Par-delà la révolution numérique

L’économie d’Internet n’est pas en déclin, disons plutôt qu’elle mûrit. Les gouvernements doivent en avoir conscience.

Dans le monde de la net-économie, l’hystérie a fait place à la déprime des lendemains de fête avec une rapidité déconcertante. Ces jours-ci, la presse semble se complaire dans la morosité. Un exemplaire du Financial Times choisi au hasard nous prédit par exemple en première page une véritable hécatombe parmi les places de marché business-to-business ; un article du même journal reprend les résultats d’un sondage indiquant que le commerce électronique dans l’industrie manufacturière aux États-Unis est encore très limité ; et nous apprenons dans une colonne la fermeture imminente de eToys, naguère enfant chéri de la net-économie. Sans parler d’un article sur les résultats d’un grand groupe dont les bénéfices ont été pénalisés par ses participations dans Internet – le cours a chuté à l’annonce des résultats, alors qu’un an plus tôt, lorsque l’investissement Internet faisait rage, la même nouvelle aurait produit l’effet exactement inverse.Devant tant d’abattement, on serait tenté de conclure que la « révolution » du commerce électronique est moribonde avant même d’avoir éclos. On aurait bien tort. Il en va de la net-économie comme des marchés des changes : l’opinion a tendance à fortement surréagir. La morosité qui règne actuellement est probablement aussi excessive que l’était l’enthousiasme des débuts. L’Internet représente toujours un bouleversement considérable pour l’économie, mais son impact se fera sentir de façon différente, et peut-être à un rythme plus lent que beaucoup ne le prévoyaient initialement.D’où me vient une telle certitude ? D’abord, un examen plus attentif montre que le message que nous livre la presse n’est pas aussi sombre qu’on peut le croire à première vue. D’après l’article du Financial Times, quelques-unes de ces places de marché naissantes devraient survivre et elles connaîtront une croissance fulgurante. De même, si le commerce électronique représente encore une faible part des échanges entre industriels américains, les investissements importants qu’ils ont effectués récemment laissent présager une augmentation massive. Quant à la colonne sur eToys, il indique que la tâche sera plus difficile qu’auparavant, mais qu’il existe toujours de nombreuses bonnes opportunités d’investissement dans la nouvelle économie.Autre argument en ce sens, l’expérience de l’entreprise où je travaille, qui atteste la réalité indiscutable de la révolution de la net-économie. Il y a quatre ans, l’Economist Intellligence Unit vendait nettement plus de 90 % de ses informations économiques en format papier et il s’agissait essentiellement d’articles trimestriels. Aujourd’hui, plus de la moitié des ventes sont transmises sous forme numérique. Les attentes des clients ont considérablement évolué, et la périodicité de nos analyses a connu la même évolution : nous offrons maintenant des services quotidiens, des services de données, des alertes e-mail, une boutique en ligne permettant l’achat instantané des produits sur Internet, et même un site web (www.ebusinessforum.com) entièrement consacré à la net-économie dans le monde. Internet a induit une transformation radicale dans chaque fonction de l’entreprise, depuis l’édition jusqu’aux ventes, en passant par le marketing.S’agit-il d’un cas unique ? Nullement, au vu d’exemples observés dans d’autres secteurs. Si les conférences consacrées à la net-économie n’affichent plus complet comme aux heures de la fièvre Internet, on y demeure profondément convaincu de l’ampleur du bouleversement en cours. Comme l’observait récemment l’animateur d’un débat, représentant d’une grande multinationale, il demeure un « missionnaire » d’Internet. Mais l’évangile prêché a changé sur un certain nombre d’aspects essentiels. Pour commencer, il ne porte plus sur les dot.com (une révolution qui, comme d’autres avant elle, dévore ses enfants). Il s’agit désormais de la transformation des activités traditionnelles opérée grâce aux TIC : des constructeurs automobiles qui créent des places de marché B-to-B jusqu’aux grands distributeurs qui réorganisent leur chaîne d’approvisionnement et leurs canaux de distribution. L’impact d’Internet se fait ainsi sentir dans tous les aspects de l’activité de la General Electric Company – tout le personnel d’encadrement de l’entreprise, du PDG jusqu’au bas de la hiérarchie, est soumis à des contrôles des connaissances sur Internet – et si c’est le cas même chez un géant industriel diversifié comme GE, c’est que toute entreprise doit envisager de se muer, dans une certaine mesure, en entreprise Internet.Ensuite, les théories grisantes sur les nouveaux modèles économiques (et a fortiori les nouvelles lois de l’économie) appartiennent au passé. L’accent est désormais sur l’exploitation des possibilités d’Internet dans les fonctions existantes. L’intensification de la concurrence pousse les entreprises à porter un oeil neuf sur ce qui constitue leurs véritables points forts, et à chercher à mieux les valoriser grâce au web. Troisième grand changement, le retour à la discipline des bénéfices et du retour sur investissement. L’époque où l’on finançait sans compter des concepts Internet fondés sur des hypothèses de revenus exagérément optimistes est bien révolue. Mais il reste toujours de nombreux investissements possibles dont on peut évaluer avec soin les avantages. Parmi ces avantages apportés par Internet, les plus certains pourraient se traduire en économies sur les coûts, et non en nouvelles sources de revenu. Comme l’ont montré des entreprises comme Oracle et BT, ces économies peuvent être considérables.Ce réajustement de la pensée sur la net-économie ne remet nullement en question l’ampleur du phénomène. À la limite, il ne fait qu’en rendre les ramifications plus profondes et plus pénétrantes. Les gouvernements feraient bien d’en avoir conscience : toutes les entreprises vont devenir des entreprises Internet et les flux d’investissement iront droit aux pays où les entreprises Internet peuvent prospérer. Autant dire que le crash des dot.com ne dispense nullement les gouvernements d’oeuvrer pour un environnement économique adapté à l’ère du numérique.


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