où les normes de pollution de l’air sont déterminées en fonction des besoins de ceux qui n’ont pas de problèmes respiratoires.Dès lors que les données sont bon marché et facilement accessibles, il est plus facile d’optimiser la « spécificité » des réglementations et de mettre en place des moyens sur mesure de lutte contre les émissions. Il devient ainsi possible de définir au cas par cas les restrictions en matière de pollution et de prendre en compte la diversité des situations. Dans le cadre du programme de lutte contre les pluies acides mené aux États-Unis, par exemple, les centrales électriques sont équipées de capteurs qui mesurent les émissions de SO2 en temps réel. Tout en diminuant les coûts pour la société dans son ensemble, ce système permet d’attribuer les permis de polluer avec rigueur et favorise un mécanisme d’échanges qui encourage les centrales les plus susceptibles de le faire à réduire leurs émissions.Les retombées les plus bénéfiques de l’ère numérique apparaîtront sans doute lorsque les octets remplaceront les atomes et que les systèmes d’information de pointe prendront le pas sur les activités polluantes. L’informatique permet d’améliorer les modes de conception et de fabrication des produits et, conjuguée aux progrès réalisés dans la métallurgie et dans le domaine des polymères, de réduire la consommation de matière nécessaire à la production de toutes sortes de biens, des voitures aux récipients de soda. Ainsi, une automobile de taille moyenne pèse aujourd’hui environ 300 kilos de moins qu’il y a 25 ans, et de nouveaux équipements « intelligents », tels que les thermostats informatisés qui éteignent le chauffage lorsque l’on est absent ou lorsque l’on dort, allègent déjà les pressions exercées sur l’environnement.Les biotechnologies sont elles aussi très prometteuses. Les cultures ne requérant ni pesticides, ni engrais seraient une bénédiction dans la lutte contre la pollution de l’eau et la dégradation des sols. Quant à la carte du génome humain, elle permettra peut-être de comprendre au cas par cas la sensibilité des individus à divers polluants. Un monde où les informations abondent est aussi un monde transparent où les comparaisons sont faciles. Or, personne ne tient à être considéré comme un pollueur. Les analyses comparatives et la pression exercée par les pairs ont une influence bien réelle, comme en témoigne l’indignation récemment soulevée en Belgique lorsque le Forum économique mondial a annoncé que ce pays se classait au 79ème rang de son Environmental Sustainability Index. Évaluer régulièrement la pollution et les stocks de ressources permet d’identifier plus clairement les pays, les collectivités, les entreprises et les individus qui sont à la traîne en matière d’environnement, ainsi que les situations où des pratiques et des technologies plus performantes peuvent être adoptées. Lorsqu’ils disposent de données, les organisations de défense de l’environnement, les associations locales et les médias peuvent d’autant mieux inciter les pouvoirs publics et les entreprises à mieux faire. Une plus grande transparence permet en outre de débusquer les cas où des intérêts particuliers faussent le choix des politiques à appliquer.Le progrès technologique et les innovations fondées sur l’information présentent aussi des inconvénients. Les gains de productivité et la croissance économique résultant des technologies numériques peuvent entraîner une hausse de la consommation et, partant, un surcroît de pollution. Dans cet ordre d’idées, il est légitime de se demander si la réduction des émissions par automobile sera assez rapide pour compenser l’augmentation du nombre de voitures en circulation.Internet facilite la diffusion des idées, des bonnes idées comme des mauvaises. En outre, que l’information circule ne signifie pas qu’elle soit toujours bien utilisée, et les choix des pouvoirs publics peuvent toujours être faussés. Il est important de diffuser les informations sur les meilleures pratiques et technologies, tout en évitant leur prolifération et la désinformation. Faire preuve de créativité sera également nécessaire pour venir à bout de l’inertie et de la résistance au changement des institutions. En particulier, s’il est techniquement possible de tarifer les dommages provoqués par la pollution, est-il sûr que le public soutienne une véritable internalisation des coûts ?S’interroger sur la nature même de l’information environnementale est également essentiel. S’agit-il d’un bien public ou d’un bien privé (et stratégique) ? Les nouvelles technologies et les procédés plus respectueux de l’environnement seront-ils appliqués plus rapidement si les entreprises peuvent en tirer un profit ? Ou le développement des connaissances sur l’environnement doit-il être subventionné afin que leurs retombées positives se diffusent le plus rapidement possible ?Malgré ces écueils, l’ère de l’information pourrait avoir des retombées positives considérables dans le domaine environnemental. Mettre la puissance numérique au service de la lutte contre la pollution et de la gestion de ressources naturelles est un enjeu majeur qui n’en est qu’à ses balbutiements. La technologie ne mettra peut-être pas un terme aux problèmes d’environnement, mais les progrès à venir aideront les politiques bien conçues à porter leurs fruits.Références• Esty, D. « Toward Data-Driven Environmentalism, » in ENVIRONMENTAL LAW REVIEW, (May 2001)• Esty, D. and Porter, M., « Measuring National Environmental Performance and its Determinants, » in GLOBAL COMPETITIVENESS REPORT 2000, Porter, M., Sachs, J. et al., eds., New York: Oxford University Press, 2000.• Matthews, H., Hendrickson, C., and Lave, L, « How much did Harry Potter cost? » in OECD Observer, No. 224 2001, à http://www.oecdobserver.org/news/fullstory.php/aid/415; Visit Carnegie Mellon’s Green Design Initiative at http://gdi.ce.cmu.edu/• World Economic Forum Global Leaders for Tomorrow Environment Task Force, « 2001 Environmental Sustainability Index, » World Economic Forum, Geneva 2001.


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