Travailleurs de l'ombre?

Centre de développement

Les travailleurs informels ont beaucoup souffert de la crise, notamment dans les pays en développement. Il faut être particulièrement attentif à leurs besoins.

À l'heure où les responsables du G20 et les ministres de l'emploi de l'OCDE partent à l'assaut du chômage, qui s'aggrave dans tous les pays du monde, il est urgent de tenir compte des pays en développement. Selon les prévisions centrales de l'OIT pour 2009, le nombre de chômeurs dans le monde a augmenté de 39 millions. Mais pour les pays en développement en particulier, le chômage n'est qu'un aspect du problème. Ces pays abritent aussi beaucoup de travailleurs informels, dépourvus de toute protection sociale ou juridique, et très mal rémunérés. Ces travailleurs, leurs familles et les communautés auxquelles ils appartiennent sont également exposés à toutes sortes de risques sanitaires et sécuritaires.

La crise a conduit à une augmentation considérable de l'emploi informel et à de fortes baisses de revenus dans ce secteur. Les moyens de subsistance de centaines de millions de travailleurs sont menacés. Dans les pays en développement notamment, une crise de l'emploi peut rapidement devenir une crise de la pauvreté. Faire la politique de l'autruche aurait des conséquences dramatiques.

L'emploi informel atteint déjà des niveaux records à l'échelle mondiale : d'après le centre de Développement de l'OCDE, 1,8 milliard de personnes travaillent sans véritable contrat de travail ni couverture sociale, soit plus de la moitié de la population active mondiale. De même, des millions de travailleurs informels sont très proches des seuils de pauvreté. Il est clair que les travailleurs informels sont particulièrement touchés par la crise économique mondiale. Lorsque la demande diminue, ce sont les premiers à être écartés ou à voir leurs « affaires », souvent microscopiques, péricliter. Plus on est au bas de la pyramide sociale, plus on souffre. Par exemple, le prix que les chiffonniers d'Ahmedabad (Inde) obtiennent pour les journaux, les clous et les vis usagés qu'ils récupèrent a diminué de moitié entre octobre 2008 et janvier 2009.

La proportion de travailleurs informels devrait s'accroître dans les années à venir. Avant la crise, on estimait que pas moins des deux tiers de la population active mondiale seraient informels d'ici à 2020. Mais les destructions d'emplois dues à la crise, et l'accroissement du nombre de migrants dans le secteur informel, pourraient conduire la situation à s'aggraver. Comme pour les pays de l'OCDE, le retour de la croissance dans les pays en développement est une étape nécessaire mais insuffisante pour inverser la tendance.

Même dans les périodes de forte croissance, l'emploi informel s'est accru dans beaucoup de pays en développement. En Inde, alors que l'économie a progressé de plus de 5 % par an tout au long de la dernière décennie, environ 370 millions de personnes - soit 9 employés sur 10 - n'ont toujours pas de couverture sociale.

Que peuvent faire les responsables politiques ? Le travail informel est souvent le seul moyen pour les pauvres d'entrer sur le marché du travail. L'enjeu est de donner à ces travailleurs les moyens de passer à des emplois de meilleure qualité, plus sûrs et plus productifs. L'ancienne approche, qui consistait en une « formalisation » forcée de l'économie informelle, ne marche pas et devrait être abandonnée, au profit d'approches visant à créer plus d'emplois et de meilleure qualité dans les secteurs formels et informels. On multiplierait ainsi les passerelles entre les deux secteurs, en mobilisant les atouts et les caractéristiques du secteur informel et en remédiant à ses faiblesses et à ses vulnérabilités.

Prenons la formation et les compétences, par exemple. Bien qu'un grand nombre de travailleurs dits informels soient considérés comme non qualifiés, beaucoup ont en fait des compétences solides. Améliorer la qualité et l'offre de formation pour mieux tirer parti de ces compétences est non seulement bénéfique aux populations les plus pauvres, cela peut en outre contribuer à améliorer la qualité des emplois « formels » eux-mêmes. Cela passe par l'élargissement de l'accès à la formation et des possibilités d'apprentissage. Des pays comme le Bénin, le Ghana et le Mali modernisent leurs systèmes d'apprentissage et délivrent des certificats attestant des compétences acquises par les travailleurs informels.

Des mécanismes sont aussi mis en place pour soutenir plus efficacement les petits et les micro-entrepreneurs, très nombreux dans le secteur informel, et pour améliorer leur potentiel entrepreneurial. Le microcrédit, par exemple, devrait les encourager à développer et à consolider leurs entreprises. Les micro-prêteurs se multiplient, du Bangladesh à l'Ouganda en passant par la Bolivie, ce qui montre que les micro-entrepreneurs informels peuvent générer suffisamment de valeur ajoutée pour rembourser les crédits et s'assurer un revenu.

Au-delà de la formation et du crédit, certaines mesures simples peuvent stabiliser les travailleurs informels et favoriser leur « formalisation ». Par exemple, Singapour réserve aux petits restaurateurs ambulants certains espaces, et leur donne accès à l'eau, à certains services de collecte des déchets et à des services de base, comme la simplification de leur enregistrement. Bien entendu, la formalisation ne peut fonctionner que si les décideurs la rendent attractive, par exemple en améliorant les services publics, en renforçant les tribunaux, en facilitant l'accès au crédit et en allégeant le coût du respect des obligations fiscales. En bref, ils doivent s'assurer que le passage au secteur formel soit avantageux pour les travailleurs.

Même sans aller jusqu'à formaliser le secteur informel, les autorités peuvent réduire de plusieurs manières la pauvreté et la vulnérabilité des travailleurs de ce secteur. Beaucoup de pays, dans lesquels les systèmes de sécurité sociale financés par les prélèvements sur les salaires ne couvrent qu'une petite fraction de la population, ont néanmoins les moyens d'instaurer l'accès universel aux soins de santé de base ou à l'assurance-vieillesse. La Thaïlande, par exemple, a élargi à 14 millions de personnes la couverture santé en une dizaine d'années. Ces mesures peuvent renforcer les autres initiatives contre la pauvreté, comme les programmes de travaux publics, les systèmes de garantie de l'emploi ou les transferts d'argent conditionnels.

Une reprise sera indispensable pour inverser la tendance à la hausse du chômage et consolider la situation de dizaines de millions de travailleurs qualifiés sur le marché du travail. Le redressement de l'activité fournira l'occasion de tirer parti des compétences de centaines de millions de travailleurs informels, et de doper la croissance grâce à des emplois plus nombreux et de meilleure qualité. Répondre aux défis du secteur informel exigera un effort majeur des gouvernements des pays en développement. Pour les y aider, les pays développés doivent respecter leurs engagements d'augmenter l'aide, et encourager le commerce et l'investissement. Pas facile en temps de crise, mais la contrepartie pour tous les pays, riches comme pauvres, sera une économie mondiale plus efficace et solidaire, et un recul de la pauvreté.

Référence

OCDE (2009) « L'emploi informel dans les pays en développement : une normalité indépassable ? », Etudes du Centre de développement de l'OCDE, Paris.

 

©L'Observateur de l'OCDE n° 274, octobre 2009




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