Quels systèmes de production pour une agriculture durable ?

Direction de l'alimentation, de l'agriculture et des pêcheries

L’agriculture est sous le feu des projecteurs. La presse nous apporte presque quotidiennement son lot d’informations alarmantes sur la salubrité des aliments et de l’environnement. Après la maladie de la « vache folle » et la vague de protestations suscitée par les effets présumés des cultures transgéniques sur la sûreté alimentaire et l’environnement, l’Europe traverse une nouvelle crise provoquée par l’épidémie de fièvre aphteuse.

Partout, les agriculteurs sont accusés de porter atteinte à l’environnement. La liste des griefs est longue : contamination du milieu par les pesticides et les effluents d’élevage, utilisation d’engrais qui ruissellent dans les cours d’eau et les nappes phréatiques, pollutions olfactives, atteinte au bien-être des animaux, destruction des anciens murets de pierre et des haies, érosion des sols et destruction des habitats naturels.Les agriculteurs répliquent qu’ils sont les « gardiens de l’espace rural », qu’ils offrent des paysages et des espaces verts aux citadins et aux touristes et qu’ils assurent une gestion de l’eau qui évite inondations et sécheresses. De toute évidence, ils n’ont aucun intérêt à détruire les ressources qui les font vivre. Mais ils sont confrontés à un véritable dilemme car les consommateurs demandent toute l’année des produits alimentaires peu coûteux et de qualité régulière, tout en exigeant des produits respectueux de l’environnement et des animaux, dont le coût est plus élevé.Dans ces conditions, il apparaît nécessaire de repenser complètement le rôle de l’agriculture dans nos sociétés. Qu’attend-on de l’agriculture ? Comment nourrir la population mondiale tout en conservant les ressources naturelles ? Faut-il payer les agriculteurs pour qu’ils protègent l’environnement ? Les pratiques agricoles actuelles sont-elles durables ? La libéralisation des échanges agricoles favorisera-t-elle la mise en place d’une agriculture plus durable ou lui sera-t-elle au contraire préjudiciable ?L’agriculture durable recouvre trois grands objectifs : l’efficience économique, la qualité de l’environnement et la responsabilité sociale. Pour être économiquement efficiente, l’agriculture doit répondre à l’augmentation de la demande alimentaire mondiale au meilleur coût, tout en réagissant à l’évolution des préférences alimentaires et aux changements structurels au sein du secteur agroalimentaire et de l’économie en général. Parallèlement, les agriculteurs doivent améliorer leurs performances environnementales pour répondre à la demande du public : ils doivent réduire les pollutions d’origine agricole, protéger la base de ressources naturelles et générer des avantages ou bénéfices environnementaux. Enfin, ces objectifs doivent être atteints par des moyens socialement acceptables, c’est-à-dire en améliorant les niveaux d’instruction et de compétence des exploitants, en tenant compte du bien-être des animaux et en veillant à ce que le travail de la terre assure un niveau de revenus acceptable.L’ensemble de la filière agroalimentaire doit par conséquent chercher à accroître sa productivité et à utiliser plus efficcement les ressources peu abondantes, en particulier la terre et l’eau. Il lui faut réduire les quantités de déchets produits et les dommages à l’environnement qui affectent d’autres secteurs. Pour cela, des choix doivent être faits, ce qui implique des arbitrages. Pour être efficientes, les grandes cultures nécessitent des champs très vastes qui permettent l’utilisation de machines puissantes et supposent par conséquent de supprimer haies, murs et bosquets au détriment des habitats naturels. L’adoption de pratiques d’élevage plus respectueuses de l’environnement pourrait entraîner une baisse de la production et une hausse des prix à la consommation. Les agriculteurs pour pouvoir offrir au public tous les gages de durabilité qu’il exige, devront recevoir des marchés et des pouvoirs publics des signaux de prix adéquats, que ce soit sous forme de taxes, de paiements ou de réglementations.L’amélioration de la productivité a permis un accroissement régulier de la production agricole. Dans l’ensemble de la zone de l’OCDE, la production agricole a augmenté de 15 % au cours des 15 dernières années, alors que la superficie cultivée diminuait de 1 % et la main d’oeuvre agricole de 8 %. Les prix des produits alimentaires, corrigés des effets de l’inflation, ont enregistré une baisse d’environ 1 % par an. En conséquence, la part des dépenses alimentaires dans les dépenses des consommateurs avoisine aujourd’hui 12,5 % en moyenne dans la zone de l’OCDE, mais les agriculteurs n’en perçoivent en fait qu’une faible part.Dans bien des pays, l’augmentation de la production a toutefois été stimulée par des politiques coûteuses. En 2000, le soutien total à l’agriculture s’élevait à 327 milliards de dollars des États-Unis dans la zone OCDE, soit environ 1,3 % du PIB. Selon les estimations, le soutien aux agriculteurs représentait en moyenne 34 % des revenus agricoles, avec d’importantes disparités entre les pays : 1 % en Nouvelle-Zélande, 6 % en Australie, 20 % aux Etats-Unis, 38% dans l’Union européenne, mais plus de 60 % en Corée, au Japon, en Norvège et en Suisse. Comme la plupart des mesures de soutien protègent les producteurs nationaux en créant des barrières commerciales, cela entraîne une augmentation des prix à la consommation et pénalise les concurrents dont les coûts de production sont faibles, notamment de nombreux pays en développement. En d’autres termes, mettre en place une production durable dans un pays peut se faire au détriment de la production d’autres pays souvent bien plus pauvres.L’agriculture entraîne aussi des coûts environnementaux. Les rejets azotés restent très élevés en valeur absolue dans certains pays, comme les Pays-Bas, ou certaines régions, comme la côte est des États-Unis. Les effets de certains pesticides toxiques pour l’homme sont préoccupants. Les nouvelles pratiques agricoles destinées à accroître la productivité – développement de la monoculture ou réduction des rotations notamment –nuisent également à la biodiversité et aux habitats naturels. Le secteur agricole utilise de plus en plus d’eau et, dans certains pays comme l’Australie où la couche arable est fine, l’agriculture et la suppression des zones humides et des arbres causent des problèmes de salinité des sols.Certaines améliorations doivent toutefois être relevées. Depuis le milieu des années 80, l’utilisation d’engrais azotés et de pesticides a diminué de plus de 10 % dans de nombreux pays européens et au Japon, ce qui s’est traduit par une amélioration de la qualité de l’eau. L’adoption de pratiques agricoles plus favorables à l’environnement a également progressé : des pratiques telles que le travail superficiel du sol ou le maintien d’une couverture végétale contribuent par exemple à réduire les émissions de CO2 et renforcent la fonction de puits de gaz à effet de serre de l’agriculture. D’autres pratiques et systèmes agricoles permettent de réduire les risques d’inondation et de maintenir les habitats des espèces sauvages, ainsi que la qualité des paysages.Les enjeux sont clairs. Avec une population mondiale qui devrait passer de 6 à 7,5 milliards d’ici 2020 et des revenus par habitant plus élevés, la production de quantités de nourriture suffisantes pour satisfaire la demande dans le respect de l’environnement et des attentes du public fera peser des pressions considérables sur les ressources.L’avenir dépendra en partie des systèmes agricoles que les pays décideront d’adopter. Dans la zone OCDE, les systèmes agricoles sont extrêmement divers, qu’ils soient « intensifs » ou « extensifs », « classiques » ou « biologiques », « industrialisés » ou « traditionnels ». Ces termes souvent mal définis recouvrent des réalités bien différentes selon les pays.La situation est d’autant plus complexe que la technologie et le changement structurel dans la filière agroalimentaire jouent un rôle croissant. Dans les pays de l’OCDE, le gros de la production agricole (80-90 % environ) est toutefois assuré par un petit nombre d’exploitations (10 à 20 % environ), qui appliquent pour la plupart des méthodes qu’on peut qualifier de « classiques ». Même si elle progresse, l’agriculture biologique ne représente qu’une très faible part de la production : entre 1 et 10 % des terres cultivées en Europe (voir la banque de données). Mais dans la perspective d’une agriculture durable, les méthodes biologiques sont elles vraiment préférables aux pratiques agricoles classiques ?À première vue, on serait tenté de dire oui. L’agriculture biologique n’utilise en effet que des engrais organiques – fumier ou compost végétal – et des pesticides naturels tels que les prédateurs des espèces nuisibles. Les antibiotiques et autres produits vétérinaires sont seulement utilisés pour soigner les animaux malades et ne servent pas à accroître les rendements. Mais l’agriculture biologique présente aussi des inconvénients par rapport aux systèmes dits classiques : sur une parcelle donnée, les rendements varient et sont généralement peu élevés ; en outre, la petite taille des exploitations ne permet pas de réaliser des économies d’échelle. En d’autres termes, ce type d’exploitation met plus l’accent sur le maintien de l’équilibre écologique que sur la productivité et la croissance.Les systèmes agricoles « classiques » privilégient, quant à eux, la productivité et les résultats économiques. Ils utilisent des engrais inorganiques, des pesticides chimiques et des antibiotiques accélérateurs de croissance et posent des problèmes de gestion de déchets : autant de raisons qui leur valent d’être souvent taxés de non écologiques.La situation n’est pas cependant pas si simple. Maintenir les niveaux actuels de production tout en généralisant les pratiques biologiques exigerait d’accroître la superficie cultivée et la pression du pâturage afin de compenser la faiblesse des rendements. Une telle pratique s’avérerait incompatible avec les objectifs de conservation de la biodiversité et des habitats si elle devait entraîner l’exploitation des terres « naturelles de grande valeur » que sont par exemple les espaces forestiers ou les zones humides. On pourrait toutefois améliorer les rendements en renforçant l’effort de recherche public et privé sur les systèmes agricoles biologiques. On observe certaines évolutions dans ce sens, mais elles sont encore très discrètes. De plus, s’ils sont bien gérés, de nombreux types de systèmes agricoles peuvent se révéler durables dans la pratique. Cela suppose que les agriculteurs adoptent des technologies et des pratiques qui soient adaptées aux conditions agro-écologiques locales. Différents systèmes peuvent en outre coexister, même si cela exige, encore une fois, un bon niveau de compétences et de gestion agricoles. Le capital humain sur l’exploitation est donc un facteur primordial (qu’il est essentiel d’arriver à développer).En bref, on ne peut comparer la valeur des différents systèmes agricoles que si l’on tient compte de leurs coûts et de leurs avantages économiques, environnementaux et sociaux en termes de variabilité des rendements, d’appauvrissement des ressources en sol et en eau, de pollution, de qualité des paysages, d’habitats naturels et de santé animale et humaine.Les pays de l’OCDE reconnaissent la nécessité d’une agriculture plus durable, sans pour autant disposer de la solution pour y parvenir. Si les systèmes biologiques ont en général des coûts environnementaux inférieurs aux systèmes classiques, leurs coûts économiques sont en revanche plus élevés : dès lors, comment s’assurer que la société dans son ensemble y sera gagnante ?L’OCDE s’efforce d’appréhender plus clairement l’avenir. Les technologies et les pratiques nouvelles constituent l’un des premiers champs d’investigation. Alors que les systèmes agricoles les connaissances agronomiques visaient autrefois pour l’essentiel accroître les quantités produites, depuis quelques temps ils doivent également répondre à la demande de denrées de meilleure qualité, produites dans des conditions respectueuses de l’environnement et du bien-être des animaux. Toutefois, il est encore difficile de déterminer grâce à quelles technologies et à quelles pratiques les systèmes agricoles seront plus durables à long terme. D’où la l’importance de poursuivre les travaux pour mesurer les progrès accomplis.Certains voient dans la modification génétique des cultures une réponse au problème : elle permettra d’accroître la productivité agricole, de réduire les risques liés à la production et d’augmenter la production alimentaire en offrant des variétés résistantes à la sécheresse et aux ravageurs des cultures. Mais ces cultures transgéniques présentent un risque potentiel pour la diversité génétique des cultures agricoles, notamment parce qu’elles pourraient menacer les variétés propres au pays et altérer d’autres espèces sauvages. La biotechnologie suscite de nombreuses interrogations et de nouveaux travaux doivent être menés pour évaluer les risques et les perspectives qui s’y attachent. Ainsi, il n’est pas certain que toutes les cultures transgéniques demandent moins de pesticides.Pour l’heure, on pourrait grandement améliorer les signaux que le marché et les pouvoirs publics adressent aux agriculteurs. Les pays de l’OCDE ont utilisé diverses panoplies de mesures combinant approches par le marché, réglementation, taxes et subventions, qui peuvent favoriser ou, au contraire, freiner le développement de systèmes agricoles durables. Ceci étant, si l’on veut que les signaux du marché incitent les agriculteurs à prendre les bonnes décisions, il est impératif de réformer les politiques de soutien qui induisent des distorsions de la production et des échanges. Les exploitants doivent en effet être en mesure de percevoir l’évolution de la demande. Des mécanismes doivent être mis au point pour assurer que les agriculteurs paient les dommages environnementaux qu’ils infligent aux autres secteurs, tout en étant dédommagés des coûts supplémentaires qu’entraîne pour eux la fourniture de biens environnementaux publics.Les gouvernements doivent-ils pour autant promouvoir un seul type de système agricole pour assurer le passage vers une agriculture durable ? Avec la plus grande circonspection, en tout cas. Le marché indique déjà une progression de la demande de produits biologiques, et les agriculteurs réagissent en conséquence. Et de nombreux exploitants « traditionnels » pensent qu’il est de leur intérêt de développer des méthodes de production intégrée. La stratégie que les gouvernements devraient privilégier consiste à mettre en place, avec le concours des agriculteurs et d’autres acteurs, un cadre bien conçu au sein duquel les agriculteurs pourraient opter pour des systèmes agricoles durables. Ce serait la meilleure façon de relever le défi qui attend l’agriculture : produire plus en portant atteinte le moins possible à l’environnement.Références•Voir le site www.oecd.org/agr•Chapitre « Agriculture » du Rapport analytique sur le développement durable, OCDE, 2001. Compte rendu du Séminaire de l’OCDE sur l’Adoption des technologies favorisant les systèmes durables de production agricole, Wageningen, Pays-Bas, juillet 2000, OCDE, 2001.•Indicateurs environnementaux pour l’agriculture - Volume 3 : Méthodes et résultats, OCDE, 2001.•Les systèmes de connaissances agricoles face aux défis de la sécurité des aliments et de l’environnement, compte rendu de la Conférence, OCDE, 2000.•Politiques agricoles des pays de l’OCDE : Suivi et évaluation 2001, OCDE, 2001.


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016