L'OCDE à l'épreuve ?

John Sweeney (à gauche) au cours d'une manifestation ©AFL/CIO

Si elle veut effectivement aider les pays à sortir de la crise, l'OCDE doit relire sa propre histoire en tant qu'organisation et en tirer les bonnes leçons pour l'avenir.

Aujourd'hui, alors que les ministres des pays de l'OCDE se réunissent et discutent au Forum de l'OCDE des moyens de parvenir à « une économie mondiale plus forte, plus saine et plus juste », nous sommes confrontés à la crise économique la plus grave depuis la Grande Dépression.

Sortir de cette crise, remédier aux déséquilibres économiques sous-jacents qui l'ont provoquée, et réformer la structure de la gouvernance mondiale sont les défis les plus considérables auxquels les gouvernements se trouvent confrontés depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il y a 60 ans, lors de la création de la Commission syndicale consultative (TUAC) via le Programme de rétablissement européen, le monde émergeait d'une longue nuit, celle de la dépression mondiale et de la guerre. Les nations industrialisées mettaient en place les structures de l'économie mondiale d'après-guerre : le plan Marshall destiné à reconstruire les économies, la création des Nations unies et des institutions de Bretton Woods.

Au sortir de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale, ces fondateurs souhaitaient instaurer un ordre mondial permettant aux nations de se développer et à leurs habitants de prospérer. Les gouvernements établirent un système monétaire commun tout en se ménageant des marges de manoeuvre pour stimuler la croissance ; ils limitèrent la spéculation tout en encourageant l'investissement ; ils favorisèrent une croissance rapide, le plein emploi, la protection sociale et les institutions de régulation du marché du travail pour que la hausse des salaires suive celle de la productivité.

Le système ainsi créé était loin d'être parfait. Il ne tenait pas compte d'une bonne partie du monde. Mais dans le monde industrialisé, nous avons bénéficié d'un quart de siècle de croissance et de développement rapides. Et, grâce au plein emploi et à des syndicats puissants, nous avons édifié les classes moyennes dynamiques qui sont l'assise de nos démocraties.

Les politiques menées aux niveaux national et international suivaient un consensus keynésien visant à concilier la liberté des marchés, l'efficacité de la régulation publique, le plein emploi, une protection sociale solide et des syndicats puissants.

Mais face à la stagflation des années 1970, le consensus keynésien a cédé et a été remplacé par des politiques néolibérales qui accordaient une confiance excessive au libre marché, atténuaient à tous les niveaux le rôle de régulation des gouvernements, réduisaient la protection sociale et affaiblissaient les syndicats au nom de la « flexibilité » du marché du travail.

Le TUAC a par conséquent consacré, depuis le début des années 1980, une bonne partie de ses efforts à s'opposer à des politiques publiques qui ralentissaient la croissance économique, généraient de graves déséquilibres de change, privilégiaient l'innovation financière sur la régulation efficace, affaiblissaient la protection sociale et les syndicats et aggravaient les inégalités au sein des pays et entre eux.

Alors que l'OCDE réunit ses membres dans un contexte de crise économique mondiale, nous sommes peut-être au début d'une nouvelle ère. En 1948, les États industrialisés avaient dû créer de nouvelles institutions pour relancer l'investissement et les échanges. En 2008, un nombre grandissant d'États doivent trouver les moyens de sortir d'une profonde récession mondiale, d'inventer une nouvelle régulation des marchés mondiaux de capitaux et d'instituer un système de gouvernance plus efficace dans une économie toujours plus mondialisée.

Nous ne pouvons pas revenir à une interprétation étroite des politiques keynésiennes, conçues dans un contexte beaucoup plus simple, mais nous ne pouvons pas non plus tolérer l'absence de gestion efficace de l'économie mondiale et les excès des marchés libres. Nous devons tracer une nouvelle voie pour affronter les défis de l'économie mondiale du XXIème siècle.

De même que les fondateurs des institutions économiques d'après-guerre avaient dû comprendre les causes de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale pour y remédier, nous devons comprendre les causes profondes de la crise économique et financière mondiale actuelle afin d'y remédier.

L'éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis a déclenché une crise mondiale du crédit et ces deux phénomènes ont entraîné l'économie mondiale dans une récession d'une gravité et d'une durée inconnues. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la croissance est devenue négative dans l'ensemble du monde développé.

Aux États-Unis comme dans tous les pays, ce sont les travailleurs qui sont les véritables victimes de cette crise. Ils perdent leur emploi, leur logement, leur retraite et leur épargne.

Les prix de l'immobilier chutent actuellement de 20 % par an. Un emprunteur sur dix ne peut pas rembourser son prêt ou fait l'objet d'une procédure de saisie et un sur cinq doit rembourser des montants supérieurs à la valeur de son logement. Des millions d'Américains perdent leur logement et des billions de dollars d'actifs immobiliers se sont évaporés.

Notre marché du crédit est asphyxié par des actifs financiers toxiques, nos grandes entreprises financières s'effondrent et les marchés d'actions ont perdu plus de 40 % de leur valeur, malmenant l'épargne des travailleurs et menaçant nos retraites.

L'emploi continue à se contracter rapidement, au rythme de plusieurs milliers de destructions chaque mois.

De plus, la combinaison des trois éléments de cette crise - l'immobilier, le crédit et l'emploi - enclenche une dynamique particulièrement dangereuse et destructrice. Lorsque les travailleurs perdent leur emploi, ils ne peuvent plus rembourser leurs emprunts et perdent leur logement. Lorsque les prix de l'immobilier chutent, les marchés du crédit se tendent. Et lorsque les marchés du crédit se tendent, l'économie ralentit davantage et davantage de travailleurs perdent leur emploi.

Et comme nous le savons tous, la crise, partie des États-Unis, se propage au monde entier, et les pays les plus tributaires des exportations sont les plus touchés.

La profondeur et la longueur de la récession et la probabilité de voir apparaître une spirale déflationniste encore plus grave dépendront de la rapidité, de la vigueur et de la justesse des interventions publiques, tant au niveau national que mondial. Certes, les gouvernements ont réagi, et il est intéressant d'observer qu'aux États-Unis, où le vaste plan de relance du gouvernement Obama a été mis en oeuvre plus rapidement qu'ailleurs, la chute du PIB devrait être inférieure à celle attendue en Europe. Mais cela ne suffit pas.

La crise marque aussi la fin d'une idéologie. Pendant 35 ans, les gouvernements ont idolâtré les valeurs néolibérales - déréglementation financière, politiques monétaristes, austérité budgétaire et flexibilité du marché du travail. Les entreprises étaient déchargées de toute responsabilité, tandis que l'innovation financière et la spéculation ont provoqué l'apparition de « bulles » aussi dangereuses qu'éphémères. Les élites financières ont été renforcées au détriment des syndicats et des parlements.

Nous devrions le dire haut et fort : les chantres des politiques néolibérales ont eu tort. La dérégulation, disaient-ils, risque certes de générer plus d'instabilité, voire des crises occasionnelles pour punir les excès. Mais ces crises, promettaient-ils, seront un bien faible prix à payer comparé aux bienfaits de la croissance et de la prospérité que la liberté des flux de capitaux et l'innovation financière offriront.

Ces promesses néolibérales étaient mensongères. La crise mondiale appelle à revoir radicalement les politiques néolibérales et leurs fondements économiques.

Durant les discussions de ces 30 dernières années, le TUAC a eu raison de mettre en garde contre les dangers de la dérégulation financière et de la spéculation, contre la folie qui consistait à sacrifier le plein emploi à la lutte contre l'inflation, contre le risque d'une hausse des inégalités si l'on affaiblissait la protection sociale et les syndicats. Nous avons également réclamé une gouvernance économique mondiale efficace. Nous devons imaginer de nouvelles solutions pour remédier aux maux d'une économie mondiale en mutation rapide. Mais les principes de la réforme sont clairs et la Déclaration syndicale internationale, rédigée par les groupes de travail du TUAC pour les récentes réunions du G20 de Washington et Londres, demande aux gouvernements d'agir de toute urgence face à la crise et montre la voie à suivre.

Nous avons engagé ce processus lors de la rencontre des dirigeants syndicaux du G20 à Washington et Londres, et nous le poursuivrons avec le G20 à Pittsburgh en septembre.

Reste la question du rôle de l'OCDE : elle doit aider à réagir à la crise et à aller vers une gouvernance économique mondiale plus efficace.

L'OCDE est bien placée pour jouer un rôle majeur dans ce processus, voire en être l'un des chefs de file. Elle représente en effet un large éventail de grands pays industrialisés et constitue un maillon essentiel de la gouvernance mondiale, à condition que les pays tirent des enseignements de leurs expériences réciproques et agissent de concert. Et l'OCDE, contrairement au G7 ou au G20, possède un secrétariat permanent doté de solides moyens d'analyse pour traiter des nouvelles questions complexes soulevées par la gouvernance mondiale.

Pour jouer pleinement son rôle dans la future gouvernance économique mondiale, l'OCDE doit dépasser les politiques néolibérales qu'elle a préconisées jusqu'ici, certes intellectuellement confortables mais dont l'échec est patent. Elle doit adopter une approche plus pragmatique, fondée sur les faits, des questions désormais urgentes d'efficacité de la gouvernance économique mondiale. L'OCDE doit prendre l'initiative de la formulation d'un nouveau paradigme de politique économique.

Le TUAC a été créé il y a 60 ans et l'OCDE, sous sa forme actuelle, célébrera son 50ème anniversaire l'an prochain. Cela doit être l'occasion de renouveler notre réflexion. Je m'engage solennellement à ce que l'AFL-CIO unisse ses efforts à ceux des autres mouvements syndicaux des pays de l'OCDE, et au-delà, pour définir et appuyer les mesures urgentes que les gouvernements doivent prendre contre la crise, pour rétablir l'équilibre entre la politique et les marchés, re-réglementer les marchés mondiaux de capitaux et construire des institutions plus efficaces de gouvernance économique mondiale au XXIème siècle.

John Sweeney est président de l'American Federation of Labor-Congress of Industrial Organizations (Fédération américaine des organisations de syndicats industriels), voir www.aflcio.org

Voir le site de la Commission syndicale consultative auprès de l'OCDE sur www.tuac.org

Vous pouvez consulter l'article de John Sweeney, « Les travailleurs comptent », L'Observateur de l'OCDE n° 255, mai 2006

Voir aussi les travaux de l'OCDE sur l'emploi sur www.oecd.org/emploi

©L'Observateur de l'OCDE n° 273, juin 2009




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