David Rooney

Combattre la pauvreté au travail

OCDE Observateur

En temps de crise économique et de forte hausse du chômage, doit-on s'estimer heureux d'avoir un travail, quel qu'il soit ? Cela ne suffit pas toujours.

Les ménages sans emploi ont trois fois plus de risques de tomber dans la pauvreté que ceux qui travaillent, mais avoir un emploi ne garantit pas un niveau de vie correct. Aux États-Unis, on compte plus de 10 % de pauvres parmi les actifs, tout comme au Japon, au Mexique, en Pologne et en Turquie. Même avant la crise, la plupart des actifs pauvres de la zone OCDE appartenaient à un ménage dont au moins un des membres avait un emploi. De fait, quelque 7 % des individus vivant dans un ménage où il y a au moins un apporteur de revenus sont pauvres - c'est-à-dire que le revenu disponible du ménage est inférieur à la moitié de la moyenne nationale.

On pourrait être tenté de croire que le phénomène des travailleurs pauvres est dû essentiellement au bas niveau des salaires, mais ce n'est pas ce que montrent les données disponibles. La plupart des travailleurs faiblement rémunérés ne sont pas pauvres : en moyenne, dans 21 pays européens, moins d'un sur 10 d'entre eux vivent dans un ménage pauvre. C'est plutôt le sous-emploi qui est en cause. Seuls un peu plus de 20 % des adultes vivant dans un ménage pauvre ont un emploi à temps plein, et près de 70 % de ceux-ci travaillent en moyenne six mois de l'année ou moins. À l'inverse, un peu plus de la moitié des adultes au-dessus du seuil de pauvreté travaillent à temps plein et seulement un quart travaillent en moyenne six mois de l'année ou moins.

Ces statistiques sont particulièrement préoccupantes en cette période de ralentissement économique. Certaines entreprises ayant choisi de réduire le temps de travail pour sauver des emplois, le taux de pauvreté des travailleurs pourrait fortement augmenter dans les prochains mois.

Que peuvent faire les gouvernements ? Les aides sociales et les transferts fiscaux aux ménages peuvent diminuer de près de moitié le taux de pauvreté de l'ensemble des actifs. Au Danemark, en France ou en Suède, ce taux a été réduit plus encore. Cela dit, ces aides semblent moins efficaces pour réduire la pauvreté des ménages avec enfants que des ménages sans enfants. Les aides au revenu accordées aux parents sans emploi - qui atteint en moyenne 40 % du revenu médian dans les pays de l'OCDE - réduit considérablement le degré de pauvreté, même lorsque les bénéficiaires restent au-dessous du seuil de pauvreté. L'ennui est que le montant net de ces transferts diminue rapidement une fois que les intéressés retrouvent un travail, ce qui n'incite guère les chômeurs à accepter un emploi faiblement rémunéré. En moyenne, un emploi à temps plein faiblement rémunéré apporte à un couple avec deux enfants un revenu représentant seulement 65 % de la moyenne nationale. En cette période de récession et d'emplois menacés, si les deux époux travaillent moins d'heures, ils risquent fort de passer au-dessous du seuil de pauvreté.

Pour remédier à ce problème, plus de la moitié des pays de l'OCDE offrent déjà des indemnités majorant les aides des travailleurs à faible revenu. Ces programmes présentent un gros avantage par rapport aux prestations sociales classiques : ils rendent le travail plus attractif pour les individus aux revenus potentiellement faibles, car il faut occuper un emploi pour en bénéficier. Il y a deux sortes de prestations liées à l'emploi : celles octroyées à titre individuel aux travailleurs faiblement rémunérés, qui incitent davantage à travailler, et celles octroyées aux ménages à faible revenu, dans un esprit redistributif.

Compte tenu des contraintes que la crise actuelle fait peser sur les budgets nationaux, ces programmes de prestations doivent être soigneusement ciblés pour être véritablement bénéfiques à leurs destinataires. Ainsi, lier les prestations à des critères de ressources, par exemple, permet de cibler les familles vraiment dans le besoin. Le risque est alors que les autres membres du ménage soient peu incités à travailler. Si ce problème ne se pose pas avec les prestations accordées aux travailleurs à titre individuel, les deux types de mécanisme peuvent néanmoins affaiblir l'incitation des bénéficiaires à rechercher un meilleur salaire, à travailler plus ou à améliorer leurs qualifications et leurs compétences.

Le salaire minimum peut sembler idéal pour sortir les travailleurs de la pauvreté. Après tout, les gains tirés du travail représentent l'essentiel du revenu familial. Mais le salaire minimum n'est pas d'un grand secours pour la grande majorité des travailleurs pauvres qui ne peuvent trouver un emploi à temps plein. En outre, un salaire minimum élevé ne favorise guère l'emploi des travailleurs peu qualifiés, car les employeurs sont en général réticents à dépenser plus pour des travailleurs moins productifs.

Reste que si les salaires minimums sont fixés à des niveaux compatibles avec la création d'emplois, ils peuvent aider de plusieurs manières les travailleurs pauvres. Établir un salaire-plancher empêche les employeurs de baisser les rémunérations et d' « empocher » ainsi la valeur de l'ensemble des prestations liées à l'emploi versées aux travailleurs à titre individuel. Associés à des programmes de prestations liées à l'emploi, les salaires minimums peuvent améliorer le revenu des travailleurs pauvres. Ce qui pourrait réduire les dépenses dues aux prestations - et donc alléger les impôts. Cela ferait aussi reculer la pauvreté au travail. MA

Références

OCDE (2009), « Pauvreté des travailleurs : Quelles mesures pour les pouvoirs publics ? », Synthèse, septembre, disponible sur www.oecd.org/publications

Martin, John et Herwig Immervoll (2007), « Le salaire minimum doit payer », L'Observateur de l'OCDE n° 261, mai, et www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/1843

Atkinson, A.B.(2008), « Inégaux dans la croissance, inégaux dans la récession ? », L'Observateur de l'OCDE n° 270/271, décembre 2008-janvier 2009, et www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/2242

 

©L'Observateur de l'OCDE n° 274, octobre 2009




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