La mondialisation à visage humain

Département des affaires économiques
La mondialisation prend des sens très différents selon les personnes qui l’évoquent. Il s’agit en fait d’un concept relativement simple et certaines des accusations dont elle fait l’objet ne semblent guère fondées.
Un des traits qui distingue l’homme de l’animal est sa propension à échanger. Jamais deux chiens ne s’échangeront un os contre un morceau de viande, alors que des enfants ayant à peine dépassé l’âge de raison essayent déjà de compléter leur collection de cartes de Pokémon en les échangeant dans la cour de récréation. Autre trait distinctif de l’homme : son intelligence. Si nous échangeons le fruit de nos efforts, c’est parce que nous voyons bien que nous pouvons tous en tirer avantage. Les premiers hommes qui marchaient des centaines de kilomètres pour échanger des fers de hache et des produits alimentaires contre des sacs de sel dans la région de Hallstatt, dans ce qui est aujourd’hui l’Autriche, le faisaient parce que cela en valait la peine. De la même façon, je n’exploite pas mon boulanger lorsque je paie mon pain moins cher que si je l’avais fait moi-même, pas plus qu’il ne m’exploite lorsqu’il me le vend plus cher qu’il ne lui en a coûté de le fabriquer. Les échanges procurent des avantages. Peu importe qu’ils se déroulent entre des particuliers ou des entreprises, à l’intérieur d’un pays ou entre différents pays. Il s’agit de la même recherche de l’avantage mutuel. Si les obstacles politiques ou économiques aux échanges sont réduits, le commerce se développe et les niveaux de vie s’améliorent, et inversement. Dans les années 30, nombre de pays ont tenté de s’isoler de la dépression et du chaos économiques croissants en érigeant des barrières tarifaires et financières contre les flux d’échanges et de capitaux, et n’ont réussi qu’à aggraver la situation. Le contraste avec la période qui a suivi la Seconde guerre mondiale est saisissant : des accords multilatéraux ont été conclus dans le contexte du GATT pour réduire les barrières commerciales et un système monétaire international assurant transparence et discipline, a été mis en place, sous la supervision du FMI. Pendant plus de vingt ans, la prospérité économique s’est ensuite accrue et diffusée dans le monde à un rythme sans équivalent dans l’histoire.Selon Angus Maddison, les échanges mondiaux ont été multipliés par six en termes réels entre 1950 et 1973, et le PIB par habitant a augmenté dans toutes les régions du monde à un rythme encore jamais observé (voir Références et section Nouvelles publications). Par la suite, l’arrivée de la Chine et d’autres pays d’Asie de l’Est dans le système commercial international a montré une nouvelle fois à quel point le commerce est un moteur de croissance. À la fin du XXe siècle, les habitants de Hong-Kong et de Singapour étaient en moyenne plus prospères que ceux de la plupart des pays européens. Les revenus ont triplé en Chine au cours des 20 dernières années. C’est bien là ce qu’entendent les économistes par mondialisation : le développement des flux d’échanges et de capitaux mondiaux grâce à l’abaissement des obstacles édifiés par l’homme et grâce à des moyens de transport et de communication moins coûteux et plus rapides.Mais, aux yeux de ses opposants, la mondialisation semble signifier tout autre chose : l’augmentation des inégalités entre les nations et au sein des nations, l’accroissement de la pollution, des sociétés multinationales qui paraissent imposer leur volonté partout dans le monde, l’exploitation irréfléchie de ressources naturelles irremplaçables et le sacrifice de valeurs culturelles et autres sur l’autel du marché. Pour regrettables et réels qu’ils soient, ces phénomènes n’ont à vrai dire pas grand chose à voir avec la mondialisation au sens où l’entendent les économistes. Certains de ces phénomènes sont même imputables à une mondialisation insuffisante. Le remède ne consiste donc pas à s’opposer aux échanges mondiaux, mais à traiter les problèmes à la source — après s’être assuré qu’il s’agit véritablement de problèmes.Commençons par l’inégalité. Il ne fait pas de doute que la différence entre le revenu moyen des pays les plus pauvres et celui des pays les plus riches est considérable. Les habitants de certains pays d’Afrique disposent de US$500 par an alors que le revenu annuel dépasse largement les US$20 000 dans la plupart des pays de l’OCDE. Cependant, on peut difficilement rendre la mondialisation responsable de cette différence. Abstraction faite d’une poignée de pays producteurs de pétrole, c’est dans les pays d’Asie de l’Est qui se sont intégrés au commerce mondial avec le plus d’enthousiasme que les revenus ont progressé le plus rapidement. Nombre d’autres pays en développement ont en revanche conservé des barrières tarifaires élevées et des régimes de contrôle des changes, parfois aggravés par des troubles civils et une mauvaise gestion publique. Ces pays sont restés à l’écart de la mondialisation (ou plutôt de l’expansion des échanges et de l’investissement) et ils ont stagné ou régressé.L’ inégalité s’est également accrue au sein des pays, comme le font bien ressortir les statistiques des pays de l’OCDE. La proportion de personnes très riches a en particulier fortement augmenté au cours des 10 dernières années en raison principalement d’un accroissement de la part des profits dans le revenu national, contrairement à la tendance amorcée au début des années 70.Deux points méritent d’être soulignés ici. D’une part, on peut difficilement soutenir que la mondialisation a entant que telle joué un rôle dans ce phénomène : en effet, rien de semblable ne s’est produit pendant les premières années de la mondialisation, alors que les échanges mondiaux se développaient de façon encore plus soutenue. D’autre part, l’augmentation du nombre de personnes très riches ne devrait pas poser de problème tant que le nombre de personnes très pauvres n’augmente pas lui aussi. Bien sûr, comme la pauvreté est définie en termes relatifs (par rapport aux gains ou revenus moyens ou médians), les pauvres, nous les aurons toujours avec nous. Une famille vivant au niveau du seuil de pauvreté en Suède, par exemple, serait considérée comme relativement riche dans beaucoup de pays non-membres de l’OCDE.La pollution ne paie pasL’ argument selon lequel la mondialisation accroît la pollution est facile à réfuter. La croissance des populations et de leur activité économique entraîne inévitablement une certaine pollution. Il est vrai qu’une concurrence plus intense peut inciter les investisseurs à rechercher l’économie. Cependant, grâce à la législation et au progrès technique, les formes les plus évidentes de pollution ont été fortement réduites dans la plupart des pays de l’OCDE et dans un nombre croissant de pays non-membres. La crainte que les multinationales délocalisent leurs activités polluantes vers certains pays en développement où les normes environnementales semblent moins strictes — la prime au moins-disant — est moins fondée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 20 ou 30 ans. Des études montrent que ces entreprises appliquent aujourd’hui des normes environnementales plus rigoureuses que ne l’exige la législation (et qu’elles versent aussi, en général, des salaires plus élevés que la moyenne locale). En outre, la très grande majorité de leurs investissements concernent encore les pays de l’OCDE.De plus, les multinationales sont assujetties aux mêmes dispositions réglementaires et législatives que leurs homologues nationales, et sont souvent soumises à des conditions plus contraignantes encore. Elles réalisent des apports de fonds et de technologie très appréciés dans des régions du monde qui en ont besoin. Leur importance ne doit toutefois pas être surestimée. Si certaines d’entre elles ont une envergure considérable (les grandes sociétés pétrolières et les grands constructeurs automobiles), elles ne représentent collectivement qu’une très faible proportion de la richesse et des investissements mondiaux.De tout temps, l’homme a exploité des ressources naturelles, remplaçables et irremplaçables. La forêt qui recouvrait l’Europe a commencé à être déboisée dès l’âge de fer et l’industrie extractive existe depuis des temps très reculés. L’ exploitation et l’épuisement des ressources naturelles sont des phénomènes inévitables. Ils se sont accélérés parce que la population mondiale s’est accrue et parce que presque tous les hommes ont vu leur situation s’améliorer depuis quelques décennies. Dans la mesure où la mondialisation améliore le niveau de vie, l’utilisation des ressources naturelles augmente. À nous de veiller à ce que cette augmentation ne se produise pas au détriment de la richesse elle-même ; après tout, les ressources naturelles sont à la source de la croissance et une planète privée de ressources ne profiterait à personne. Ce découplage entre la croissance et la dégradation de l’environnement est au coeur de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement durable. Arrêter purement et implement d’exploiter les ressources naturelles serait irréalisable, pour ne pas dire irréaliste. Faut-il alors réduire le nombre d’habitants sur la Terre ? Empêcher toute amélioration des niveaux de vie ? Ou bien rechercher d’autres produits et d’autres procédés ?Certains considèrent que les marchés sont inhumains, destructeurs, impitoyables et implacables. Mais que sont les marchés en réalité ? Il s’agit tout simplement de personnes normales ayant des choses à vendre et des choses à acheter au meilleur prix. Autrement dit, l’antithèse même de décisions prises par des bureaucrates et des planificateurs anonymes et irresponsables, qui influent sur les vies de milliers de personnes sans la moindre consultation ou possibilité de recours. Un tel système a été essayé et l’expérience prouve qu’il ne fonctionne ni pour la société ni pour l’environnement. Les marchés, en revanche, s’adaptent aux souhaits, aux goûts et aux possibilités de tous ceux qui les utilisent, pour autant qu’ils ne tombent pas sous le contrôle d’un petit nombre d’opérateurs ou de l’administration. Prenons l’exemple de McDonald’s, devenu la cible universelle des mouvements antimondialisation — alors qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de restaurants japonais que de McDonald’s dans une ville comme Paris par exemple. Cette chaîne de restauration rapide ne poserait un problème que si, personne d’autre n’avait le droit de vendre des hamburgers ou s’il n’y avait pas d’autres restaurants. Or, grâce à la mondialisation, ce n’est pas le cas.Les consommateurs ont aujourd’hui accès à des produits et des services d’une diversité et d’une qualité qui étaient impensables il y a un demi-siècle. On n’est plus à l’époque des plaisanteries du style « vous pouvez avoir une Ford en n’importe quelle couleur à condition que ce soit le noir » ; lorsque nous avons faim, rien ne nous oblige à manger un hamburger à condition qu’il soit trop cuit. Si on montre souvent du doigt les sociétés mondiales qui fabriquent des boissons non alcoolisées, n’oublions pas que c’est grâce à la mondialisation que le monde apprécie aujourd’hui les vins du Chili ou de l’Argentine.Les marchés réagissent aux pressions sociales comme aux pressions financières. Les entreprises qui se comportent de façon responsable vis-à-vis de la collectivité en matière d’emploi et d’environnement obtiennent de bons résultats (voir l’article de Chris Boyd). Prime au moins-disant, dégradation des normes du travail, aliments synthétiques, perte de tout contrôle démocratique au profit des intérêts économiques : même s’il y a un soupçon de vérité derrière ces accusations, elles sont souvent utilisées par quelques ONG pour défendre leurs propres intérêts, et non ceux des autres. Paradoxalement, certaines de ces ONG sont elles-mêmes le produit de la mondialisation (voire prospèrent grâce à elle), ne rendent de comptes à personne et n’hésitent pas, dans certains cas, à se lier à des entreprises.Heureusement nous ne vivons pas dans un monde standardisé ; la mondialisation reflète cette diversité et contribue même à la renforcer. Dans les milieux du marketing, l’une des expressions à la mode est glocalisation, néologisme qui désigne l’adaptation de marques mondiales aux besoins et aux souhaits des consommateurs locaux. Je me demande quels arguments on pourrait opposer à ce concept.* Les opinions exprimées dans le présent article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’OCDE.Références Maddison, A., L’économie mondiale, une perspective millénaire, OCDE, 2001.La mondialisation à visage humainNicholas Vanston, Département des affaires économiques de l’OCDE*


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