L'immigration zéro est une pure utopie

L’immigration légale peut être voulue. Mais peut-on contrôler, voire supprimer, l’immigration illégale ? Jean-Pierre Garson, responsible de la division des migrations internationales à l'OCDE, répond aux questions de Marc Semo, journaliste à ‘Libération’.
Marc Semo : Quelle est l’ampleur de l’immigration clandestine vers les pays occidentaux?Jean-Pierre Garson : Un décompte précis est par définition impossible. Certains pays font néanmoins des estimations officielles, comme les Etats-Unis, qui évaluent à 5 ou à 6 millions les immigrants en situation irrégulière sur leur territoire. De telles données n’existent pas pour l’Union européenne(UE), mais une approximation est possible, en prenant comme base de départ les résultats des opérations de régularisation qui ont eu lieu ces dernières années dans plusieurs pays de l’UE. En Espagne, il y a eu 120.000 régularisations. En Italie, il y a eu 250.000 demandes. En France, en juin 1997, 80.000 personnes ont été régularisées. Ces données doivent être pondérées en fonction des critères choisis par les gouvernements, mais partout on s’aperçoit que le nombre des immigrés en situation irrégulière est toujours beaucoup moins important qu’on l’imaginait sur la foi d’estimations farfelues. Les clandestins bougent beaucoup. Certains sont là en transit. D’autres repartent au bout de quelques mois. Un taux de chômage deux ou trois fois supérieur à la moyenne nationale pour les immigrés n’est pas un facteur d’appel, même s’il peut y avoir des pénuries de main-d’oeuvre dans certains secteurs.Qui sont les immigrés clandestins?Ils ont des profils différents selon les destinations choisies. Ceux qui arrivent dans les pays du sud de l’UE viennent pour occuper des emplois peu qualifiés dans l’agriculture, la construction ou en tant que personnel de maison. Les clandestins des pays du Nord sont d’abord le produit des demandes d’asile, comme en Allemagne, même si leur nombre y a considérablement baissé, passant de 438.000 il y a neuf ans à 80.000 l’an dernier. Ou comme aujourd’hui au Royaume-Uni, où les demandes ont atteint l’an dernier un pic de presque 100.000. Le pourcentage des requêtes effectivement acceptées est en moyenne très faible, mais il faut parfois deux ou trois ans, par exemple dans le cas britannique, pour avoir le résultat définitif. En attendant, ils reçoivent des allocations et il leur est possible de profiter des opportunités d’une économie flexible et dynamique. Et on n’y demande pas les papiers dans la rue, comme beaucoup le soulignent crûment.Quelles sont les principales filières d’arrivée?Bon nombre des immigrants en situation de clandestinité sont entrés légalement avec des visas de tourisme. Cela est valable aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. L’attention de l’opinion se concentre sur des tragédies ou sur des débarquements spectaculaires. Ces gens avec des visas de tourisme sont éparpillés et moins repérables, mais il s’agit d’un flux très important, peut-être même du flux principal. La clandestinité est aussi souvent d’origine administrative. Certains disposent depermis de séjour mais pas de permis de travail. Pour gagner leur vie, ils sont donc condamnés à la clandestinité. Il y a ceux à qui on ne renouvelle pas le permis de séjour ou ceux qui sont victimes de modifications législatives.Y a-t-il un lien entre immigration légale et immigration illégale?Quand un courant d’émigration commence dans un pays, il incite ceux qui ne pensaient pas partir à faire pareil. Ils attendent leur tour ou, si la pression ou l’envie sont trop fortes, ils tentent les routes illégales; d’autant qu’ils ont déjà de la famille ou des amis sur place. Mais il n’y a pas de proportionnalité directe entre les deux phénomènes. Est-il possible de bloquer ces mou-vements?Parler de «forteresse Europe» comme le font certains est une absurdité. Il suffit de regarder les chiffres, ne serait-ce que ceux de l’immigration régulière. Les pays de l’UE n’ont certes pas accueilli autant d’immigrés que pendant les «Trente Glorieuses», mais ils en ont reçu beaucoup. Depuis dix ans, la France, par exemple, en a accueilli entre 80.000 et 100.000 chaque année. L’Allemagne en recevait 1 million par an entre 1989 et 1992, même si parmi eux il y avait nombre d’Allemands de souche des ex-pays socialistes. Dans un petit pays comme le Danemark, la population d’origine étrangère représente aujourd’hui plus de 5 % des habitants, alors qu’elle comptait pour 1 % il y a encore huit ans. Les pays de l’Europe du Sud qui étaient des terres d’émigration il y a encore quinze ans sont devenus des pays d’accueil. Les classes politiques n’aiment guère affronter ces questions, de peur d’y perdre des voix, mais les faits sont là : l’immigration zéro est une pure utopie.• Tendances des migrations internationale, 2000, OCDE 2001• Voir www.oecd.org/els/migration* Cet article est paru dans le quotidien Libération le 26 février 2001.


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